‹ Mémoires;Chapitre 105 sur 177 · Luca Pisani et Marco Trevisan · texte numérisé non relu

Luca Pisani et Marco Trevisan

.3. Cette réponse est celle sans doute ([ui fut expédiée à Comm\nes. après le retour du courrier qui avait poi-té sa lettre à Venise. L'accueil ((uc son messajrer rencontra au camj} de la lierue avait été défavorable. Dés l'abord, Mai'c TrcAisan intcriiella le trompette ])ar ces mots : « Que diable \iens-tu faire ici? ■■ Et comme le Français répondait qu'il apportait une lettre pour les provéditeurs, Trevisan reprit avec colère : " l'a in inalora. nous n'avons que faire de tes lettres ! » Pisani. plus calme, demanda pourtant à voii- le messajre. Et le trompette, qui déjà a\ait tourné le dos er. s écriant : " A la bonne heure, je mon irai Iciut droit ! ■> re\ int sur ses pas et lui lendit les lettres. Elles étaient adressées à Marc-.\ntoine Morosini. que Commynes croyait au camp, et à Marc Trevisan, et leur substance était que le roi de France, ayant bonne alliance avec la Seigneurie de Venise,

LIVHE Vlll, CIIAPITIU: IX 265

soir : nul ne 1" '" estima de ceulx qui avoient le crédit. Je craig-nois à trop entreprendre ou que on ne le tint à couardise si j'en pressoiz trop, et laissay ainsi la chose pour ce soir, combien que je eusse voluntiers aidé à tirer le Hoy et sa conipaii^née de là, si j'eusse peu sans péril. Envyron mynuit, me dist le cardinal de Sainct Malo, qui venoit de parler au Hoy (et mon pavillon estoit près du sien i, (pie le Roy partiroit au matin et yroit passer au lon;^ deulx et l'aire donner quelque coup de canon en leui" ost, pour faire la o^orre " ', et puis passer oultre, sans se y ai-rester. Et croy bien que ce avoit esté son adviz propre ", comme de homme qui savoit [)ou /' à parler de tel cas, et <pii ne si congnoissoit : et apparlenoit bien '/ que le Roy oust assemblé de plus sai<j;es hommes et capj)itaines, et se conseiller ; mais je ne vis faire assendîlée que trois foi/, en ce voyag^e '", dont on h't le contraire des conclusions qui y furent prinses. ,1e di/ au cardinal que si on se approuchoit

m les (};ins le ms. — n) fîuerrc éilil. — o) (|ue ce avoit esté Tadvis du cardinal piopic édil. — p^ peu ériit. — (// et aussi il appartenoit bien édil. — r pour se conseiller d un^ tel alîaire ; mais je veiz faire assemblée ])lusieurs loiz en ce \i>vaf;e édil.

avait un faraud désir de ne pas la rompre. Le seijj:ncur d'Argenton, coii- \aincu que tel était é};:alcnient le désii- des \"énitiens, s'émer\eillait d'appr<'ndre rpTune p:rande armée s'apprêtait à barrer la route au roi de France, aliM> que celui-ci s'était enjiaj.'é à reloui'Mcr dans son ro\a unie sans conimettre aucun dommage. Cette missive fut incfmtinent expédiée à A'enise. A\ant de prendre congé, le trompette, mécontent sans doute de la réception qui lui avait été l'aile, crut ile\oir prévenir les provéditeurs <pie le roi, son maître, se dis|)osait à jiasseï" de la parole à l'action et à s'ouvrir le passage, l'épée à la main Sanudo. Spediziane. p. Ijj, d'après une lettre des provéditcui's écrite le i juillet . (Test sans doute aux dernières paroles du Inmipelte que Paul Jove (ait allusion, lorsqu'il écrit que le héraut parla fort arrogannnent <' à la française » Tnid. Saiiviufe. I, "0 .

I. Faire Ih (/nrre. faire ses f/orres. expression fréquemment u>iifce dans la seconde moitié du x\ ' et surtout au xvi" siècle, finrre, primitivement goussets, fentes du pourpoint, avnit pris le sens d'élé.uancc, d'ostentation, de bravade. On trouve le mot, ainsi ([ue l'adjectif (jarrier. cpii i-n dérixc, frécpiemmenl employé dans le Vérifier d'honneur Cf. le Diclionnaire de •<jo(lefroy et celui de Sainte-Palaye, au mot). Sauvage, plus perspicace que les autres éditeui's des <• Mémoires ■■, tout en imiirimanl (/iierre, a senti <|ue ce mot offrait un sens peu satisfaisant, car il a ajouté en notl^ ■éd. de 1,')52, fol. (;\I,\' v° : " ,1e pen-ie (|u'il faille l' aUjaraile. ou autre mot, à ce qui suit après » (Cf. la glose fournit- par noli-i- lexle même, fjuel<|ues lignes plus bas).

2G6 :mé.\ioiki:s di; imiilii'I'i: dk <:<)Mmv.nks [149oj

si près que de tirer en leur ost, il n'estoit possible qu'il ne saillist des gens à rescarniouche, qui jamais ne se pourroient retirer ne d'ung^ cousté ne daultre, sans venir à la bataille, et aussi que ce seroit au contraire de ce que j'avovs commancé. Ce 'mot de parler de gorre estoit ungmot commun, qui pour lors couroit en France ', que une chose nouvelle trouvée ou qui sembloit myeulx faicte que une aultre, on disoit que cestoit la gorre, j'entends les gens jeunes. Et me despleut bien qu'il failloit prendre ce train ; mais mes affaires avoient esté telz, au commencement du règne de ce Roy, que je nouzois fort ment remettre pour ne me faire point ennemy de ceulx ' k qui il donnoit auetorité, qui estoit si grande, quand il si mettoit, que beaucop trop.

Geste nuyt eusmes encores deux alarmes grans, et le tout pour n'avoir mis ordre contre ces Stradiotz. comme on devoit et a coustume de faire contre chevaulx legiers, car vingt hommes d'armes des nostres, avec leurs archiers. en arresteroient tousjours deux cens ; mais la chose esloit encores nouvelle. Et fist ceste nuyt merveilleuse pluye. esclaire et tonnerres, et si grans (pion ne pourroit dire plus ; et sembloit cjue le ciel et la terre fendissent ", ou cpie cela signiliast quelque grant inconveniant à venir. Aussi nous estions au pied de ces grans montaignes, et en païs chault, et en esté ; et combien que ce fust chose naturelle, si estoit ce chose espouventable à estre en ce péril et veoir tant de gens au devant, et n'y avoir nul remède de passer que par combatre, et se veoir si petite compaignée. car, que bons que maulvais hommes, pour combatre n'y avoit point plus de neuf mil hommes, dont je compte deux mil pour la- séquelle et serviteurs de gens de bien de l'ost : je

s) Toute celle phrase, qui est très prohableinenl une glose maryiniile à p. '26Ô, ligne 10. fait défaut dans les édil. précédentes. — t aflhi de ne faire point ennemys de ceulx Dup. — u l'onflissent édit.

l. On trouve déjà l'expression (aire ses gorres dans Cliastellain éd. Kervvn de Lettenhuve, A', iS3).

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ne compte point paj^es et varlet/. de sommiers, ne telz ii;-ens '.

Chap. X. Le lundi matin, enwron sept heures, sixiesme j(.ur de juillet, l'an M CGC IIlî''^ XV. monta le Rov '• à cheval, et me iist appeller par plusieurs (oh. Je vins à luy, et le trouvay armé de toutes pièces ~ et monté sur le plus beau cheval que j aye veu de mon temps, appelle Savoye. Plusieurs disoient que il estoit cheval de Bresse : le duc (>harles de Savoye luv avoit donné, et estoit noir, et n avoit que ung' ceil. et moyen cheval et de bonne g'rancU-ur pciur celuy (pii estoit dessus \ Et sembloit que cest homme jeune"' fust tout aultre que sa nature ne portoit. ne sa taille, ne sa complexion : car il est fort craintif à parler encores au jour duv ■'' aussi avoit esté nourry en grande crainctci et petite personne", et ce cheval le monstroit i^^rant. et avoit le visaij^e bon et bonne couleur, et la paroUe audacieuse et saij^e. Et sembhtit bien, et m'en souvint ', que trere .Iheronime m'avoit dit vray (pie Dieu le conduis'oi t •■' par la main et qu il auroil de lafaire ou chemin '',

V , le noble niy édit. — ir ce jeune homme étiil. — Jy car il estoil fort craintif h parler et est encores anjourfruy éilil. — // a\ec petite pci-sonne éd. lô-JS: avec |)elitcs personnes édil. — : sou\ienl nis. — a le condnisoit. èdil. — h et (jnil aui'oit bien à faire an clieniin ('dit .

1. Gilbert Pointct estimait que le -i carria^c. coIVrcs et baluiz » employaient de lô.OOO à 20.000 sommiers. Commynes lui-même dira un peu plus loin I' plus de 6.000 ». et que. pour les conduire, il y avait de 8.000 à 10.000 " a\anturiers. vivandiers et larronniers » qui ne servaient quà dévorer les vivres de larméc. à voler et à piller les maisons au passajre ;Cf. La Pilorfîerie. our. cité. p. 359,.

2. « Or pour parler de l'acoustrement du Roy. il est assavoir qu'il csloit aussi bien armé en prince de {rrant renom que jamais homme fut. car il avoit sur luy tout son harnoys complet, beau et riche à merveilles. Et sui* led. harnoys avoit une moult riche jacquette à courtes manches, de cmileur blanche et \iolette. semée de croisettes de .Iherusalem de fine brodeiMc ol riche orphav erie... Kt touchant son habillement de teste, il estoit sumptucu.x pour inifT armet de fruerre à peu d'orphaveric. jrarny de pluniaulx espés. majristralemenl faictz à couleurs de blanc et violet, et la bonne espée et la bonne da^ue au ci>sté •> , Vergier d'honneur, loc. cit.). C'est ainsi que Charles \'ni est peint dans une miniature de notre ms. (jui représente la bataille de Fornoue.

3. « Son cheval estoit de poil noir, lequel luy avoit esté donné par Mons. de Savoie. Aussi led. cheval s'appclloit Savoye. lequel estoit bardé le possible, et sur lad. barde esloienl les couleui-s de\andictes blanches et violettes à croisettes de Jherusalcm moult riches ■> ; \'er</j'er d'/ionnear,loc. cit.).

2(iS MÉMOIHKS l>i; IMIIIJI'PK UK COMMÎMES [1493'

iiKiis que riionneur luy en demourerait. El me dist le Roy que si ces ^eus vouloient parlaïuenter, ({ue je parlasse ; et pour ce ({ue le cardinal esloit présent, le nomma et le mareschal de Gyé, qui estoit mal possible'', car il conduisi)it encores ce matin lavanl i^arde '' (et estoit à cause duujj^ dillerant qui avoit esté entre le conte de Nerbonne ' et de Gxiyse ~. qui quelztjues toi/, avoient '' mené des bandez, et chascun disoit que à lui appartenoit de mener 1 avani^'-arde). Je luy dis : « Sire, je le i'eray voluntiers; mais je ne vei/. jamais deux si grosses conq)aifi^nées si piès 1 une de 1 autre, qui se deppartissent sans combatre. »

Toute ceste armée estoit saillie/" en ceste ij^reve, et en bataille, et près l'ung- de l'autre, comme le jour devant : mais à moy ^ la puissance me sembloit très petite au pris '' de celles que je avoiz veu au duc Charles de Hourgongne, et au Roy son père. Et sur ladite grève nous tirasmes à part, ledit cardinal et moy, et nommasmes unes lettres aux deux providateurs dessusdis (que escripvit Robertet'', ungsecrétaire que le Roy avoit, de qui il se fioit, disant le cardinal que à son otïîce et estât appartenoit de procurer paix, et aussi '^ à moy comme celuy qui de nouveau venoiz de Venise ambassadeur, et qui ja avoiz encommencé à estre médiateur •'), leur signifTiant que le Roy ne vouloit que pas-

(• mal paisible édit. — (/') Les dix mots précédents sont omis dans les èdil. — e) avoit édit. — /"> Toute rarmée saillit édit. — (f) mais à veoiiédit. — h) auprès édit. — /; monscij^^ncur Robertet édit. — j) ambassadeur, et que je povoye encore estre mecliateui' édit.

1. Ou mieux le vicomte de Narbonne. comte d'Etanipes. Jean de Foix iCr. l. I, p. 32T, n. .

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