‹ MémoiresChapitre 34 sur 44 · BALZAC · texte numérisé non relu

BALZAC

Je le voyais souvent chez la duchesse de Castries, où il allait beaucoup, ainsi que chez la vieille Mme Gay. Ces deux femmes, dont Tune était trèsétourdie et coquette, l'autre très-corrompue, représentaient : celle-ci l'esprit et le vice du Directoire; l'autre la tradition échevelée et pimpante de 1815, l'essai rapide, séduisant et fou de la régence française, renouvelée par quelques femmes nobles sous la restauration de 1815. Balzac se trouvait chez ces deux femmes initié aux deux genres de monde qui lui étaient le plus étrangers ; à la directoriale régence, libertine et dissolue, qui avait servi de pont entre la république de 93 et l'empire de 1800, et à cette autre zone des étourdis royalistes qui continuaient de terminer, en 1815, la monar-

chie des Pompadour et des Lauzun. Balzac, allant chez l'une et l'autre femme, acquérait ainsi une teinture seulement (mais c'était quelque chose) de ces deux sphères étranges, et s'en servait pour ses romans.

Rien de plus étonnant dans notre siècle, et de plus charmant, après tout, que de voir le soir, dans un petit salon des plus simples, meublé à l'antique, avec les tables volantes et les guéridons, les coussins de vieux velours et les écrans du dix-huitième siècle, cette femme malade, aux reins brisés, étendue sur sa chaise longue, languissamment, mais sans afféterie, la figure noble et chevaleresque. Le profil plus romain que grec, les cheveux rouges sur un front très-élevé et très-blanc, et représentant exactement ce qu'avait pu ou dû être Mme de Parabère dans sa vieillesse ; c'était la duchesse de Castries, née de Maillé, parente des Fitz-James, des Montmorency, de tout le faubourg le plus blanc, Liée par-devant Gupidon avec le jeune Metternich et le suivant à la chasse, elle s'était accrochée à une branche d'arbre, était tombée sur les reins et s'était brisé l'épine dorsale. Un demi-cadavre élégant, voilà ce qu'était devenue cette belle, si éclatante de fraîcheur, qu'au moment où elle mettait le pied dans un salon, à vingt ans, sa robe nacarat tombant sur ses épaules dignes du Titien, elle effaçait littéralement l'éclat des bougies.

Un homme a eu le sentiment secret, sourd et lourd, mais réel, de cette grande comédie de notre siècle; c'était Honoré de Balzac. Gomme Dante, il a

compris le drame puissant, immense, que Dieu se donne à lui-même, et essayé d'en caractériser les acteurs. Mais, comme tous les gens de notre temps, péchant essentiellement par la morale. Le fonds de Dante est la distinction du bien et du mal. Le fonds de Balzac est la confusion du bien et du mal. Ainsi, et par là, périra sa comédie monstrueuse; car le monde, la société et les œuvres du génie ne peuvent subsister que par la reconnaissance du bien moral et du bien physique, par le perfectionnement qui s'en suit, et par le progrès de l'humanité améliorant la matière et le monde.

C'était ce que l'on peut concevoir de plus grossier dans le subtil ; de plus raffiné dans le matérialisme. C'était Rabelais dans Marivaux. Pour fonds de doctrine il avait le panthéisme, et pour expression du panthéisme sa propre pensée, c'est-à-dire lui-même et son génie. Du génie, il en avait, du plus robuste, et beaucoup ; il était vraiment créateur. Des éléments qui l'intéressaient dans la vie il disposait à son gré pour les changer en types nouveaux qu'il n'avait ja" mais vus ou entrevus, mais auxquels tout le monde allait croire bientôt, tant son alchimie les transformait, les fabriquait avec vigueur et finesse. Il n'observait pas. Le siècle et ses mœurs ne déteignaient pas sur lui. C'est Balzac qui a déteint prodigieusement sur son siècle ; il a créé la femme sensible de quarante ans, l'usurier sentimental, le goguenard doctoral , la chlorotique mystique, l'escroc de bonne société. C'étaient des exceptions incomplètes. Il en a fait des personnages complels,

types absolus, généraux, séduisants, contagieux, modèles qui ont produit des milliers de fac-similé médiocres. Le demi-poëte, l'incompris, l'erotique de cinquante ans se sont accomplis et formulés sous son pinceau avec une précision, un éclat et une variété de nuances qui ont forcé l'admiration et l'imitation. Ils étaient éclos seulement dans la chambre obscure de son cerveau, armé de puissants objectifs et de verres colorés ; il les avait vus, mais ils étaient faux, déformés. C'était un voyant, non un observateur.

La confusion même de notre époque le servait; il péchait dans cette eau trouble où tous les atomes nageaient, où toutes les couleurs se mêlaient, où le diapré et le chatoyant, le miroitant et l'incertain étaient la règle, où l'archevêque était voltairien, le jésuite janséniste, le militaire diplomate, la femme pédant, et l'universitaire fat ; où chaque individu était une arabesque portant une tête de républicain sur un torse de dévot ou une cuirasse de guerrier sur une âme de courtisan. Précisément ce mélange et ce flot de vapeurs lui permettaient de grouper ses éléments et de réaliser ses types ; il y avait de la magie dans l'œuvre de cet halluciné que j'ai beaucoup connu et qui a porté dans ses actions l'hallucination de sa pensée. Il était, comme son œuvre, blagueur et positif, de bon et de mauvais monde , croyant aux chimères et ne croyant à rien, avec une intuition puissante et une faculté incomparable de se tromper et de tromper. Les méplats de sa grosse figure, les éclairs pétillants de ses petits yeux fauves, la

mobilité inouïe de ses muscles faciaux, les mille anfractuosités délicates de sa face intelligente et fulgurante, contrastaient avec l'épaisseur sanguine de ses lèvres, leur fissure médiane, leur rictus bachique; avec les carnosités de ses joues bronzées et les rugueuses anfractuosités de son front, où se hérissait une chevelure double, épaisse et droite sur le crâne, non moins drue, mais onduleuse sur les joues. Le reste de l'organisme à l'avenant. Il y avait de la femme et de l'enfant chez ce gros moine pansu et bouffi ; le contraste allait jusqu'au paradoxe. Cynique et se gaudissant dans les physiologiques et grasses inventions, comme le prouvent ses Contes drolatiques ,'il n'a jamais eu de maîtresse et personne ne lui a connu d'enfant. Ayant remplacé les plaisirs et les voluptés communes par certaines inventions à la Tibère, qui d'ailleurs n'étaient qu'un intermède léger dans sa vie, il a réalisé dans un ou deux ouvrages les types les plus mystiques que Swedenborg ait pu rêver ; fils de roturier (son père, médecin à Vendôme, originaire du Dauphiné, s'appelait Balzac), il a imaginé qu'il était un d'Entraigues, et il arépandu et soutenu ce blason rêveur. C'était bien l'homme qui se baignait dans un récipient de marbre, n'ayant pas de chaises pour s'asseoir et asseoir ses amis, et qui construisait à Meudon une fort belle maison sans escaliers.

Ce génie extraordinaire, aspirant à toutes les jouissances, convoitant toutes forces, est réellement le plus grand facteur et le véritable exposant de celle époque française qu'il a précipitée, tout en l'é-

coulant et l'absorbant, dans sa route d'avortements gigantesques.

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