LES FEMMES
Le travail, le travail î Toute femme qui ne travaille pas est exposée et à demi vaincue. La reine des salons ne peut pas travailler. Pas de maison à tenir. La ménagère est teutonique. La dame des cours d'amour est latine. Le ménage et le travail sont la réalité que le Nord aime. Le salon et l'apparence sont le simulacre que le Midi aime. Le Midi aspire à jouir par le dehors qui est l'apparence; le Nord par l'intimité qui est le fond et l'essence. Or nous sommes quelque chose, bien plus par ce que nous désirons et voulons que par ce que nous accomplissons.
Dans ce monde il n'y a de fort que le désir, l'aspiration; c'est la respiration de l'âme. Demandez-vous donc à vous-mêmes, ô femmes, ce que vous désirez. Est-ce la famille, le travail, son bonheur, sa joie? Est-ce la négation du travail et l'indolence? Tout est là. C'est la question. Reine du ménage ou reine du boudoir? Il est vrai qu'il faut tenir compte de
l'élément démoniaque de la femme, qui est aussi un élément angéliquc et de grandeur incomparable et presque divine, est diversement traité par les peuples. Les uns l'épurent, les autres l'étouffent. Ceux-ci en lui donnant la conscience, qu'il n'a pas naturellement, en font une force morale d'une puissance inouïe. Ceux-là, ne voulant que l'employer à leurs voluptés, le dépravent. Les plus habiles et les plus moraux sont ceux qui le placent au centre de la famille, foyer de charité, de chaleur, de tendresse et d'ordre. Les plus folles races sont celles qui l'avilissent par l'esclavage, pour subir ensuite sa loi, comme si c'était un maître. En France, le traitement auquel on avait soumis les femmes, et la manière dont on les avait placées dans le monde social était d'une déraison sans égale, puisqu'on avait détruit la famille dans les classes supérieures, brutalement relégué dans l'ignorance et la nullité la femme des régions bourgeoises, et renvoyé la femme du paysan et du prolétaire dans l'étable, au rang des vaches et des pourceaux.
J'aborde ici, avec une certaine peine et une répugnance marquée, le chapitre des femmes et de leur influence sur ma vie. C'est une partie nécessaire de cette histoire de nos mœurs dans les derniers temps, histoire à laquelle mes propres mœurs appartiennent nécessairement, soit par l'éclosion, par le développement et le fonds, soit par l'opposition et le contraste. Né dans le dix-huitième siècle, au moment même où Masséna et Soult brûlaient et massacraient, pillaient et violaient, au nom dune
3i6 MEMOIRES.
république de tyrans, les habitants et les villages innocents d'Altdorf et de Sarnen, républiques réelles; — né au moment où se publiaient à Paris, sans que le gouvernement ou le public s'en formalisassent, les livres et les gravures où le gentilhomme du Midi, de Sade, un tigre en rut, exposait qu'il faut tuer la femme et la mettre en lambeaux sanglants pour en jouir; — né au moment ignoble où Joséphine, maîtresse créole de Barras, se laissait livrer par son amant au petit ambitieux soldat Italien, qui en faisait l'échelon de sa fortune; — né au moment où la France, échappée des mains insensées de Marat qui avait voulu l'étrangler pour l'épurer, se ruait, pour se consoler, en débauches de toutes sortes; — je n'avais pas reçu, à ma naissance, l'impulsion et l'impression directoriales, mais l'impulsion contraire; j'étais fils de montagnard. Un puritanisme enthousiaste m'avait bercé; enthousiasme un peu déclamateur mais très-sincère. L'exemple de ma mère, et ses douces mœurs, attestaient la chasteté la plus riante et la résignation féminine la plus touchante dans ufi mariage inégal. Tout enfant, je vécus très-pur ; adolescent, aussi. Au lieu de traîner ma pensée sur des images lascives, je rêvai de chasteté. J'avais peine à regarder mon propre corps. J'étais pudique comme un Germain. Au lieu de rabaisser la femme dans mon esprit, je l'exaltai donc de très-bonne heure. Nous vivions très-solitairement à Paris ; le jardin et le parc, avec leurs oiseaux, étaient mon cabinet d'études; là, je bâtissais avec ardeur, dès
la onzième année, mes édifices platoniques dont Clarisse Harlowe et Virginie faisaient les frais; anges féminins qui ornaient mes péristyles. Un idéal féminin adorable, d'une beauté absolue, d'une moralité ravissante, se forma donc de ces beaux visages. Gessner et Lavater, suisses sentimentaux, y concoururent. Goldsmith et Richardson, anglais sévères, couronnèrent le monument. De même que le troupier, livré aux tavernes et à leurs liaisons, s'habitue à considérer la femme comme une nécessité grossière, un élément vil de sa vie aventureuse; — comme un réceptacle impur, fragile, dangereux, qu'il va rejeter et briser pour l'enfouir dans un coin d'ordures; —je m'habituai, dans ma solitude ombragée, entre ma dixième et ma trentième année, à concentrer tout ce que l'homme désire et imagine de beau dans une seule image. C'était la femme symbolique, sublime, placée sur un autel; la beauté était la femme, la femme était la vertu. Ce phénomène n'était pas nouveau. La religion catholique du moyen âge l'avait réalisé pour des contemporains de.Pétrarque et de Dante ; la philosophie moderne le réalisait pour moi. Plus la maison de mon père m'enseignait la pureté, plus ce divin fantôme, que j'ai gardé et qui m'a gardé si longtemps, avait de puissance sur moi. Il m'enveloppait de ses ailes de nacre. Il me berçait d'une musique céleste ; et je grandissais dans le rêve sacré qui fit Laure et Béatrice. Bien tard, je retombai de cette cime, de ce songe, de cette chimère, comme de la roche tarpéïenne.