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RESUME LITTERAIRE

(de 1832 a 1835.)

La littérature se tournait en boutique, le divin en matière brute, l'art de Voltaire en gros écus. Gomme on raffolait de style, et que la fièvre littéraire était partout, les exploiteurs accoururent. Le premier alors, Véron le docteur, est devenu le courtier de commerce de cette maladie, le maquignon des plaisirs bruts se mêlant à ceux de l'esprit, le Mercure d'un matérialisme intellectuel. Ni écrivain, ni homme de génie, ni de talent, ni de salon, ni même d'observation quant aux hommes, dont il ne faisait aucun cas; sale dans ses mœurs; jouant le vicomte, puis le bourgeois; usant de finesses qui frisaient l'escroquerie, mais n'y tombant pas; ce gros Véron, retors comme un avoué ou comme trois avoués, d'ailleurs aimant les filles, les tableaux, les gens de lettres, a joué un rôle de fermier-généraL II comprenait la nouvelle importance des gens de lettres;

il les courtisait. Lui-même il l'était devenu un peu ; il allait le soir chezMichaud, fréquentait les bureaux de la Quotidienne, journal royaliste, et prêchait la morale du haut de la chaire des Bonnes Lettres, comme le singulier Malitourne, son ami, qui, lui, exploitait la politique. Les roués professeurs de morale. Quel jeu ! Quelle plaisanterie! On croyait avoir besoin de cette comédie. Personne ne croyait plus au roi ni à la royauté; mais on jouait à la monarchie.

Une fois la Révolution faite en 1790 et les majorats détruits, noblesse et trône avaient disparu ensemble. La Restauration n'avait pu élever qu'une décoration d'opéra. Cette décoration devait avoir ses comparses; il s'en présenta de jeunes, de vieux, de naïfs, d'intéressés; ce fut une armée. Véron, Malitourne, Mazèves firent partie de ces troupes. Le trône avait besoin de moraliser son peuple, comme Sganarelle sa jeune femme. On paya donc des moralistes. Gomme depuis, sous l'empire de 1852, on a payé des régularisateurs. Mais en fait de femmes, d'art, de poésie, de morale, de politique sociale et de vérilé, tout ce qui est vénal ne vaut pas la peine qu'on l'achète. On n'achetait donc rien, tout en payant fort cher.

Cependant, la semence de la Révolution et du dixhuitième siècle, toujours étouffée en vain, germait toujours de nouveau. Béranger chantait, et son sifflet terrible de merle gaulois trouvait des échos partout. La bourgeoisie riait, gaussait, se moquait et se donnait une contenance héroïque en endossant

l'habit de garde national. Les penseurs et les écrivains sonnaient la charge contre le trône; l'Académie et les libéraux ne voulaient pas marcher avec lui.

Que faire? On enrégimenta des gens d'esprit pour combattre les opposants libéraux. Michaud, l'aimable vieillard, mari d'une jeune et belle femme, ayant le beau Poujoulat pour commensal et l'abbé Cœur pour ami, guidait la partie de la bande la plus lettrée; Martainnlu en guidait une autre. Une tribune dorée s'éleva. Le mot Bonnes lettres servit d'écriteau ; contre les Mauvaises lettres marchèrent ces soldats du catholicisme fardé, de la moralité vénale et de contrebande.

Véron, le gros roué, fut un des lieutenants de la cohorte. Prédicateur moraliste et royaliste, il profita de la situation. Le premier il rendit le métier des lettres tributaire de la boutique ; le premier il usa de la pensée comme d'un agiot. Écrivain et politique, il se méprisa comme écrivain, et se railla comme politique. C'est le précurseur de Villemessant, Buloz et autres. Buloz a été bien plus loin, Buloz a été l'Héliogabale de ce Trimalcion. Tous deux devaient faire fortune et l'ont faite. Villemessant aussi.

En France, tout ce qui n'est pas de guerre sociale n'existe pas. Il faut donc avant tout se constituer une vie de relation qui vous protège et vous fasse fort. Dans ce pays social, on n'a pas d'autre valeur que celle que les autres vous attribuent. Les apparences, autrui et le jugement extérieur, la passion d'autrui sur votre compte deviennent donc votre

propre existence, et se substituent à votre propre valeur. En France, il n'y a pas de self qui soit debout; les égoïstes se groupent pour se défendre. Ma vie de relation était mauvaise; dès le berceau elle était gâtée; puisque sur ce berceau, il y avait inscrits les mots : République, -1793, et Louis XVI condamné. Dans le premier âge, j'ai aimé les arbres, la nature et les livres. Gela n'a établi aucune relation utile entre moi et les hommes. Les idées furent mes seuls camarades. Dans la jeunesse, hors de France, une belle vie de relation m'a rattaché aux libres et fortes mœurs du Nord; me faisant comprendre la noblesse, la dignité de Fhomme; combien il est ridicule à l'homme d'annuler sa valeur propre, et de ne prendre son point d'appui que chez les autres. Aussi n'ai-je été rien en France, où Ton ne peut être que par les autres, et où les autres sont irréfléchis. Là, il faut être conquérant ou conquis; passif ou actif. La France dédaigne celui qui « acquiert » une valeur personnelle; elle le hait. « Il ne se bat pas et ne tue personne, » Elle estime celui qui « conquiert » une valeur en rossant les autres? Elle dit : Voilà le maître. Me rencontrant un soir, le joueur Malitourne, qui avait bu trop de vin, et me voyait entouré de Véron, Romieu et autres étoiles, s'alla jeter dans un fauteuil, et s'écria : « Chasles n'est rien, » Ce qui signifiait : « Il ne cherche pas à être ministre* Il ne lue personne et ne vole per^ sonne» »

Ce besoin de guerre, cultivé et croissant pendant des siècles, est arrivé en France à un degré de féro-

cité polie impossible à dépasser. Les arts eux-mêmes en sont empreints. Comme femme de théâtres Rachel en a été la dernière expression, Ce petit tigre bohémien, juive lascive, vaste front planté sur des épaules de hyène et sur un torse charmant de Ménade, sublime d'intelligence, et plus rapproché par l'âme des carnivores que des hommes, a séduit tous ses contemporains dignes d'elle, et que sa grande qualité, la férocité, a enivrés. Véron le gros en a raffolé. Ricort se serait pendu pour elle. Les archevêques l'ont bénie. La France l'a pleurée. Autrefois, petite gueuse en chemise, qui, la sébille à la main, ramassait des sous dans la fange des estaminets; toute rompue depuis dix ans au trois-six, au vice, aux planches, aux quinquets gras, aimant le ragoût du vice, mais encore plus le ragoût de l'argent, elle représentait la sauvagerie des Parias, celle des Juifs, celle des Bohèmes, résumée, concentrée et raffinée par la sauvagerie des rues de Paris, Un gamin jouant Andromaque, Bérénice, Didon, Hermione et Phèdre! Quel festin! quelle joie! Les blasés ne se contenaient pas. Le fade de Racine était corrigé; le régulier devenait naturel; l'hémistiche hurlait; la rime plate bondissait; l'alexandrin sur ses douze pieds se tordait; elle rejetait (la sublime sauvage) Racine dans le moule de Shakespeare. Pas un accent tendre, doux, consolant, céleste. Mais pas un cri faux, exagéré, excessif ou détonnant. Phèdre amoureuse ressemblait à une panthère, folle de désirs ; Hermione à une Juive de la Bible allant tuer Holopherne; Monime à une religieuse fouettée par

le confesseur. Matérialiste sans le savoir, démocrate involontaire, la hyène sublime était d'accord avec son temps.

Les points sur lesquels les Français s'entendent entre eux et secrètement, par une communauté d'éducation et de tradition, sont ceux à propos desquels je diffère; ils me repoussent et je ne peux les souffrir. Le premier point est capital. C'est cette maxime secrète et qui est la religion française : « Suivez le courant. — Je réponds que ce courant est servile. Ils répliquent que cela est « humain ». — Je réplique que c'est sauvage; ils disent que c'est social. — Mais cette société change. — Il faut changer. — Mais ce n'est pas viril. » — Là-dessus on se sépare. La sociabilité française suit son cours, et moi le mien.

ce Jouissons, ne prenons la vie que comme le jeu rapide et la lutte fatale de forces matérielles. Tâchons de dominer pour jouir davantage. Si nous parvenons à obtenir la victoire, nous aurons plus d'or, et avec cela plus de plaisir. La vie, guerre à mort de l'homme contre l'homme, de la plante contre la plante et des forces contre les forces, ne peut admettre ni justice, ni morale, ni charité. » D'après ces principes, qui étaient ceux de Mérimée, de Yéron et de presque tous mes contemporains célèbres, mais que la masse, sans les avouer et les professer, suivait comme règle, les uns couraient furieusement après un peu d'argent; les autres après un peu de plaisir et de renommée ; les moins ignobles après un peu de pouvoir; enfin les

plus innocents étaient les artistes, ceux qui admiraient avec naïveté la couleur, la forme et l'extérieur, l'enveloppe éclatante de la vie, et qui en faisaient leur religion sincère.

Un jeune homme, fin d'esprit, dégoûté à force de délicatesse native, plus nerveux qu'une femme malade, plus subtil qu'un diplomate blasé, doué d'une merveilleuse aptitude à percevoir la couleur et le son; très-sceptique, et de l'école de Stendhal, sans aucun goût pour la politique grossière ou les intrigues vénales; du meilleur monde et en ayant toutes les petites ruses sociales, même celles de la mise en scène; ne cherchant que l'émotion dans l'art, et méprisant la symétrie voulue ; faisant de la violenc'e un principe et de la passion une base, se mit volontairement à la tête de cette cohorte d'artistes. La religion de Y art pour Yart naquit; expression baroque. Elle indiquait l'absence de toute idée ou sociale, ou humaine, ou philosophique, et la résolution d'enfermer la peinture dans les séductions du pinceau, la musique dans la combinaison agréable des sons, et de bannir des sphères artistiques toute idée supérieure aux sens. Pour atteindre ce résultat, il fallait que le compositeur musical détruisît le rhythme qui est la ligne et la règle; c'est ce qu'a fait Wagner sans succès. Il fallait, d'un autre côté, que le peintrejensevelit sous l'éclat de la couleur la sévérité de la forme et la précision des contours; c'est ce que Delacroix a tenté et souvent accompli avec une puissance subtile, ardente et incontestable. J'étais au lycée avec ce garçon, olivâtre

de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure et à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale. Il était né à Constantinople d'un de ces hommes ingénieux et honnêtes qui, à la fin des troubles révolutionnaires de la France, ont essayé d'établir un peu d'ordre et d'introduire un peu de. lumière dans l'orage furieux où Marat et Danton s'étaient démenés. Si la France, au lieu d'avoir subi les longues et lâches influences monarchiques , avait pu , comme l'ancienne Venise républicaine, mettre en œuvre cette race particulière de talents politiques, elle aurait pu vivre libre. Delacroix, comme presque tous les fils de conventionnels, eut de bonne heure l'instinct du néant politique de^son pays. Au lycée, où nous étions ensemble, et où Jousse, le juif, faisait des conspirations et des plans utopistes pour les îles Maldives, Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que, dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination semblable à de la fureur.

Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié, qu'il m'a conservée jusqu'à sa mort. Il était

incapable de comprendre l'admirable génie maladif d'Alfred de Musset. Il ne l'aimait pas ! C'est un poëte qui n'a pas de couleur, me dit-il un jour! il manie sa plume comme un burin ; avec elle, il fait des entailles dans le cœur de l'homme et le tue en y faisant couler le corrosif de son âme empoisonnée, «Moi j'aime mieux les plaies béantes et la couleur vive du sang, »

Lorsque Musset se présenta à l'Académie française, Eugène s'imagina de me faire passer avant Musset. Il s'adressa à son ami Sainte-Beuve qui lui répondit par une lettre machiavélique. Eugène Delacroix, tout consterné par l'habile et fine duplicité du futur sénateur de Napoléon III, m'adressa i'épître qui suit :

«Cher ami, j'ai hésité à t'envoyer cette lettre, mais toute réflexion faite, il faut peut-être que tu la voies (mais tu la remettras sous enveloppe et me la renverras, je liens à V autographe). Je t'ai dit que j'avais vu Sainte-Beuve et que je l'avais trouvé on ne peut mieux disposé : il y a de cela six semaines? environ. Dans ce moment Musset était tout à fait dans une pénombre où il semblait se tenir volontairement. Depuis j'appris par Mérimée qu'il devenait redoutable, et il y a tout a l'heure un mois que j'écrivis à Sainte-Beuve une lettre pressante à ce sujet. La réponse vient d'arriver seulement avant-hier. Je suppose que les événements politiques ayant sans doute ajourné les élections de l'Académie, le retard de Sainte-Beuve est plus excusa-

ble. Je suis chagrin de la tournure que prend cette affaire qui s'annonçait mieux, mais il faut toujours espérer.

« Je t'embrasse,

« Eug. Delacroix, « Renvoie-moi l'autographe. »

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