QUELQUES PORTRAITS DE FEMMES
Les Mémoires que Mme Lenormant a griffonnés, grossoyés et minutés par Mme Récamier, donnent bien Tidée de toute cette société de 1820, à laquelle Sainte-Beuve a emprunté son papotage, sa mièvrerie, son verbiage, sa myopie, son grossissement des petites choses, son faux qui n'est pas tout à fait mensonge, ses demi-vérités qui ne sont pas tout à fait effacées, son nuage de mystère social, ses vertus de convention, ses vices de. débilité, tout ce qui constitue un énervement définitif, paré de mille sophismes, enveloppé de mille voiles, et incapable d'aucune constance, d'aucune force, d'aucune grandeur. Dans ces Souvenirs comme dans ces salons, dans ces Mémoires comme dans ces relations, tout était artificiel, la gaze des pastels d'Isabey planait sur tout. J'ai connu Mme Lenormant et un peu Mme Récamier; je les ai vues. Assommants étaient leurs sa* Ions; à force de coquetterie et de fadeur concertée, ils tombaient dans la platitude. Celui de Mme Réca-
mier valait beaucoup mieux que le second. L'afféterie monarchique, religieuse et élégamment pincée qui y régnait et que dominait l'ombre majestueuse de Chateaubriand, idole vivante, reléguée dans un coin, sur un autel, était un peu corrigée par certaines lueurs de naturel, de passion et d'énergie, que le Directoire et l'Empire avaient laissées après eux, surtout parle caractère simple de la maîtresse. N'ayant point de passions, et n?en étant pas même susceptible par son organisation physique, elle n'aimait qu'à plaire et elle y arrivait merveilleusement, en écoutant toujours, ne posant jamais, s'oubliant toujours, ne mentant jamais, et ne connaissant ni envie, ni jalousie, ni ambition, ni haine. C'était une vraie rose blanche, avec un peu d'incarnat doux et une faible nuance d'affectueuse tendresse au fond de la corolle; grande, bien faite, toujours en blanc, l'œil fin et doux, pas de gestes et pas de gros langage; elle exhalait comme un parfum moral de délicate simplicité qui faisait son charme. L'âme était douce, l'esprit fin, le corps admirable et toujours virginal, par un défaut ou un don de la nature. Autour d'elle mille intrigues. Toutes les âmes d'alentour hurlaient, se contournaient, brûlaient et s'agitaient comme des damnés. La sienne, calme, compatissait. Toutes les vanités se torturaient et se démenaient dans la rage, le regret ou la haine. Elle mettait la sienne à les consoler, même les plus âpres, comme Chateaubriand: même les plus hargneux, comme Laharpe. Elle était supérieure par cette divine absence des vices généraux et des vio-
lences, comme la colombe blanche est la première parce qu'elle est sans couleur. Mme Récamier était femme, très-femme. Étourdie, coquette dans ses parures, légère dans ses goûts, incapable de sérieux, de véhémence et même d'application, elle était vraie dans son étourderie, vraie dans ses futilités, agréable toujours, touchante surtout dans son intérêt pour les autres. Le soir où M. de Chateaubriand, vieux et sourd, m'introduisit chez elle, je vis une personne grande qui évidemment n'avait pas emprisonné son buste souple dans un corset, et dont l'esprit n'en avait pas davantage. L'absence de prétention la caractérisait. A côté d'elle, enseveli dans un fauteuil et muet, le lyonnais Ballanche, affreux à voir, la bouche déformée par une excroissance intérieure ; et l'autre lyonnais, Ampère, sec et sautillant, tous deux amoureux, bien entendu repoussés. La femme physique n'existait point chez cette créature étrange; et la femme intelligente n'en avait que plus de nuances fines; la femme morale qui n'avait ni matériel, ni famille aimée, ni enfants, ni frères, dirigeait sur d'autres points ses maternités inemployées et ses tendresses disponibles. On peut dire que le vieux Ballanche fut son fils moral et Ampère aussi. De Chateaubriand invalide elle fit son père; des deux Montmorency ses frères bien-aimés et de Mme de Staël sa mère adorée. Une société parvenue aux dernières limites de l'artificiel pouvait seule réaliser ce prodige multiple, auquel servait de centre une créature excellente, incapable d'enfanter ni d'aimer d'amour.
Le nom Delphine, nom de Mme de Girardin, née Gay, date et caractérise cette femme un moment célèbre et rappelle le roman de Mme de Staël, Delphine. Le baptême de nos femmes dépend toujours de la mode. Les Mathilde ont été baptisées quand Mme Gottin et Malek-Adel étaient lus. L'héroïne de Bernardin de Saint-Pierre, Virginie, a créé une multitude de Virginie; toutes les Louise et Marie de nos temps sont écloses sous la Restauration ; comme les Tullie, les Sempronie et les Césarine datent de la Révolution. De 1793 à 1809, les gens très-fins appelaient leurs fils Romain, pour avoir l'air d'être à la mode ; et leurs fdles Irma, pour déguiser l'anagramme catholique de Marie,
Ma sœur fut donc nommée par mon père (tout républicain et tout Romain), Stephanilla-Laurentia; et Mme Gay, ayant lu le nouveau roman de Mme de Staël, Delphine, nomma sa fille aussi « Delphine ». La mère Gay, essentiellement femme d'intrigue et de salons, vivait dans les salons où ce livre faisait un bruit prodigieux. Mme de Staël y sonnait le premier clairon de l'émancipation féminine, comme Jean-Jacques, son maître, avait battu le tambour moral de la révolte des prolétaires. Mais Jean-Jacques soutenait une thèse possible, dangereuse sans doute, reposant sur des bases fausses, néanmoins d'accord avec les aspirations secrètes de l'humanité. La thèse de Delphine, confusion des devoirsde l'homme et de ceux de la femme, insulte l'humanité et Dieu. Mme de Staël, encore timide, se contente de proteste avec chagrrin contre la position
sociale de la femme, contre les convenances et les bienséances qui l'enchaînent, contre sa subordination légale. C'est de Delphine, de ce roman, que date la prétention des émancipées, prétention artificielle, fausse et ridicule qui a taché, sinon souillé, quelquefois flétri, toujours rendu ridicules presque toutes les femmes de mon temps. Ce faux, cet artifice, ce mensonge, cette exagération des forces ont marqué toute la vie et tout le talent de Delphine Gay, devenue Mme de Girardin; large beauté blonde à la passion brune et ardente ; fortes épaules qui ont simulé la délicatesse ; esprit fin et facile qui a cherché le spontané ; versificatrice aux tresses blondes et aux rimes douces, qui a cherché les essors violents. Tout cela d'ailleurs bien imité, apparent, vraisemblable, à l'effet. Il reste à peine un vers de ce poëte en chrysocale, à peine un paragraphe de ce moraliste en filigrane.
Mais le faux de cette existence de poëte sans poésie, de romancière sans passion et de philosophe sans morale, allait si bien à l'époque, que tout le monde s'en éprit, comme on aime les fleurs factices et chauffées au salpêtre, les moutons obèses que la science a déformés, et les chevaux de courses qui ne ressemblent plus, grâce aux éleveurs et aux grooms, qu'à des sauterelles colossales. Delphine Gay passa grand homme.