THÉOPHILE GAUTIER
Le Danton de la révolte littéraire, Théophile Gau tier, homme du Midi, comme Thiers ; Gautier, ancien rapin d'atelier tombé dans la littérature, ad mirablement doué par la perception du son, de la couleur, de l'apparence et du contraste, repoussant par naturel tout idéal, par système toute philosophie, par intérêt d'école toute forme classique et réduite à la ligne, trôna comme le teinturier et le coloriste dans cette cohorte dont Hugo était l'ouvrier verrier, fondant ses cristaux et les transformant à volonté. Tous ces gens avaient du talent. Tous étaient affectés. Manquant de spontané, ayant plus de volonté que d'abandon, étant moins inspirés qu'ambitieux, moins avides de créer que de succès, ils obtenaient le succèè et le payaient d'une portion notable de leur talent. En perdant la liberté et s'esclavant à leur triomphe, comme dit Montaigne, en s'attelant à un système comme Taine, à un parti comme Guizot, à une spéculation comme Gi-
rardin, à un directeur de revue, Buloz ou Berlin, tous s'amoindrissaient, oubliant que Dante, et Shakespeare, et Rabelais ont joui de leur génie en lui donnant sa liberté.
Voilà donc Théophile le Méridional posé, reconnu, classé, étiqueté, homme de la couleur et de l'effet, symbole de l'antipalladianisme, le champion de la draperie et de l'apparence, le Paul Véronèsc de la plume. Nul n'illuminait plus vivement. Aucun n'invoquait de plus flamboyante épithète. Pas de phrase aussi transparente de beau coloris et d'ardeur matérielle, Assurément il serait entré à l'Académie au moment où son parti de coloriste aurait triomphé, car le billard de l'Académie est un tapis orné de blouses, dans lesquelles on entre, quand la bille est bien dirigée vers sa blouse. Veuillot y entrera quand Rome papale l'emportera; et Littré y a fait son entrée au moment où l'athéisme et la Commune s'élevaient au pouvoir. Ponsarcl et les pseudo-classiques ayant remplacé, vers 1840, les pseudoromantiques, le pauvre Gautier disparut du nombre des éligibles possibles. Il avait mille fois plus de talent que Legouvé, de génie que Vitet, d'esprit et de savoir que le pauvre Ancelot, d'habileté à versifier que Gampenon. Mais ces hommes médiocres avaient tous trouvé le point, le joint et le moment.
C'était d'ailleurs un gros homme fort beau, qui ressemblait à Neptune ou à un Triton, el dont la physionomie orientale, demi-sensuelle, bienveillante et fleurie, n'excluait pas le rayon d'intclli-
gence pénétrante et l'éclair de compréhension relative aux arts. Il n'avait point le musculeux, le résolu, le tendu et l'excessif des Hugo et des Féval. Il ne se dissolvait pas, comme Lamartine, dans l'incertain féminin et le fluide éternellement ondoyant pour s'exhaler en vapeur. Expression très-chaude de l'idée moderne, quant à l'art, il fallait le voir dans une stalle des Italiens, quelquefois assis par terre sur les dalles de l'Opéra-Comique. Quand il faisait chaud, tranquille, plein d'indifférence sensuelle, les pieds sous ses cuisses repliées, et s'éventant paisiblement, ses beaux grands cheveux bouclés flottant sur ses épaules. Il ne lui manquait qu'un chibouk et des babouches. La grosse princesse Mathilde, qui peignait bien et avait les mêmes goûts, l'avait prise à gré; elle en avait fait son bibliothécaire pour rire, et son commensal pour de bon. Il a écrit de bons vers, égaux de ceux de Saint-Amand *et de son homonyme Théophile. Honnête garçon d'ailleurs, sans envie, sans méchanceté, et très-inquiet des diverses familles auxquelles, dans son humeur orientale, il avait donné naissance ou appui.
La couleur n'étant que l'apparence des choses, Théophile, pleinement matérialiste et coloriste, ne croyait pas à la vérité. Aussi riait-il à pleine gorge des puritains, des protestants, des chercheurs et des philosophes. Mon commentaire sur Molière lui était odieux. A son sens, Molière, fantaisiste pur, n'avait rêvé rien de plus beau que les seringues de Pourceaugnac et les selles de Purgon. Il était donc
au pôle opposé de l'idée raisonnable, ou philosophique, ou profonde, ou sentimentale, ou religieuse. Quand il avait de la couleur à mettre sur un personnage ou un pays, dans le Capitaine Fracasse ou dans ses Voyages, il était magnifique. Par ce matérialisme, qui lui enlevait tout l'avenir, il séduisait la jeunesse de son époque, charmée de son talent et qui pensait comme lui.