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BOUFFLERS

Boufflers, pauvre, dans sa vieillesse encore riante et joufflue, avec son nez rond et ses cheveux blancs à l'oiseau royal, était venu percher, comme bibliothécaire, dans ces solitudes de pierre grise, sans arbre et sans gazon. En 1793, le berger jacobin, Sylvain Maréchal, un des erotiques doux qui, au

dix-huitième siècle, partageaient avec Saint-Lambert, Dorât et Colardeau la palme de la philosophie amoureuse et de la moralité assaisonnée de lubriques axiomes, fut aussi bibliothécaire du même amas de livres anciens. C'était, aussi bien que celle de Boufflers, une baroque situation pour des gens que le madrigal licencieux et les annales de Paphos avaient occupés, et qui avaient plus de cent mille tomes de théologie et d'ascétisme à garder; un vieux fonds que le madré Naudé, secrétaire de Mazarin, avait réuni pour son madré maître; que les recteurs du collège avaient accru, et où, au moment de la Révolution, les bibliothèques des monastères s'étaient déversées et désemplies. Avec cette étourderie qui renverse et brouille tout, on avait, la monarchie une fois abolie, empilé dans les caves de ce collège et dans ses souterrains une multitude d'écrivains inconnus, bizarres, les uns doubles, les autres triples, beaucoup dépareillés, quelques-uns très-précieux. Les uns venaient de Saint-Germain l'Auxerrois, les autres des diverses abbayes. Vous pensez bien que ni l'auteur du Cœur, le galant chevalier de Boufflers, ni le Sylvain, auteur du Dictionnaire des amants, ne se mêlèrent de cataloguer tout cela. Parmi ces volumes il y en avait d'obscènes; le fameux Mersius, qui, sous le nom iïAmœnitates latini sermonis, dissimula sesPriapées romaines; beaucoup d'exemplaires des Dialogues de V homme d'Arezzo et une collection de saletés savantes. Robespierre, ami de Sylvain, et qui l'avait placé là, prêchait et pratiquait la chaste pudeur qui

lui semblait prouver son républicanisme antimonarchique. Que fit notre Sylvain, qui redoutait l'effet actuel de sa vie passée et de son Dictionnaire des amants? Il rassembla les indécents volumes qui souillaient la bibliothèque, entassa les malheureux dans la petite cour qui aboutit aujourd'hui au quai, convoqua quelques représentants du peuple, et, faisant exécuter des cantiques en l'honneur de la vertu , brûla solennellement les coupables.

Ce bûcher orthodoxe permit à Sylvain de vivre et de faire encore d'exécrables hymnes en l'honneur de la République. L'ordre ne se rétablit pas davantage dans l'autre république des volumes mazarinéens; le vieux catalogue continua de servir aux rares lecteurs qui s'y rendaient. C'était là une coutume antique. L'Italien Mazarin, à l'imitation de son pays, avait ordonné par testament que le public serait admis, à certaines heures, en entrant par une certaine petite porte qui donnait sur la rue de Seine, non loin du théâtre de Molière. D'ailleurs, l'architecture intérieure était digne de celui qui l'avait créée. Point de mauvais goût. Point d'arabesque, ni or ni argent. Le bois sculpté clés colonnes, la disposition et la distribution de l'ensemble, les vastes fenêtres ouvrant sur la rivière, les balustrades et les galeries, d'une sobre ornementation, répondent on ne peut mieux à la destination et à l'emploi de l'édifice. C'est un modèle accompli dans son genre. Malheureusement les modernes ont gâté tout cela par des additions de menuiserie grossière et Péta-

blissement d'une absurde barricade en bois blanc, derrière laquelle se place à contre-jour le pauvre savant, quelquefois ignorant, nommé conservateur, et auquel le public demande les livres qu'il désire.

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