‹ MémoiresChapitre 40 sur 44 · LE PSEUDO-CHRIST · texte numérisé non relu

LE PSEUDO-CHRIST

Il y a eu aussi, de mon temps, plusieurs Pseudo- Christ. Ces faux Jésus n'étaient pas tous malhonnêtes ; l'un deux, que j'ai beaucoup connu, se nommait Tourreil. Il était, je crois, parent de Tourreil le traducteur de grec, et vivait dans la pauvreté avec un petit ménage et une petite femme qu'il menait très-doucement. Théâtral néamoins, il avait la barbe de trois couleurs étagées ; blonde, brune, rouge ; ce qui marquait la trinité ou la Trimourti ; et cette Trimourti était teinte. Il pratiquait le fusionisme, c'est-à-dire la religion de la fusion universelle, un spinozisme imbibé de charité chrétienne avec des nuances pythagoriciennes et des reflets bouddhiques. J'écoutais avec un étonnement stupéfait et candide les enthousiasmes divagateurs de ce pauvre garçon, qui, en effet, avait rêvé un communisme humain fondé sur l'unité de substance que les spinozistes regardent comme le fond des doctrines et la solution de l'énigme sociale. Il avait une

grande tête longue, une figure ovale qu'il arrangeait à la Jésus-Christ; il parlait onctueusement, doucement, avec une chatterie presque larmoyante et sincère ; car les apôtres qui ne gagnent rien à leur apostolat sont vrais. Cette société mélangée et troublée qui renfermait tant d'éléments dans ses eaux fangeuses, emmiellées, empoisonnées, avec des flots salubres, des épanchements étrangers et des jaillissements bizarres, nourrisait à la fois Guizot, l'ambitieux protestant penchant au catholicisme, le catholique Lacordaire, essayant de faire entrer l'analyse protestante dans le dogme de Bossuet, George Sand, le philosophe pénétré de sensualisme panthéiste, Veuillot, le Rabelais du goupillon, Jean Journet, le barnum des apôtres, et Tourreil,un bouddhiste du faubourg Saint-Jacques, étrange ! étrange !

La religion de Tourreil, le fusionisme, aboutissait à l'indulgence qui permettait toutes choses et à la parfaite liberté qui détruisait tous les vices en les admettant tous. Il ne gardait du Christ que la charité, des saintes que la Madeleine. Il réunissait de temps à autre dans son grenier quelques ouvriers auxquels il distribuait un peu d'argent; et connaissait ainsi Galibert, ancien ouvrier, teneur de livres, puis correcteur d'imprimerie ; il toucha par ce côté à la Revue britannique où Galibert était devenu caissier. La trempe des Méridionaux froids est des plus dangereuses et des plus bizarres ; c'était celle du Montpellerien Galibert, homme d'hypocrisie et de vertu simulée, mais bien jouée; corrompu et

jouant la chasteté, homme d'ordre qui devait finir par la banqueroute frauduleuse et curieux surtout par son habileté à se mêler de tout, à se glisser dans les fentes, à se fourrer dans les crevasses. Je ne sais comment il me mena dans le taudis qui lui servait d'église et où une quarantaine d'hommes et de femmes, prenant la parole tour à tour, à la façon des quakers, disaient toutes les sottises pos* sibles ; qu'il n'y avait pas d'inceste, qu'il fallait épouser sa sœur, se marier tous les jours par charité, se démarier de même, emprunter à tout le monde, prêter également et détruire la particularité par l'union universelle. Tourreil, derrière une table, avec deux chandelles de suif et sa barbe triple^ expliqua la chose dans un sermon d'une heure écouté avec componction , puis suivi d'un excellent épilogue. De l'argent fut distribué aux plus pauvres, Comique et touchante, la représentation dura trois heures. Tourreil n'y gagnait pas un sou, mais le caissier de la Revue trouva moyen de recruter quelques abonnés.

Le sentiment du juste est dans le christianisme.

Le sentiment de la charité est plus que le sentiment du juste.

Le moi, la personnalité, sont aptes à se tromper sur le juste.

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