II s'agit ici de Pierre de Médicis
bien que le Roy devoit estre dedans Pise, pour se relTraichir; mais ilz n'entendoient point qu'il retint les places, car c'estoit mis leur estât et leur force'' entre noz mains'. Ceulx qui traictoient avecques ledit Pierre le m'ont compté, se mocquant de luy/" et esbayz comme si toust accorda si granl chose, et à quoy ilz ne s'atendoient point. Et, pour conclusion, le Roy entra dedans Pise ^, et les dessusdits retournèrent à Florence ; et fît Pierre habiller le logis du Roy en sa maison, qui est la plus belle maison de citadyn ou marchant que j aye jamais veu, et la myeulx pourveue que de nul homme qui fust au monde de son estât ^
Or fault dire quelque mot du duc de Milan, qui ja eust voulu le Roy hors d'Italie, et en avoit faict ou en vouloit
e) Or s'estoit mis leur estât et leur grand force édit. l.isez. car c'estoit avoir mis etc. — f) compté et à plusieurs aullres l'ont dict, en se raillant et en se mocquant de luy éilil.
1. Après avoir manifesté quelques velléités de résister aux Français, Pierre se décida brusquement, le 26 octobre, à se rendre en personne auprès du roi, avec l'espoir que celui-ci. touché par sa soumission, lui conscr\'erait son autorité à Florence. Devançant les députés désijrnés pour l'accompajrner, il se rendit à Pise et do là à Pietrasanla, et fit demander un sauf-conduit à Charles \'II1. ^'in,i^t-quatre heures après, le 30 octobre, l'évcque de Saint-Malo et Louis de Halhvin. scijjncur de Pie.nnes, ramenaient à San Stefano. Là. au mépris du serment qu'il avait prêté de ne rien accorder qui fut contrelc bien et l'iionneur de ses concitoyens, sans y être autorisé par eux. il abandonnait au roi, pour toute la durée de la guerre, la possession de Sarzana, de Sarzanella, de Librefatta, de Pietrasanla, de Pise et de Livourne, avec un prêt de 200.000 ducats Sanudo, Spedizinne, p. 106 s.). C'était ouvrir aux Français la route de Rome. et. du même coup, s'aliéner Ludo\ic, qui, jusqu'au dernier moment, a\ait espéré que la résistance des places fortes de Lunigiane contraindrait Charles \'III à ne pas pousser plus Inin. an moins cette saison-là. A Florence, la nouvelle de cette trahison excita une telle indignation que. sans les exhortalions de Jérôme Savonarole. le peuple se lançait à l'assaut des palais des paitisans de Médicis. Dans le cf)nseil qui fût tenu jjour décidei- ce qu'il convenait de faire, Pierre Cappimi s'écria : « Ormai è tenqio duscire di questo giiverno di fanciulli ! » (P. \'illari, Girolamo Suvonarola, Florence, ISS", I. 224 ss.).
2. De Sarzana Charles XUl se rendit à " Pise, en passant par Massa (6 novembre\ Pictra Santa (7 novembre', et Luc(}ues, où il coucha le 8. Il y fut reçu avec grand honneur, mais s'y conduisit assez mal << piacendf)gli una donna bellissima, laquai era, iil diviliir, de Guaslalla » Il 1 abandonna du reste dès le lendemain (Sanudo, Spedizione, p. 111) et s'en fut à Pise, où il arriva le même jour.
3. Depuis 165'J, c'est le palais Riccardi. Cette demeiu'e magnifupie avait été construite dans le second tiers du xv' siècle par l'architecte Michelozzo, disci|)le de Ri-unellesco, pour Cosme de Médicis cf. Muntz. Florence el lu Toscane, Paris, 1901, p. 206, et Delaborde, Expédition, p. 469.).
156 MÉMOIRES DE PIIILIIM'E DE COMMYNES [149i]
encores faire son proiiHict pour avoir les places qu'il avoit conquises. Et pressa fort le Roy pour avoir Seresanne et Piètre Santé, qu'il disoit appartenir aux Genevoys (et presta au Roy lors trente mil ducatz), et le m'a dit, et à plusieurs aultres depuys, que on luy promist de les luy bailler. Et merveilleusement mal content se partit du Roy pour le reffuz, disant que ses alîaires le contraignoient de s'en retourner ' ; mais oncques puis le Roy ne le vit, mais laissa messire Galiace de Sainct Severin avecques le Roy ^, et entendoit qu'il fust en tous conseilz, ou le conte Carie de Bellejoyeuse, dont a esté parlé.
Estant le Roy dedans Pise, ledit messire Galiace, conduict de son maistre, fist venir en son logis des principaulx bourgeois de la ville, et leur conseilla se rebeller contre Florentins et requérir au Roy qu il les mist en liberté, espérant que par ce moyen ladite cité de Pise tomberoit soubz la main du duc de Milan, où autresfoiz avoit esté du temps du duc Jehan Galiace, le premier de ce nom en la maison de Milan, ung grant et mauvais tirant, mais honourable toutesfoiz. Son corps est aux Chartreux à Pavye, près du Parc, plus hault que le grand ostel 'J ] et le mont monstre les Chartreux, au moins ses os (et y monte l'on par une eschelle), lesquelz sentoient comme la nature ordonne. Et ung natif de Bourgele mappella sainct, et je luy demanday en l'oreille pourquoy il l'appelloit sainct, et qu'il pouvoit veoir painct à l'entour de luy les armes de plusieurs citez qu'il avoit usurpées, où il n avoit nul droit : et luy et son cheval estoient plus hault que lostel, taillez de pierre, et
g) liaultier éd. /•5:?.9.
1. 6 novembre (Delaborde, Expédition, p. 43.S : cf. Sanudo, Spedizione, p. 105). Les rapports entre Français et sujets milanais étaient assez tendus pour que, le 2 novembre, Charles ^'III adressât de Sarzana au More des plaintes de ce que les f;ens de la ville de " Medriynen » tenaient assiégés les arbaléli-iers de sa maison, après en avoir tué deux ou trois (Orig. aux.Arch. de Milan, communication de M. Pélic^jer).
2. D'après Sanudo [Spedizione, p. 112), Galéas demeurait « quasi come ostaso di la fede del siirnor Ludovico ».
[1494J LIVKE vu, CHAPITRE IX \i)1
son corps soubz lo pied thulil ilicval '. Il nie respondit l)as : « Nous appelions, en ce pais icy, sainctz tous ceulx (jui nous font du bien. » Et il fît ceste belle Ci^lise de Chartreux, qui à la vérité est la plus belle cpie j ave jamais veue, et toute de beau marbre -.
Et pour continuer, ledit messire Galiace avoit envve de se faire ^rant. Et croy que ainsi l'entendoit le duc de Milan, duquel il avoit espousé la bastarde, et monstroit le vouloir advanta<i^er comme s'il eust esté son fdz, car il navoit encores nulz enITans d'aage. Lesdits Pisans [estoient] très cruellement traictez des Florentins et qui les tenoient comme esclavez, car ilz les avoient conquis, il y avoit quelque cent ans, cjui fut lan que Veniciens conquirent Padoue -K (pii fut leur premier commencement en terre
1. Par son lestanicnl. qui fut sok'nnelk'nu'nt public en 1 101, Jean Galoas \'isconli, premier duc de Milan, mort le 3 septembre 1 i02, exprima la volonté que son corps lïit déposé dans l'éj^lise de la Cliarlreuse, qu'il avait fondée en 1.306, à l'extrémité septentrionale du parc de Pavie, en l'honneur de Notre-Dame des Grâces, et afin d"ex])ier la mort de son beau-frère, lîernabo \'isconti et de sa famille, empoisonnés par son or-dre. Déjiosés d'abord à San Pietro in Cielo d'Oro. à Pavie. les l'esles de Jean (iah'^as furent transféi'és, le 1'' mars 1474. dans la célèbre abbaye. Le monument c[ui les recouvre fui conçu par Galeazzo Pellefirini vers 1490. Les travau.x de sculpture furent commencés vers 1492, mais l'onivre ne fut complétée qu'en 1562. Le duc de Milan est représenté étendu sous un dais richement décoré. Il n'y a donc aucune i-esscmblance entre la desci-iption que donne Cnmmynes de la s.'pullure du duc et ce monument. c[u'il n'a pu voir à l'époque où il visita lltalie. Il faudrait donc croire, si notre auteur n'a pas commis une de ces confusions dont il est coutumicr. qu'en 1478, épo((ue (lii il a pu voir la Chartreuse pour la ])ri'mière fois, les os de Jean Galéas étaient déposés au-dessus du maitre-autel. M. Bellrami. (|ui a cité tout ce ])assa).'e des Mémoires dans l'excellente momif;i'a]ihic (pi'il a consacrée à la Chartreuse de Pavie. sup|)ose que les Chartreux firent disparaître le premier monument éle\é à leur fondateur, jxiur le remplace)' par im mausolée plus somptueux {La Certosa di l'avia. Milan. 1S!5, p. 102: cf. Ma^renta, / Visconli e (jU S/'orza ncl casiello ili l'aiia. e lorn nllinenza cnn la (lerlosa e la slhria ciHadina. cité, I. p. Wi, et Z. Adlla. L'ela, iemancipazinne e la palria di Gian Galeazzo, dans Archivio loin} aido, nouv.sér., VI, 5SI s. .
2. Le justement que Commynes porte sur la célèbre <• Cei-tosa » est celui de ses contemporains, comme oussi celui de la postérité. Guichardin dit de même :•• Il nionaslerio foisse il piu bello i he alcun allro che sia in Ilalia »
y//.s/. illlalle. liorcr.ce. i:<;l. t. AI, p. .')76. cit. par de Maulde. Chron. de Louis A//, I. si . Ma^renta a donné une description com|)lète de la Chartreuse de Pavie dans le bel ouvrape (|ue nous a\ons cité. Cf. Muntz, La lienaissanie en Italie el en France a l'époque de Charles \'III, Paris, 1885, in-S", p. 210 ss. et, p. 216. la ^ ue d'ensenible public-e hors texte.
3. C'est le 9 octobre 1106 que les Floientins entrèrent à Pisc en vainqueurs. Les N'énitiens axaient cnlc\c Padoue aux Cai-i-are le 22 novembre
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ferme; et ces deux citez estoient presque d'une façon, car elles avoient esté enciennes ennemyes de ceulx qui les possedoient, et de bien longues années avant estre conquises, et presque esgalles en force. Et à ceste cause tindrent conseil lesdits Piseins, et se voyans conseillé[s] de si granti homme et désirant leur liberté, vindrent crier au Roy allant à la messe, en grand nombre d'hommes et de femmes : « Liberté! Liberté! » et luy suppliant, les larmes aux yeulx, qu'il la leur donnast ^ Ung maistre des requestes alant devant luy ou faisant l'oflice, qui estoit ung conseiller au parlement du Daulphiné appelle Rabot 2, ou pour promesse, ou pour n'entendre ce qu'ilz demandoient, dist au Roy que c'estoit chose piteuse et qu'il leur devoit octroier, et que jamais gens ne furent si durement traictez. Et le Roy, qui n'entendoit '' que ce mot valoit, et qui, par raison, ne leur pouvoit donner liberté, car la cité n'estoit point
h) n'entendoit pas bien édil.
de l'année précédente (Romanin, Storia documentata di Venezia, \'enise, 1855, in-S", t. IV, p. 30) : leur première conquête en terre ferme avait été celle de la Marche trcvisane en 13SS.
1. 9 Novembre 1494. <i Par g^rands monceaux le commun populaire — deçà delà s'cstoit volu assire, — pour hault crier en amour voluntaire — voire si hault qu'ilz ne se povoient taire — Libertate, libertale, chier sire ! » ( Vergier d'honneur, dans Arch. curieuses, cit., t. I.) C'est pendant que le roi soupait à 1' « Opéra del duomo » le même dimanche, au soir, qu'une députation conduite par Simon Orlandi fit auprès de lui la pressante démarche dont il est ici question. Elle avait été pi-écédée de supplications de tout genre auprès des seigneurs de la suite de Charles VIII. [Cf. Sanudo, Spedizione.p. 111, et Delabordé, Expédition, p. 447 ss.)
2. Jean Rabot, seigneur d'Upie, conseiller au Parlement de Grenoble (1471), avait été créé maître des requêtes de l'hôtel , au mois d'août précédent, lors du séjour que Charles \\\l lit chez lui à Grenoble. F'ils de Bertrand Rabot, notaire à Crest, puis jjrocureur fiscal delphinaldes comtés de Valentinois et de Diois, Jean avait été d'abord vice-sénéchal et jugemage de ces comtés. En 1482, Louis XI l'envoya en mission à Rome avec Jean de Rochechouart, et il est curicu.x: de constater que ces ambassadeurs rapportèrent au roi un mémoire par lequel le pape l'invitait formellement à II entendre au recouvrement du royaume de Sicile » et s'offrait à l'y aider de tout son pouvoir. Nomme en 1495 logothète ou chef de la justice du royaume de Naplcs, Jean Rabot fut pris par les Aragonais à Naples, et conduit à Bénévent, où il demeura prisonnier onze mois. Sous Louis XII, Jean Rabot joua encore un rôle diplomatique fort important. Il avait épousé Susanne Michal, et il mourut à Avignon le 27 juillet 1500. (Cf. la notice que lui a consacrée E. Pilot de Thorey, dans Calai, des acles du dauphin Louis II (Louis XI), cité, II, p. 165, et la Vie de Jean de lîahol, p. Guy Allard, p. p. H. Gariel.)
sienne, mais seuUement y estoit receu par amytié et à son garant besoing-, et qui commençoit de nouveau à congnoistre les pitiez d'Italie et du traictement que les princes et communaultez font à leurs subjectz, respondit qu'il estoit content; et ce conseillier dont j'ay parlé le leur dist. Et ce peuple commença incontinent à crier A^ouel ! Et vont au l)(»ut de leur pont de la rivière d'Arne, (]ui est ung- beau pont, et trectent à terre ung- g-rand lion qui estoit sur ung- «i^rand pillier de marbre, quilz appelloient Marjoc ' (et representoit la seig'neurie de Florence '), et le portèrent en la rivière ; et firent faire dessus ce pillier ung roy de France, une espée au poing, qui tenoit soubz le pied de son cheval ce Marjoc J, qui est ung lyon. Et depuys, quant le roy des Romains y est entré -, ont faict de ce roy ^ comme ilz aA'oient faict du lyon. Et est la nature de ce peuple d'Italie de ainsi complaire aux plus forts ; mais ceux là estoient et sont si mal traictez qu'on les doit excuser.
Chap. X.l Le Roy part'' de là (et y séjourna poy ',) et tira vers Florence ^. Et là on luy remonstre'" le tort qu'il a faict
i) qu'ilz appelloient niaior édil. — j) maior édit. — k) se partit édil. — /) peu édit. — m) remonstra édit.
1. '• UiKi niui-zoceo cli pieti'a ch'c la insegna dei Fiorentini " (Sanudo Spedizione>>,\y. 112 s. ; cl". \ eryier d'honneur, dans ouv. cité, I\ La liaine des Pisans contre Florence est bien exprimée dans ces vers : « AH'olio santo è Pisa, et ha friurato — più tosto che a Mai-zocco andare in mano — di darse in carne cd ossa al dio ^'ulcano. » (Rossi, Poésie storiche del .sec. XV , clans Archivio venelo, ann. 18S8, p. 219.) Avant de précipiter le niar/.occn dans l'Arno, la populace feignit de le brûler avec jikisicurs autres cnd)lcmcs du même genre, devant le palais où logeait Charles ^'1II, qui. de la fcncti'e, assista à cette exécution, consommée à la lueur de feu\ de joie allumés de toutes parts et aux acclamatif>ns de la l'oule. Le lendemain, les dlliciers florentins, chassés de la ville, furent remplacés par un gouvernement patriote. Jean Rabot et Jean Fleard demeurèrent à Pise en qualité de commissaires du rf)i. La citadelle neuve fut occupée par Robert de Balzac et par une garnison française, tandis que la vieille citadelle était laissée au.x Pisans.