T. 59. II
îCrz [^687] MÉMOIRIS
de Shaftbury. Us lai demandèrent en même iempste trois principales chaînes dn royaume : Halifax oétie de chancelier, Shaftbury celle de trésorier , et Bri$tol celle de grand maréchal. Le Roi ne voulut rienae^ éorder qu'il n'en eût pris l'avis du duc d*Y6rck son frère. Ce prince ne luiconséilla pasdefsôre cequ^s désiroient; il lui représenta qu'il ne sércnt plus-rdi que de nom , sHl donnoit à ces trois seignett}» , qui étoient déjà fort puissans par leurs alliances et paf leurs intrigues, la dispo^itiondela justice, des fisancea et des armes , qui dépendoient de ces trois charges. Charles goûta cet avis^ et prenant ombrage de la trop grande autorité de ces trois milords, il iiese contenta pas de refuser leur. demande, il les éloigna du ministère . Ils virent bien de quelle main le coup étoit parti, et résolurent dé s'en venger. Cpmme, ils savoientqoe lé duc d^Yorok, héritier présomptif de la couronne, étoit catholique, et qu'il ne pouvoit avoir 4è recours étrangers pour se maintenir dans les droits que la succession lui donnoit que du côté de la France, iis firent si bien par leurs intrigues dans le parlement, que ce prince fut obligé, pour, ôte^ toute sorte d'ombrage à la nation, de marier là princesse Marie sa fille aînée au prince d'Orange son neveu , égaiemént ennemi de cette couronne et des catholiques.
Ils suscitèrent ensuite un certain Titus Oates^ qui se rendit dénonciateur d'une prétendue conspîratioB formée contre le Koi par les catholiques. Cet homme accompagna sa dénoiiciatiou de circonstances si yrtà' semblables, que le Roi et les ministres de son cpn- $eil se trouvèrent fort embarrassés sur ce qu'ik en dévoient croire. On arrêta sept ou huit personnes,
DE M, DE ♦**. [1687] lé3
)re$que tous prêtres, ^% on se saisit des papiers de [Ipleman , secrétaire de la dnchesse dTofck. Celai-^i e remit lui-même en prison pour se justifier*, mais l'ayant pas^pu rendre raisoiji de (}ue]ques lettres ëcrites L Rome pour le rétablissement de k religion catholi^ |ue , il fut condamné à être peiidu , et ensuite etéciité. Titus Oates étoit né Anglais et protestant; mais ayant îté étudier au collège des jésuites de Saint-Omer, il se fit catholique. Lorsque cette place fut prise par les Français, il retourna en Angletei're ; et voyant la haine que tous ceux de sa nation témoignoient contre la France, il crut pouvoir faire sa fortune en supposant uite conspiration où cette couronile eut part. B fut entendu par Edmond Godefroy , juge de paix , et il çléposa que depuis Tannée 167^ plusieurs religieux avoient travaillé à changer le gouvernement et lài re* ligion d'Angleterre, en introduisant la religion catho» lique ; que pour cet effet ils àvoient tâché de faire révolter FEcosse et l'Irlande , et résolu d'empoisonner le Roi, ou de s'en défaire de quelque auti^ manière. Il ajouta qu'étant à Saint-Omer , il avoit vu plusieurs lettres qui traitoient de ce complot; que les conjurés vouloient aussi faire mourir le duc dTfdrck, $'il ne se trouvoit pas disposé à seconder leur dessein -, qu'un frère-lai nommé Pikenni , demeurant dkns Sommerset-House , avoit promis de tuer le Roi d'un coup de fusil , dans le temps qu'il se promeneroit dans le pare de Saint- James-, mais qu'il n'avoit pu exécuter son dessein, parce qu'il avoit perdu là pierre de son fusil ^ qu'on avoit offert à lui déposant cinquante livres sterling, s'il pouvoit empoisonner ou assassiner l'auteur de la Morale des jésuites; que le nommé Ashby
l64 [^^87] MÉMOIRES
avoit eu ordre de traiter avec Georges Wakernam, médecin de la Reine , pour empoisonner le Roi -, que les catholiques avoient profité de plus de quatorze mille livres sterling dans Tembrasement de Londres arrivé en 1666, dont ils avoient été cause, et qu'ils avoient pillé quantité de maisons pendant qu'on étoit occupé à éteindre le feu ; que Wakernam avoit promis d'empoisonner le Roi , moyennant quinze mille livres sterling-, qu'un nommé Geonne lui avoit dit qu'ayant entrepris de mettre le feu au quartier du sud ) il n'en avoit pu venir à bout , bien qu'il l'eût allumé dans la maison d'un marchand d'huile^ que lui déposant avoit été sollicité le 7 août d'aider à tuerie Roi , ce qu'il avoit refusé ^ mais que le nommé Coniers, religieux bénédictin, s'en étoit chargé; que le dixième du même mois d'août les conjurés s'étoient assemblés au sujet d'une lettré d'Irlande, qui portoit que quatre religieux s'étoient chargés de tuer le duc d'Ormont; que Coniers lui avoit montré le poignard avec lequel il devoit tuer le Roi à Windsor-, quon l'avoit mis au nombre des incendiaires qui dévoient mettre le feu à Westminster, et qu'on lui en avoit montré la liste ; enfin qu'il avoit vu entre les mains d'un nommé Blondel une bulle du Pape , par laquelle il disposoit d'une partie des évéchés et des autres bénéfices d'Angleterre en faveur des conjurés.
L'assassinat de Godefroy, devant qui Titus Oates avoit déposé, arrivé peu de jours après, donna lieu aux ennemis des catholiques de publier que c'étôit eux qui l'avoient fait faire, pour empêcher que la conspiration ne fât découverte. Tout ce qu'on en put apprendre fut que ce magistrat étant sorti de sa mai-
DE M. DE **♦.-[ 1687] l65
>on le 17 octobre, et ayant; été vu en plusieurs endroits, n'avoit pas paru depuis, et qu'on ne savoit ce Hu'il étpit devenu -, que vers le soir les nommés Pfomeley et Water, en allant à la Maison-B]ancbe près de Windsor, avoient aperçu contre une haie une épëe et un baudrier, avec un bâton et une paire de gants, à quoi ils n'avoient pas fait beaucoup d'attention^ qu'étant arrivés à la Maison-Blanche, ils y avoient conté ce qu'ils y avoient vu, et que le valet de l'hôtellerie leur avoit conseillé d'y retourner avec lui 5 que s'étant transportés sur le lieu, ils y avoient retrouvé le baudrier, le fourreau, le bâton et les gants, mais que l'épée n'y étoit plus-, que le valet s'étant baisse pour prendre les gants, avoit aperçu dans le fossé un cadavre percé d'une épée, et la tête couverte d'un manteau^ que lorsqu'on lui avoit découvert le visage on l'avoit reconnu pour Godefroy, et que l'on avoit trouvé de l'argent dans ses poches et des bagues à ses doigts 5 ce qui faisoit juger qu'il n'avoit pas été assassiné par des voleurs.
Dès que le parlement fut assemblé, on regarda Oates comme le conservateur du royaume. Il fut examiné plusieurs fois, et il ajouta toujours quelque nouvelle circonstance à sa dénonciation. Lorsqu'il vit que ce premier coup lui avoit réussi, il suborna Guillaume Bedelow, qui, après avoir été assuré de sa grâce, déposa qu'il avoit été de la conspiration, et dit que Godefroy avoit été assassiné par des ecclésiastiques. La haine des communes contre les catholiques alla, si loin, que, soupçonnant le duc d'Yorck de professer en secret cette religion, elles dirent qu'il falloit l'exclure de la couronne. Elles envoyèrent à la
ld6 [16^7] MÉMOIRES
tour le chancelier Joseph Villaiison, secrétaire d%tat, sur ce qu'il ëtoit accuse d'avoir signe cent cinquante connnissions pour des officiers catholiques, quoiqu'il déclarât n'avoir rien fait que par ordre du Roi. Charles 11 lé fit mettre en liberté, et en porta ses plaintes à la chambre basse. Cela ne Tempécha pas de demander avec empressement que Yillanson fût; puni ; mais le Roi le défendit toujours , parce qu'en effet il étoit innocent. Tous Ips catholiques furent obligés de prêter le serment de suprématie : le duc-d'Yorck en fut seul exempt par rapport à sa naissance.
Charles voyant qae le parlement , non content d'avoir persécuté lés catholiques, vouloit encore procé; dér contre la Reine et contre le duc son frère, le c$ssa, et en convoqua un autre pour lé mois de mars suivant. Cependant, pour éviter que cette compagme ne se portât à quelque violence contre le duc dTf orck, il obligea ce prince de se retirer à La Haye avec la duchesse sa femme. Le comte de Shaftbury voulant profiter de son absence, conseilla au duc de Monn^outh, fils naturel de Sa Majesté, de se servir de l'occasion pour s'assurer la succession à la couronne. Ce duc se laissa persuader; et pour être plus en état d'exclure le duc d' Yorek , il publia et fit publier par ses émissaires que le Roi avoit épousé sa mère , et qu'ainsi il étoit héritier présomptif de la couronne. Le Roi, pour détruire cet artifice, fit une déclaration contraire, portant qu'il n'avoit jamais eii d'autre femme que la reine Catherine; ce qu^îl certifia avec serment i l'ouvertiire du parlement.
Cette compagnie alors se porta avec plus de cha-
DE M. im ***. [1687] ^^
lei^r qu^ la première fois contre les cathoUques^ elle impliqua dani»làcoii$piration la Kéine, le duc d'Yorck, tous, le$ 5eî§;Deurs e^tboliques , et même les lords pro{testans qui paroissoient trop attaches aux intériêts du Km. Le comte Deinby fut un des plus exposés à 1|l mauvaise humeur du parlement. Le Roi connoissâmt le dessein <|u'aYoit la chambre basse de perdre ce seir gneur, accorda un pardon général à tous çeu^ .qui. éjtoieiit aceusés d'aypir eu part à la dernière cQUSpir ratâoA 9 ût arrêta par ce laoyen le cours des poursuites* Le$ commune» étoienit triEip animées pour en rester 1^: qitoiqu'elles n'eussent aucune pireuve de ce que les dénonciateurs avoient avancé , mais seulement d^ soupçons trèsrvagues 9 elles vouloient que leur pasr ^ion prévàlét sur Fautorité du Hoi; ce qui obligea ce prince à proroger la vacance du parlement jusqu'au moi;» d'octobre, et depuis jusqu'à l'année suivante.
Leï parlementaires soupconnoient le duc d'Yorck d'être catholique , parce qu'il àvoit refusé de prêtjei* le serment de suprématie , et qu'il s'abstenoit de l'éxërr cice dé la religion protestante^ mais comme ils craignoieat qu'il ne voulût changer de religion quand: il seroit parvenu à la couronne, il& vouloient l'en exclui'e, ett metbre sur le trône le duc de Monmouth , pour ru^ net entièrement le paiti catholique , ayant qu'ils fusr sent obligés de reconnoitre le duc d'Yorck pour leur roi. Charles, qui s'aperçut de leur dessein, éloi^a par cette raison l'entrée du parlement ^ mais il fut en- -ûn obligé d'en laisser ouvrir ]es séances au mois d'(^tobre 1680, parce qu'il avoit besoin d'argent: pour la d^servatian de Tanger,. que les Maures menaçoient ^*uRiSiëge. Les ccnnmunes montrerait tant d'empor-
l68 [1687] MÉMOIRES '
tement, que le Roi fut très-4nécontent de leurs demandes : elles se plaignoient que le Roi dounoit toutes les charges qui venoient à vaquer à des catholiques. Comme la chambre basse ëtoit remplie de non-conformistes peu affectionnes à la maison roysde et ennemis des catholiques , elle se servit des moyens les plus violens pour impliquer le duc dTorck dans la conspiration, et pour le perdre. Elle eut recours aux faux témoins et auv suppositions ^ et n'ayant pu y réussir, elle demanda ouvertement son exclusion. Elle se ser« vit du besoin que le Roi avoit d^argent pour l'y faire consentir; et lorsque le chancelier représenta au parlement que si Sa Majesté n'étoit assistée le royaume en rècevroit un grand préjudice , les factieux s'écrièrent qu'il étoit préalable de pourvoir à la sûreté de la religion, en excluant les catholiques de la couronne. Ils demandèrent encore qu'on informât de nouveau sur la dernière conspiration, et qu'on achevât le procès des seigneurs prisonniers dans la tour. Pour éluder Fexclusion du duc d'Yorck, on leur accorda les deui autres points. Les comnlunes donnèrent aussitôt des ordres rigoureux contre les catholiques, et comment cèrent à instruire le «procès de Guillaume Howard, comte de Stafford, accusé d'avoir voulu attenter à la personne du Roi , pour mettre le duc d'Yorck sur le trône et changer la religion du royaume. Ils établirent pour cet effet une chambre ardente à Westminster , où ce seigneur fut interrogé cinq fois en quinze jours. Le chancelier Finck , qui y présidoit , se montra fort contraire à ce seigneur, soit qu'il le crût réellement coupable , soit qu'il prétendît par.cette conduite sévère ga^ gner l'affection des communes. La chambre basse lui
donna seize commissaires, et choisit ceux qui avaient
témoigne le plus d'aversion pour les catholiques:
aussi parurent-ils plutôt ses parties que ses juges. Us
gardèrent si peu de mesuré, qu'ils applaudissoient
aux témoins qui le chargeoient le plus, et ne vou-
i loient presque pas écouter ceux qui parloient à sa
c décharge. U se défendit cependant si bien, qu'il re-
ii procha tous les témoins , et fit voir clairement la faus-
s seté de leurs dépositions par les circonstances du
£i temps et du lieu-, ce qui n'empêcha pas la chambre
€f haute, qui seule pouvoit le juger, de le condamner
f aux peines établies pour les crimes de haute trahison.
S' De quatre-vingt-dix-sept juges dont cette chambre
3? étoit composée , cinquante^-trois opinèrent à la mort,
R et quarantCKjuatre à l'absolution. Le Roi siispendit
Texécution de la sentence pendant dix-sept jours,
i pour tâcher de trouver quelque moyen de4e sauver*,
i miads il n'en put venir à bout. Ce seigneur eut la
tête tranchée dans la place de la tour, et il protesta
sur l'échafaud de son innocence 5 ajoutant que tout
ce (pi'on pouvoit lui reprocher, c'étoit que s'il avoit
trouvé l'occasion de rétablir la religion catholique
dans le royaimie, il y auroit contribué de tout son
pouvoir.
La chambre basse, après cette exécution, proposa
de faire défenses à tous les débiteurs du Roi de le
payer sans une permission expressé du parlement, et
de permettre à ses créanciers de solliciter leur paie-
? lûent-, ce qu'elle faisoit dans le dessein de réduire ce
prince à consentir, faute d'argent, à tout ce qu'on
^xigeroit de lui. Les communes, qui avoient tâché
^iHttileméntd'impiiquer la Reine dans la conspiration,
170 [^^7] MKMOIKftS
proposèrent son divorce, assurant qae quand le Roi ^roit marie k une autre princesse dont il pouvqit avofr d^senfans, elles se dëpartiroieiit dé rexciusioii'dH ducd'Yorck. Le Roi, qui connut lew artifice; fit âtûTr ter leur dessein dans sa naissance. On parla aussi bean^ coup contre la duchesse de Portsmouth, maîtresse du Roi, qu'on àccusôit de favoriser la Friance contre les intérêts de TAngleterre; mais elle para le coup, 6b feignant en public d'approuverlput ce que la chambré bs^se £ûsoit contre le duc d'Yorck, et tëmoigiuffit •que rintérét du Roi vouloit qu'ily donnât les mains, quoiqu'en particulier elle engageât ce prince à soutenir sori frère avec vigueur. L'obstination dés cohh muaes fut si grande , que Sa Majesté , après avoir employé toute son adresse pour les Êiire départir en (dessein qu'elles avoient d'exclure le duc d'Yorck de la couronne, cassa enfin le parlement.
; Il en convoqua un autre à Oxford pour le !ii mars €681. A l'nouverture des séances, après a Voir reptésente les raisons qui l'avoient obligé de casser lés deax Autres parlemens , il proposa à l'assemblée de prendre toutes les précautions nëciessaires pour empêcher le changement de gouvernement et de religion, en cas que le duc d'Yorck parvint à la couronne. Ilespéroit détourner par là les communes du dessein qu^elles avoient d'en exclure ce prince ; mais par cette €Ofl^ plaisance il ne fit qu'augmenter leur emportement Leur violence ne put être réprimée ni paries sages conseils de plusieurs liKonbrôs de la cfaaiphre haute ifii étoientbien intentionnés pour Sa Blaîesté, ni par ies offres que le R(h fît faire à ^eux qui* pannssoient |«s plus contraivôs à ses îiitentioiaES. U fUlut enfiirti
véRÎr au remède ordiûaiFe, et casser vce troisièm\e parlement huit jotrrs' apr^ l'ouverture des séances.
Le Roi fcrbyant ramener à son devoir l'esprit farouche du comte de Shaftbury , qui ëtoit toujours à la tête des factieux, et qui ne pouvoit pardonner au duc d'Yorck qu'il croyoit la cause de sa disgrâce, le fit président de son conseil ; mais voyant dans la suite ({«'il persistoit toujours dans ses mauvais desseins , il r^n fit sortir, et donna sa place au comte de Ràdhor. Cettesecônde disgràce fit espérer à ses ennemis qu'ils vieiidroient à bout de le perdre. Smith et Itnberville L'»ccasèreat le a juillet de haute trahison ; il fut arrêté suT^^^^hamp, et envoyé à la tour. Le juge de paix, le maire et les aldermans s'assemblèrent le ^4 ^^"^ vçmbre pour travailler à son procès, et ils nommèrent douze Jurés du comté de Shaftbury pour examiner si l'accusation étoit bien fondée. Ces jurés entendirent les témoins en pleine cour-, mais quoique les charges fussent convaincantes , et qu'on eût trouvé sur la table du cabinet de l'accusé un projet de ligue contre le royaume, et divers mémoires de cette nature écrits de sa propre main , Us ordonnèrent que le comte seroîl élargi, sous caution de sa bonne conduite à l'avenir. Le peuple , qui le regardoit comme le protecteur de h religion {H*otestante, à cause de la haine qu'il avoît ^moignée contre le duc d'Yorck, apprit sa délivrance avec une joie qui éclata par toute la ville. Il maltraita les témoins de coups et d'injures ^ et le comte, au sortir de la prison, fut conduit à son hôtel avec mille bënëdictions et des cris d'alégresse. Le comté se vayant si bien dans l'esprit du. peuple , redoubla ses. cabales; il travailla à engager les provinces à suivre
Texemple de la capitale, et il engagea lès factieux à prendre des marques pour les distinguer.
Le duc dTorck, qui avoit été, rappelé à la cour par le Roi son frère , arriva peu de temps après à Londres ; et après s'être arrêté quelque temps avec le Roi à "Windsor, il s'embarqua pour passer, en Ecosse, dans le dessein de ramener la duchesse sa femme, qui étoit restée dans ce royaume. Son vaisseau ayant donaé sur un banc de sable, s'ouvrit, et ce prince fut contraint de se jeter dans l'esquif avec le plus de monde qu'il put y faire entrer. U resta dans le vaisseau près de cent cinquante personnes , dont il ne s'en sauva qu'un petit nombre à la nage ou sur des planches. Milord Hyde, frère de sa première femme, s'étant jeté à la mer se noya, et le duc perdit tout son équipage et sa vaisselle d'argent. Ce prince s'embarqua sur un autre navire, et gagna en diligence Edimbourg, afin d'arriver avant que la duchesse eût su la nouvelle de son naufrage. Il ne resta guère en Ecosse , et retourna à Londres avec la duchesse sa femme et la princesse Anne sa fille. Ensuite il alla trouver le Roi son frëre, et il en fiit reçu avec toute l'affection imsi^inable. .
Le Roi, qui étoit fort mécontent de ce que les habitans de Londres s'efforçoient de faire élire pour maire et pour shérifs de cette année, des. gens.notoiremejnt factieux, résolut d'abolir les privilèges dont cette ville abusoit au préjudice de l'Etat. U.prit pour prétexte qu'on avoit levé de l'argent dans le maîcjié public sur ceux qui vendoient des deni:ées , sans uxi arrât du parlement^ et qu'on ^vpit présenté contre Sa Majesté une requête insolente, par laquelle on l'accusoit d'empêcher le cours de la justice e\ de violer les
lois. On plaida de part et d'autre sur cette question pendant plusieurs audiences -, enfin les juges prononcèrent que la ville étoit déchue de ses privilèges^ et que la charte où ils ëtoient contenus demeureroit confisquée au profit du Roi. Ce jugement ayant rétabli son autorité, il fit élire un maire et des shérifs affectionnés à son service. Les factieux, irrités de ce que la cour avoit eu tout Favantage dans cette occasion, firent courir le bruit qu'un certain jour tous les protestans dévoient être massacrés, et la religion catholique rétablie. Sur ce prétexte , ils achetèrent quantité de carabines et de cuirasses couvertes d'étoffes de soie, de poignards, et d'autres armes. Ils remplirent Londres de libelles séditieux contre le Roi et ses ministres, qu'ils publiôient être des "catholiques déguisés -, mais , par la bonne conduite du lord maire, tous les troubles furent apaisés. Le comte de Shaftbury, qui étoit le principal chef du parti, voyant les affairés prendre un train si contraire à ses espérances, abandonna sa maison et se cacha dans la ville, tandis que ses complices, qui conféroient toujours avec lui, travailloient à faire réussir les mesures qu'ils avoient prises ensemble.
Le parlement, pour assurer la religion protestante et les anciennes lois de la famille royale, avoit ordonné que tous ceux qui avoient des charges et des emplois publics, tant en Angleterre qu'en Ecosse, prêteroient un serment solennel appelé /e test; et il en avoit fait dresser un formulaire qui ayoit été agréé , et qui étoit en usage. Le comte d'Argyle, qui étoit un 'des plus puissans seigneurs d'Ecosse, pour gagner les presbytériens dé ce royaume, dont le parti
174 [<^7} MÉMOIRBS
étoit fort puissant, les dëtomma de Tobéissaiice quHls dévoient au Roi, et s'avisa dé changer la forme âa test. II le remplit de clauses et d'ëquiyoques qui en rendoient Fobligation nulle , et il employa toute ^rte d'artifice pour faire agréer te projet au parlement: mais les membres de cette assemblée, qui étoient sans passion, en reconnurent les défauts, et le re^ jetèrent. D'un autre côté , le comte de Shaftbury et ses adhérens, voyant que la charge de maire de Loih dres ne pouvoit plus servir de prétexte à leur ré* volte, résolurent de tuer le Roi et le duc d^orck, s^ls ne pouvoient faire soulever le royaume. Us avoient quelque envie de se liguer avec le comte d^Ai^lé et avec les mécontens d'Ecosse ; mais la disgrâce de ce comte les ^i empêcha. Le duc dTorck et le cou' 3eil privé firent poursuivre le dernier par l'avocat dn Roi devant la cour souveraine de justice , pour avoir voulu changer ta forme du serment en Eco^e ; et le firent déclarer coupable de haute trahison. Après que la sentence eut été prononcée , le Roi croyant le ramener à son devoir par la clémence, se contenta de confisquer quelques juridictions que ses ancêtres avoient usurpées sur là couronne, et de disposer d'une partie de ses biens , qui furent employés à payer ses créanciers, et à dédommager ceux qui avoiettt été ruinés par lui ou par son père,, pour avoir été trop fidèles à Sa Majesté : on donna même à la femme du comte et à ses enfans la plus grande partie des biens confisqués. Un procédé si honnête ne le touchi points il trouva moyen de sortir dé prison ; et après avoir demeuré quelque temps caché dans les montagnes d'Ecosse, il passa à Londres : il s*y alvmcfaa
DE ïi. b» *♦*. [1687] ^5
ï^Jteô les factieux^ et lès invilia à s'ùnîr avec ceux d'E- Oà$se pour changer dans les deux royaumes la forme du gouvernement^ et attenter à la vie du Roi. Le comte de Shaftbûry et ses complices fiirent ravis de frôuver fe comte d'Argyle dans dé pareilles dispositions ^ et comme ils n'avoient tous qu'un même dessein, la ligue fut bientôt conclue. Tous les conjurée ëtoiéntrépiïbliCains d'inclination , et dans leurs assemblées séditieuses ils déclamoient ouvertement contre Fétat monarchique : ils faisoient courir quantité de libelles diffamatoires contre lé Roi et ses mi- Aisti^es) ils s'assémbloient de tous côtés à Loiidres et à la campagne^ ils animoient lé peuple à là révohé^ 'ûs prenoient des noms et dés marques pour se reconnoître; ils envoyoient des députés dans lès provinces pour lés engager dans leur parti , et ils rendoient un compte exact dé toute leur conduite au qi^nté de Shaftbury.
Dans une de leurs assemblées le comte d^Argyle proposa de foire soulever JTEcosse , pourvu qu'on lui foririlt trente miUe livres sterling. Gomme cette somme étoît considérable, on lui demanda du temps pour la fever. Ce retardement l'embarrassa ; et jugeant impôs^ siblede demeurer si long-temps dans Londres sanséfre découvert, il passa en Hollande , d'où il ne laissa pas d- entretenir des. correspondances avec les conjurés. Le départ du côinte d'Argyle fit résoudre milord Sfaaftbury à presser l'exécution de son entreprise, ûe citainte qu'elle ne se découvrît. U pria le duc de Monmouth decihoisir un jour auquel on ferôit aoule^ irér les deux royaumes , et ils convinrent du quinzième novembre. Ce jour étant arrivé, les provinces oceî-
dentales ne se trouvèrent pas en état de se dédai^r-, ce qui obligea les conjures à différer encore. Le comte de Sbaftbury, désespéré de ce retardement, et craignant à tout moment d'être découvert , passa en Hollande *, il mena avec lui Walcot et Ferguson, qui, ayant publié un libelle séditieux, avoient été décrétés de prise de corps. Ce comte mourut peu de temps après à Amsterdam, de cbagrin de trouver tant d'obstacles à ses attentats.
Sa mort ne dissipa point la conjuration^ les coBJurés au contraire en témoignèrent encore plus d'ardeur. Us s'assembloient en diverses maisons , afin qu'il fôt plus malaisé de les surprendre. Après plusieurs conférences , ils demeurèrent d'accord qu'on se soulèveroit en même temps en Angleterre et en Ecosse -, quon attaqueroit les deux princes à la première occasion favorable^ qu'on se rendroit maître de k ville de Londres; qu'on la divisèroit en vingt-quatre quartiers; qu'on enverroit un de leurs chefs, avec Ixm nombre de soldats , pour s'en saisir -, qu'on amasseroit une somme considérable, ou des contributions que les conjurés donneroient volontairement, ou de la taxe des cheminées, ou de l'impôt sur les boissons, ou des revenus de la douane, dont il étpit dû demi année,
OU de l'argent monnoy é , de la vaisselle d'argent , et de tout ce qui se trouveroit chez les banquiers, orfèvres, et autres bourgeois , tant de la ville que des Êiubourgs, et qu'on prendroit de force ou par emprunt; que.chacun se pourvoiroit d'strmes, et que, pour n'en, point manquer, on se saisiroit d'abord du. parc de l'artillerie , où étoient celles dont se servoient ordû^ôremeat les bourgeois de Londres pour faire l'exejrcice ; qu'on
DR M. HE ***. [16B7] ïy7
^H^^ermt les JBEiatelot» et autres gens -de mer d)ans J^^K^pnspiralionit <fue les coi^u^^ s'einparerdieht dés plaq^ poblicii]^ et des leadroits les plus éoitimofdè^ pfmt*. attaqua en même temps le pont de là Tamise , la. plai[^ des March^iid^v le palais de Whîtebàll et la tQUJt die ](jandrësvq^^^ne centaine d<& vieux ofBdeirs^^, c^ STOÎent servi sous Croiuwèll, se métttoierit à là :téte> divpeloi^e aussitôt qu'ils aurjdieut pris les àt^ë$; que cinq ceîits chevaui, qui viendi^ient dé là Cftib^ pSL^Ae^ se iaisirpient d^s avenues des prihoipàlës rués ^ qu^on prendroit tour Jes eUevàuti^ dels caïlrôsses de jbQtàJa[ge|.oeux':({ai:itekTôient odà hôtelleries j et
iaenx des gardes dn ebfpsrqài ne seroient pas de gsrdé; •qu^ôii enfôncerottlesi portes des ëgUses, pouren&ire -des oorpsHlè^gflrde 011 des ë^^urièb^ quêf tl*ots éènts •Eeoasàia promis par Fergùsou , qm étoit de retour de floUaikde^ sVvanceroient ^ôusia eond^uite de dou^ ^aÉÎMiomiiàea de la mâme nation^ et sëtdtidek)îetft lefiL eônjùi^s ^ivatitlé besoin. Gommer leur prihci^lé intention ëtoit de ailirprendre la tour dé Londres^ quii poavJQÎt le^r servir où lénrniiire/beaiieôUp, pa^ce qu'il y avoit quantité dè^munitions de guenie, ils Ma<^ puèrent divers stratagéikies pour s'en emptiîrer.' à H . %xb as an élèreint que vers- les^ deï(t h^sures àptè^ litidi un de leu^s partes y enti^irc^t à la file , smis prëlébc^ d'jdlèrylHrJes lions dèrarsenajl; que les premiers s*ài^ rétenoient à la maison'du vivandier qui est'auprès dé là dernière porte ^ que les autres viendroient en eàrrès^è comme pojir, visiter Jes prisonniers ; qu'alors eeut qui seroient chez le vivandier en sortirpient peur tueries cbevftttix de canfosse et pouf les renverser tor Je pont* levis V ^ue fmis^en^ hbmni^^ qui séroiéiit "postés^ut T. 59. 12
178 ['t>^7] MÉMOIRES
environs, accourroient pour les seconder, et tous eos^tnble feroient effort pour gagner la porte , et pour tuer, milord Dartmouth , grand-maître d^artillerie ; enfin qu'ils tueroient le Roi en venant de New-Market à Londres; et que pour cet effet les conjures se mettroiènt en embuscade dans le château de Rie , appartenant ^Richard Rumbold, devant lequel Sa Majesté pas* soit ordinairement quand elle faisoit ce petit voyage: mais Tincendie qui arriva à New-^Market dans ce même temps rompit leurs mes^ures , parce qu'il fit partir le Roi plus tôt qu'il n'avoit résolu.
Les affaires étoient en cet état, et la conjuration prête d'éclater , lorsque Josias Keeling se trouva si pressé des remords de sa conscience, qu'il se détermina à la révéler. Il fit sa déposition au chevalier Jenkiens, secrétaire d'Etat; et comme son seul témoi- ^age n'étoit pas suffisant, il fit recevoir, par le coi^ seil de ■, ce ministre , Jean Keeling son frère dans le conseil des conjurés. Celui-ci étant instruit de toutes les particularités, confirma ce que le premier avoit dit. Comme la déposition des deux frères portoit qull y avoit beaucoup d'armes cachées dans la maison de milord Gray de Wart, avant que de rien entreprendre on jugea à propos de s'éckircir si cette circonstance étoit véritable. Un juge de paix et quelques autres' officiers se transportèrent' chez, lui, et y trouvèrent environ cent mousquets néu&y et quelques autres armes dont ils se saisirent, aussi bîen que de sa personne^ Il dit, dans son interrogatoire , qu'il n'avoit acheté ces armes qu'à dessein de les envoyer dans ses terres, pour se mettre en. sûreté contre les desseins de ses ennemis. On feignit de le ciroire, et on le ren-
DE M, DE ***. [1687] 17g
'^oya après qu'il eut donné caution de sa bonne conluite , afin d'ôter tout soupçon aux autres conjuriés, lont plus de cinquante furent arrêtes en divers eniroits du royaume. Les plus coupables furent conlamnës à mort^ et le comte d'Essex, qu'on avoit mis lans la tour de Londres, s'étant enfermé dans sa hambre , se coupa la gorge avec un rasoir. A l'égard Lu- duc de Monmouth, après qu'il eut avoué son crine , le Roi exigea seulement qu'il sortît du royaume ; ît ce duc se retira à La Haye auprès du prince d'O^ ange. Charles 11 mourut peu de temps après, et le lue dTorck son frère fut proclamé roi sans auciîta )bstacle.
Ge prince, qui vouloit donner la liberté de conscience aux catholiques, y travailla pied à pied. Il )^ :îontenta d'abord de faire dire la messe publiquement dans Londres, parce qu'il apprit que le duc de Monmouth vouloit encore soutenir ses prétentions; Ge duc leva des troupes en Hollande •, et les ayant embai'qu^es sur des vaisseaux que la princesse d'Orange lui fournit, il alla descendre en Ecosse avec le comte 4*Argyle. Le Roi envoya des troupes au devant d'eux : ils furent battus, faits prisonniers, et décapités. La princesse d'Orange , qui avoit conçu de l'amour pour le duc de Monmouth pendant son séjour en Hollande, fut extrêmement touchée de sa mort, 'et résolut de la venger contre son propre père. Les mécontens, dont le nombre étoit augmenté considérablement, ayant appris les sentimens de cette princesse, la firent agir auprès^ du prince d'Orange. Comme il est difficile de rien reftiser à une femme adroite et .qui sait prendre son temps, elle engagea son miari à
î8o [1^87] MÉMOIRES
' l'entreprise qui éclata bientôt aptes que je fus atrÎTé à Loiidres.
Le Roi, qui ignoroit leurs pratiques, eontribm par sa conduite à faire réussir leurs desseins. Comme . 41 lui étoit impossible de surmonter la haine que les Anglais àvoieifit pour les catholiques, il jugea qu'il étoit nécessaire d'établir puissamment son autorité , ^fin que personne ne pût s'opposer à ses ordres. Il fit pour cet effet dé grands armemens par terre et par mer, et remplit ses arniées d'ôificiers catholiques, •qu41 dis];>ensa des peines encourues pcmr n^avoir pas iprété.le serment du test; il les àdhiit aux priûcipoJes charges de sa maison , leur donna des gouyernèmeiis, ^t les fit entrer dans les universités. Il envoya le mar- ^ufe de Castle-Maine au Pape^ en qualité d'ambassadeur d'obédience, et t*eçtit un nonce à Londres; il y établit iiri collège de jésuites pour instruire la jeu* nesse, et obligea les seigneurs protestans à y envoyer 4eurs enfans; il ôta aux principales villes leurs chartes «t leurs privilèges , et il y établit une commission «cclésiaistique pour connoîlre des abus commis au £ût H de la religion, he prince d'Orange étoit informé par m les m'écontëns de toiites ces désàarches : ils se ser- p voient des huguenots de France réfugiée en Angle- 1^ tertre pour lui en porter fei nouvelle, parce q\i'ils pou- ir •voient aller et venir de Londres à La Haye sanisi donner aucun ^upçbn. Le maréchal de Schomberg, qui a^oit été au service du feu prince d'Orange, ayant quitté la cour de France, passa à Londres. Le Roi tâcha de l'arrêter par des bienfaits, et ne put l'empêcher de se jetefidans le parti des mécontens : il cacha néanmoins si .biea ses intentions, qu'on n'en eut aucun ombrage.
In
te (1°
DE M. IW ***. [1687] ^^^
Pour Dlièux cadiet* son jeu, il prit jpeàdânè quelque teràj^le co!iBmaiideliielit des années «de Tëlecteur da ftrandôbbiicg^ et ne se rendit à La Haye ^e lonquo tout fiit pnSt pour Texëcutiôii de T^reprise qui se fonnoit dl^^is si l0n|[-temps'.
Ttratayoît réussi jusque là au roi d'Angleterre, et il n'avoit trouvé aucune opposition à ses desseins ^ mais lorsqu'il voulut aboljr le serment du7e^^^ tous les protestans se réveillerai; U voulut fiiiré publier dans tdus les diocèseà la déclaration qu'il avôit faite, pour^ la liberté de conscience, et il coni^oqUa Je par-r lemenf ,. dàifsi'espéranlce de lui faire approuver la ré-l* vocation de ce serment. Quelques ëvéqiies obéirent à ses ordres^ mais l'àrcbevéque de Gantorbéry et six de ses stiffragai^is non-^éulettient refusèrent de publier la déclaration , mais encore lui présentèrent une requête conçue en des termes peu respectueux. Le Roi, irrité, de leur désobéissance, lès fit arrêter, jet les. envoya prisonniers à la tour. Us furent amenés le lendemain au conseil du Roi, et on voulut les obliger de dofmer caution 4^ se représenter; Us répondirent qu'ils, étoiént d'un rang qui les exeihptoit de cette formalité, établie seulement pour les personnes du commun^ qu'en qualité d'évéqués, ils ëtoiènt pairsi dtt royaume, et qu'ils n'avoient garde de faire une dëmariche qui les rendrpit complices d<è toutes les nouveautés qu'il sembloit qu'on eût dessein d'introdaire dans le gouvernement dé l'État ^ que bien loin de consentir qu'on y changeât là moindre chô^, ils, étaient obligés , par leur serment et par feurs chargés , de s'expibster aui iplm rudes traitpmfôiiS , plutôt que de donner lieu par leur mollesse qu'on pût les accuser
l8a [1687] MÉMOIRES
d'avoir contribué à ce changement*, que d'ailleurs le bien de la religion endépendoit, et que la conservation de ce dépôt sacré leur étoit commise immédiatement après le Roi , qui en étoit le véritable défenseur.
Les juges, surpris d'une réponse si vigoureuse, dirent qu'ils prissent garde à ce qu'ils faisoient; et que bien loin d'agir suivant les lois qu'ils aUéguoient pour leur défense , ils choquoient celle qui doit être la plus inviolable , savoir , l'obéissance que tous les sujets doivent à leur prince légitime. On eut beait représenter à ces prélats leurs véritables devoirs, ik furent toujours inébranlables, tellement qu'on les menaça de les juger dans toute la rigueur de la loi*, ensuite on les fit retirer pour délibérer sur leur réponse. Les sentimehs ne furent point partagés : les juges demeurèrent d'accord unanimement que ces évêques s'étoient rendus coupables d'un crime qui apprôchoit de celui de haute trahison, et par conséquent qu'ils ne pouvoient avoir aucune indulgence pour eux sans devenir leurs complices. Cependant, quoiqu'ils trouvassent leur punition juste , ils appréhendèrent d'exciter une sédition en les retenant plus long-temps prisonniers. Un d'entre eux voyant ses collègues balancer , leur remontra que l'impunité de ces prélats alloit donner au peuple une aiidace qui pourroit avoir des suites fâcheuses : ce qui les détermina tous à suivre leur premier sentiment. Le Roi lui-même iat le premier qui, suivant sa coutume ordinaire, témoigna que rien ne l'étonnoit. On fit donc rentrer les évêques, et on leur déclara qu'on alloit les renvoyer à la tour, à moins qu'ils ne se rétractassent à l'heure
même.
DE M. DE ***. [1687] l83
. L'archevêque de danlorbéry , comme le chef de tous, ayant regardé ses confrères pour reconnoître quels ëtoient leurs sentimens , répondit qu'ils étoiènt prêts de se rendre prisonniers, puisque c'étoit la volonté du Roi et celle de son conseil. Lorsqu'on les vit si fermes dans leur résolution , on les renvoya à la tour, et on les embarqua pour cet effet dans le même bateau qui les avoit amenés, de peur qu'en leur faisant traverser la ville le peuple , en les voyant , ne se portât à quelque révolte.
Cette affaire fit grand bruit à la cour, mais plus encore parmi le peuple : cependant, quoique ces prélats fussent plaints de tout le monde, personne n'<)sa branler, et on se contenta de parler en leur faveur. Si personne n'eût travaillé à émouvoir les esprits, tout se seroit fort bien passé, et les évêques auroient été contraints d'obéir; mais les mécontens allèrent de niaison en maison représenter aux grands et aux petits que la religion anglicane alloit être abolie si on abandonnoit ceux qui étoient opprimés pour en avoir pris la défense. Les ministres d'Etat même relâchèrent beaucoup de leur zèle pour le Roi , et cru* rent avoir assez fait pour soutenir l'autorité royale, surtout dans un pays où elle n'est pas en si grande vénération qu'on la puisse mettre au-dessus des lois. Ils consentirent que les évêques prissent des avocats pour se défendre-, de sorte que la cause ayant été plaidée au conseil du Roi avec beaucoup d'éloquence de part et d'autre, les évêques furent relâchés sur leur caution juratoire , dû consentement de Sa Majesté. On nomma ensuite quarante-huit juges pour juger le fond du procès; et comme ils étoient ptesque
l94 [1^97] MÉKOIRBB
tous ptoteilans, ils dëchargfereut lés prélats Ât Viecu&atian.
V^tméé^ dont Sa Majesté fllitanmqaëierjorydit peu-' voir être assurée durait la tenue du pariement^ té" màigoà qu'elle n'était pas disposée à seébmler «g$ desseins. A Ift réservé des officiers eathcdiqaes, dotit lé nombre étoit fort petit, il n'y «n eut aucun ^ui approuvât la suppression du t6^% ftmiï'loin de s'en cacher, ils le pubHoient hautemient'^ et côilirae tk appréhendoient que si le Roi pourvoit une foitrrabalir, il n'arrivât du changement aussi biôii dans le gdlivèrnement de TËtat que dans la religion, ils seiMff"^ voient de ce prétexte pour càbaler: On cassa néanmoins ^quelques officiers qui s-étoient expKipés trop clairement, et on donna leiirs charges ^des cadio*liqùes. >. ■ ' . . ./ » '. '> ■ - >, •
Là cour lie réussit pas mieux daÀs les ptovinc^s qu'à l'armée : les commissures qui avoient été départis dans chaiqué comté pour disposer les ^pritls à l'abolition du test revinrent avec flen de fruit de leur voyage. Après qûHls y eùr^oit fait leur rapport, le Roi assembla son conseil, où il fut résolu dPôtér les chargés à tous ceux qui ser(nént contraires iut intérêts de Sa Majesté: le Roi diffâ:anéamilèins l'exécution de xîb des^n jusqu'à ce qu'il fût plus assuré des troupes tle la flotte, étant 'itnpossiblev sat» leur secours, d'entreprendre lin si grand' ouvrage. Dans cette vue; il ordonna qifon dit'k messe^ûr les vaisseaux; mais il y *«ut \itv si grand obstacle de'b pairt des officiers de Fëquôr^ge, que les prêtres qm étoient venus pour célébrer le service divih furent 4[fhltgés de se cacher: peiMCf^ même lés àni-ôit-^
DE M. DE ♦**. [l(SÔ7] lés
jetés ffans la mer, si tes prihdpauk oflUciér^, qtii coii-^ servoieat toujours du respect pour lè Aoi , ne Féiissëht empêché; Sa Majesté aysiut appris i5èffè tntrtMerié y en fittextrteiei!ient> irritée : la politique faè* M permettant pas^de^laissi^r agir son réssenfitriénfrj^il "voulut Toirsi sfinpersoi»iJé n'opén^roit pal^ ptûà que Ses ordres; H alk liii-méme sur la flotté^ et àptê^j aVoir <)rd6nîié à tous fes';ofilders^ de marine 'de Itti rapporter Ieurs< edmmîssioBs, oomroes'il avoit t<yàlt( tes' exàmiiiér , 1) lèwr deâuaida Vils^étendoient eifipéeher les hon4 conformistes de jouir de la liberté de conscience iju'il lem* aTokaocordée ; ajoutait qttll Wë ïe'àr aVdit donné leràs emplois que dans la Vue qu'ils préterôlënt màinM fi»rteà Teisécution de ses ordres sans exception , lôî^ qu'il rextgerdit; Un discours si fier tes surprity ils rëpoâdifent que ,^ quelque attachement qu'ils eusSéfTtt pour son service et pour'sa fortutie, ils n'étoient pas capables de rien £sdre contre leur conscience. Gètte réponse nesatisfit pas le Rioi r il ré{)liqtià ({âe ce qti'il teur demandoit n'intéressoit point leur conscience; puisque les non-K^onfOrmistes étant ses sujets coitimè eux, ils ne dévoient pas être traités moins favorablement; que comme il ne^ v6uloit rieh^ innover dans là religion' anglicane^ ni troubler ceux qui la prOfessoient dans Texercice de leur piété , il klMtOit pas jus^ non plus que les conformistes eussent droit de vio-^ lénter oëux iqui avoient ^s sentimëns différeus dié^ leurs dans la ipratiqàe' dfe leur religion^, qu'il-prétëttdoitTénir dans deux jour^ entendis k messe sur ses Va»6au^, et qu'il verroit sHls fieroient^sse^ hslrdis -pbiir y «rouver à redire. Gés paroles st^sitives ayàlftt ftît icroiré à la plupart ip^ Sa Majè^tfé atl^ teà <!àé^
j86 ' [1687] MEMOIRES
ser, ils n^ésitèrent point à prendre leur partie Le Roi, qui avoit de bons espions dans les navires, ayant su leur résolution, ne trouva paà à propos dé pousser les choses plus loin : il leur fit dire , en leur renvoyant leurs commissions, que les deux jours qu'il leur avoit donnés ne suffisant pas pour résoudre une affaire si importante, il vouloit bien leur laisser plus de temps pour y penser^ mais qu'ils lui feroient plaisir de se conformer à ses volontés. Depuis il ne leur en pada plus, mais il en cassa quelquesnans sous d'autres prétextes.
Le prince d'Orange fut averti par les mécontens d'Angleterre de ce qui étoit arrivé à Londres au sujet des évêques, et du mauvais effet qu'avoient produit dans l'esprit des peuples et leur emprisonnement et leur absolution , dont l'un marquoit un dessein formé de rétablir la religion catholique dans le royaume /et l'autre l'afibiblissement de l'autorité royale : il crut donc ne pouvoir trouver une occasion plus favorable pour commencer son entreprise. Il fit pour cet eflFet travailler à un grand armement , sans communiquer aux Etats ni aux princes d'Allemagne catholiques à quoi la flotte qu'on équipoit étoit destinée : il dit seulement aux Etats des Provinces-Unies qu'il avoit pris de justes mesures pour faire réussir une entreprise de grande importance, qui ne commettroit ni la gloire ni les forces de la République , parce que le succès en étoit sûr 5 mais que pour l'exécuter heureusement il falloit un secret impénétrable. Par cette raison, il prioit les Etats de lui donner pour toute cette annëe seulement trois personnes avec lesqueUes il pût délibérer et agir sans risquer que son secret fût découvert.
Lorsqu'il eut obtenu ce qu'il demandoit^ il lit entrer les troupes que les ennemis de la France lui envoyèreiit dans les principales villes des Provinces-Unies pour s'en assurer^ il joignit les milices qu'il en tira à celles qu'il avoit levées à ses dépens, pour les faire monter sur sa flotte. Comme les troupes qui dépendoient absolument de lui étoient bien plus nombreuses que les autres, il se trouva par ce moyen également maître de l'armée navale et des villes-, ce qui lui donna plus de facilité pour faire ce grand armement. Ses amis et ses ennemis y contribuèrent également : les uns dans l'espérance de s'élever avec lui , les autres pour l'éloigner des Provinces-Unies, parce que son ambition leur donnoit de l'inquiétude.
[ 1 688] Le roi Très-Chrétien fut averti de ces préparatifs par le comte d'Avaux son ambassadeur en Hollande , et sur-le-champ en donna avis à Sa Majesté Britannique. Ces deux princes firent presser les Etats, par les ministres qu'ils avoient à La Haye , de s'expliquer sur les causes de cet aimement, dans une saison où Ton avoit coutume de désarmer les vaisseaux (». Ils n'en purent tirer que des réponses vagues, qui ne leur donnoient aucun éclaircissement. Les Etats assurèrent les ambassadeurs de France et d'Angleterre qu'ils vouloient observer religieusement la trêve, et qu'ils n'avoient aucun dessein contre l'une ni l'autre couronne. Le roi de France ne s'y fioit point, et il sollicitoit Sa Majesté Britannique de prendre ses précautions^ mais Jacques, que l'Empereur et le Pape avoient f^it assurer que cet armement ne le regàrdoit en aucune manière , ne crut pas s'en devoir alarmer.
(1} CVloil au mois d'octobre 168S.
i88 [i698J niÉttoiREs *
Il ne poiivdit d^aiUeurs se défier du prinds d'Oramift,' qui Tavoit enyoyë complimenter sur la naissance du prince de Galles par Benting, son fay<Mri.; ce qui ne s'accordoit guère avec les bruits qui avoient couru que son gendre vouloit faire passer ce jeune prince ponr un fils suppose. De plu^^ comme le roi d'Angleterre comptoit sur la fidëlitë de ses sujets, il s'imaginoit avoir des forces suffisantes pour défendre son royaume contre l'inTasîon des étrangers : il n'osoit ac^ cepter les secours que la France lui offroit, de peur d^aliéner Tesprit de ses peuples en leur témoignant de la défiance. Ce fut sur ce fcuidement qu'il rappela milord Preston, qui rësidoit auprès de Sa Majestt! Très-Chrétienne , et qu'à son arrivée à Londres il le fit mettre dans la. tour, pour avoir demandé du secours au Roi de son propre jnouVément.
Lorsque tout fut prêt pour rembarquement, le prince d'Orange déclara son dessein aux Etats, et il les engagea à publier un manifeste par lequel ils prét^idoient justifier le secours qu'ils luidonnoient pour envahir le royaume de son beau-père. On alléguoit pcmr prétexte que le roi d'Angleterre vouloit détruire dans ses Etats la religion prètestante , renverser les lois, et y établir un pouVoir a^'bitraire^ qu'ainsi les Ëtats^énéraux avoient beaucoup à craindre de l'n-^ nion étroite de ce prince avec Sa Majesté TcèsrChrétienne, l'intention des deux rois étant de ruiner leur République.
Les vents furent d'abord contraires aux desseins du prince d'Orange ; ils le repoussèrent par deux fois dans le port de Schevelinges, et firent ouvrir la fré^ gâte que montoit le maréchal de Schomberg. Le RoJ,
qui fut averti dû départ du prince d'Orange , se pré^ :pai^à à le recevoir^ et mit en bon état toutes ses troupes dé terre «t de mer. Ses sujets paroissoielit lui dire iidèles , et dans la résolution de défendre Tentrëedu royaume auif étrangers. L^arohevêque de Cantorbëiy «t plusieurs ëvéques assurèrent Sa Majesté Britanrnique des boiihes intentions du clergé, et les pdlicir •paux seigneurs se rendirent auprès dé sa personnel •Le Roi de son côté', pour détruire les mauvaises» im^ pressions que les mécontems . voulaient donner ani peuple de sa conduite, fit publier une déclaration portant que son dessein étoit de conserver la relî^^ion anglicane, en confirmant les actes d'uniformîlë aattè farur donnçr aucune atteinte, ^i €e n^e^t qu'il (T0illoit •révôqitèr les clauseis oonceriiant les peines afflietifTjes contre ceux qui, ékn^ être pourvus où sans déman^ der à être pourvus de bénéfices ou de dignité» eedé- «astiques, exerçoient leur religion au préjudice des ménies actes d^unifdrmité. Sa' Majesté déelarôit e^ outre qu'elle consentoit que les (^thoiiques^ desiea^ -Tassent incapables d'être membres de la chambre des communes. Le Roi fit encore quelques jours après une autre proclaniatiou qui pôf toit que le royaunife étant sur le point d'être attaqué ^par une ' puksftfice •étrangère, îl ne vouloitpas.implorer le sec^rsdeses -alliés, et qu'il c0iifioitf la; défense de sa pe^sonnie et jde ses Etats à la fidélité de ses sujets» Ën^ ce prinee , pour âter toute sorte, d'ombrage aux profcestans, dé- «tmisit en un jour tout ce qu'il avcdt &it dépuis son •avènement à la couronne pour l'avancement de \ktejigioa catholique. Il fit publier une dédaration par laquelle il révoqua la ehambre ecclésiastique , et cassa
190 [lG88] MÉMOIRES
tous les jugemens qu'elle avoit rendus. Il rétablit le collège de la Madeleine d'Oxford comme il étoit avant toutes les nouveautés introduites au sujet du docteur Francis, que Sa Majesté y avoit placé, quoique catholique. Le Roi ordonna que le collège des jésuites, fondé^dans Thôtel de la Savoie, demeureroit fermé; il rendit aux villes les vieilles chartes qui leur avoient été ôtées; et pour ne rien laisser subsister de tout ce qui pouvoit servir de prétexte aux factieux pour £aLVoriser Finvasion du prince d'Orange, il fit cesser le service divin dans toutes les chapelles, où depuis long-temps on disoit publiquement la messe.
Rien n'avoit tant alarmé les protestans que la naissance du prince de Galles, dont la Reine étoit accouchée quelques mois avant rembarquement du jMÎnce d'Orange. Avant que ce prince fut né, ils avoient au moins l'espérance qu'après la mort du Roi la religion catholique seroit entièrement bannie du royaume , parce que la couronne auroit été possédée par des princes protestans, soit par la princesse d'Orange, soit par la princesse de Danemarck sa sœur. Mais lorsqu'ils virent le trône destiné à un jeune prince qu'on ne manqueroit pas d'élever dans la religion catholique , ils crurent ne devoir rien négliger pour l'exclure , en publiant que c'étoit un enfant supposé. En appuyant cette imposture, ils comptoient non-seulement s'assurer du côté de l'avenir, mais enc<H*e favoriser l'entreprise du prince d'Orange, sous prétexte de l'intérêt qu'il avoit d'empêcher qu'on n'ôtât à sa femme, par une supposition de part, une couronne qui lui appartenoit par droit successif,
DE M. DE ***. f 1688] 191
et qu'on ne renversât les lois fondamentales d'un royaume dont elle devoit hériter.
Don Pedro Ronquillo , ambassadeur d'Espagne , qui entroit dans la ligue ; leur fournit plusieurs exemples tires de Thistoire de son pays pour justifier cette invasion. Il leur allégua que H^nri iv , nommé Vlmpuissanty9y2Jit voulu faire régner après lui la princesse Jeanne, que la Reine ta femme avoit eue de don Bertrand.de La Cueva son majordome, et que le Roi avoit bien voulu reconnoître pour sa fille , dans le dessein d'exclure de la couronne la princesse Isabelle sa sœur, les peuples , informés de cette supposition, s'étoient mutinés^ mais que les Etats assemblés avoient déclaré Jeanne incapable de ^dcéder à la couronne , et avoient reconnu Isabelle pour héri^ tière présomptive de Henri ^ qu'Alphonse vu avoit été mis en possession des Etats de Castille et de Léon du vivant de la reine Urraca sa mère, à qui la couronne appartenoit, parce qu'elle vouloir le dépouiller, et mettre sur le trône don Pedro de Lara son favori; que Gharles-Quint avoit été proclamé roi d'Espagne '^après la mort du roi Ferdinand, quoique la reine Jeahne-la-FoUe sa mère fat encore vivante, parce qu^elle avoit été jugée incapable de régner; qu'enfin de nos jours Alphonse vi , roi de Portugal , avoit été privé du trône et de la liberté à cause de son incapacité, et le gouverneimèiit du royaume donné à donPèdré son frère.
Le Roi, pour. détruire ces préjugés, assembla son conseil le premier de novembre 1688 , et pria la Reine douairière^ veiive de Charles u, de s'y trouver. Tous les paii^s ecclésisystiques et séculiers qui étoient à
4^9^ [t688] MÉMOIRES
léOndfQ^i le>iiuun$^ et les aldermiuas ^ y furent inai|d4s. Les seigneurs et daines^ et autses perstmnes qui aiment ;afi6isié à V^kccQUchemeat cfe la Bieiney y oompan»cnt; 4U 4i^clarèrei)t par fi^rment toutes Jes: ctrcon^nces j{u'il# ss^ypieiKt 4^, k ntis^anc^. dii pnnce det Gailei, .et Ton ep 4r^s$^ mx nct^ qui fuâ sig[fiié dé tous les téjapîns, iiipsi qu^ 4i;( lord niaire: et dé8:aklermaiis.
Apr^ avoir jiimiitrayaiiyà détruire la^calûitinktfLe .$e&e9inefpis«9 leï^oi ^Ageaàlai^epoussecfiarlafoiKé, f^t il envoya i^ flatte au d^^ant de. celle likEprInoe 4'0raage« ]VIilord : Dairtmouth ,> ^ï^i J& comàiandi^k, jétcHt fort bif B intentioimë , mais ii trouva peu d'otiâ»- .sauce, dau^ ieis . oiBpî^»: des vafisseaux .: ils lui , dëêb- ;rèreiit hantemei^ qu'ila net cmnbattnnent pcmt conlie .unprtooer qui y^nûit dié&ndre ieur «leligioa. Le ponce d'Orange f. qui &'étqii remis à la voîi^y ^boxdai par^ nu)y)eii:saps obstacle à rUe de Wighi; lal aprtès ay ât» rafraîchi queljquesjofucs., il allamouillei' devant fix» .ter. LMvêque et les magistratSî;a$^mhlènentaus8ilit Je peuple pour J'exhcMler à se maintenir, idans kiâdé- H té qu'ils dévoient aa Roi; ce qui janiiqar tellemenl^ maire et le corps de ville^ qu'ils .firent Inrûlec fàii^ ^uemeutile maaiffiste que le prince i d'Orange ilev avoit envoyé; pour; leur, persuader qu!il h!en; rtialoit point au trooeyi niais qu'il n'avoit fsis lefsi aEmes^fK pour maintenir la religion protesilanle;, et faire assem? ibler un. parlement libre qui empêàhâÉ liétaèliasement du pouvoir arbitraire. L'évêque partit en même temp .poui^ aller trouver le *Roi , ^et rinfôhner^ de, ûr qui ve- •npit d'arriyer. , Gomme k ville d/Ëxéatet n'ëtoitpas JTiiirt^ ^ elle n'o^ soutenir un siégev^^sUe ouvrit doac i$ef portes.au comte. d^ Makleffinld et au eoBafede
S^ftbury, fils de celui qui étoit ment «n Holknde, aossitât qu'ils se présentèrent, quoiqu'ils u'etissent ayec eux que deni^ escadrcms. Le prince d'Orange y enlira le lendemadn, et il lint «ne conduite bien opposée aux sentiniiens exprimés par «on manifeste : 3 exi^^ tous 1^ honneurs et tous jies deniei's royaux ; il défendit qu'on priât Dieu poiHr le Roi , et qu'on rëeîtât des prières qu'on avoît composées pour lui. Le ^ de i'^é^éqpoe fut^emprisonné par sesordres, à canse <ki zèle xque ce prélat avoit liémoî^é ^pour s<^ prince légitime.
Le S.oi de son cèté fit mardier son armée vers Sa-- ItsbGuy a^ec une artillerie nombreuse; et il garda, pour la «ûreté de la viMe de Londres et 4e la maison r€)yale , tes gardes 4u >corps , deux régimens d'infanterie, et cinq régimens de cavalerie sous les ordres deinilord Crav^n, -qtri devoit en avoir le commande* ment pendant l'absence de Sa Majesté. Milord Combary, ^«pit le Roi avoit confié trois régimens, se bâta de «e «netbre en marcbe -, et feignant d'aller eiiflever un parti des ennemis, il s'ilia rendre au prince dX)^ rmge. Milord Londlau "roulut suivre son exemple; mais il fut arrêté par un piarti qui battoit la campa* gne., et mené ^sonnier ^ Sristol.
^Le'Roi, qui ne voidoit pa^ donner au prince d'Orai^e le temps de se foitifier, partit de Londres ie 08 novenàre, et se mit en chemin pour aller à Salisbury , wi étoit le rendez-vous général des troupes. Le prince d'Orange de son côté, après avoir établi à Exester des commissaires pour lever le droit de l'accise appartenant au Roi, se mit en marcbe pour l'aifer oorobattre. Il fut rencontré en cbemin par milord T. 59. i3
194 [l^S^] MÉMOIRES
Delamer , qui se jeta dans son parti avec cinquante cavaliers bien montés. Le Roi se trouva fort embarrassé lorsqu'il apprit toutes ces désertions : il délibéra s'il devoit continuer sa marche, ou retourner à Londres. Le péril étoit égal des deux côtés, puisqu'il pouvoit être trahi par les bourgeois de cette ville, aussi bien que par les soldats. Le comte de Feversham, qui avoit pris les devants avec son armée , lui dépécha plusieurs courriers pour lui donner avis qu'à l'exception de ceux qui étoient allés se rendre aux ennemis, tout le reste paroissoit aiSectionné à son service; et qu'au surplus il ruinoit ses affaires ^en différant le combat, parce qu'il donnoit au prince d'Orange le temps de débaucher ses sujets et de rétablir son armée, qui étoit extrêmement fatiguée de la mer. Cet avis pressant obligea le Roi de s'avancer pour donner battaille : il arriva à Salisbury sans que rien pût l'obliger à changer de dessein^ au contraire, il y trouva des paquets du comte de Feversham, qui lui confirmoient les mêmes choses qui lui avoient été mandées. Il continua donc sa marche pour s'aller mettre à la tête de ses troupes -, ce qu'il fit principalement par l'avis de l'évêque d'Exester , en qui il prenoit une . extrême confiance, trompé par les marques de fidélité qu'il lui avoit données. Cependant ce prélat, qui s'entendoit avec la plupart des grands, de concert avec eux avoit écrit au prince d'Orange qu'il pouvoit faire avancer un parti jusqu'à un certain endroit, où il lui livreroit le Roi , qui ne marchoit qu'avec une foible escorte. L'entreprise étoit si bien concertée, qu'il étoit impossible qu'elle ne réussît, si Dieu, protecteur de l'innocence opprimée, n'eut averti ce prince par un
saignementde nez eu malheur qui Tattendoit. Pendant le retardement que cet accident lui causa , il s'aperçut que la plupart de ceux qu'il avoit menés avec lui Fa- Yoient quitté-) de ce nombre étoit milord Churchill soa favori , et généralement tous ceux auxquels il avoit fait le plus de bien , et sur lesquels il faisoit le plus de fonds. Après avoir rêvé quelque temps sur le parti qu'il avoit ^ prendre , il jugea plus à propos de s'en retourner à Londres que de s'exposer à tomber entre les mains du prince d'Orange ; et il rebroussa chemin avec toute la diligence possible. La fortune, qui avoit commencé à le persécuter , n'en demeura pas là. Tous ceux qui avoient coiâploté avec l'évêque d'Exester pour le livrer à ses ennemis, voyant leur coup manqué par sa retraite, levèrent le masque, et passèrent dans le camp du prince d'Orange. Sa propre fille et le prince de Danemarck son gendre l'abandonnèrent, et se déclarèrent contre lui ^ ils se joignirent avec les rebelles pour demander la convocation d'un parlement libre, où l'on pât examiner la naissance du prince de Galles, et toutes les affaires concernant la religion.
Aussitôt que le Roi fut de retour à Londres, il s'enferma dans Whitehall , et fit publier une proclamation pour convoquer le parlement le aS janvier 1689. Elle contènoit entre autres choses que Sa Majesté ayant rétabli les villes et tous les corps et communautés du royaume dans leurs anciennes chartes, prérogatives et libertés, et ayant par ce moyen levé tous les obstacles qui pouvoient troubler la liberté des suffrages dans l'élection des députés au parlement, elle défendôit très -expressément à toutes personnes
196 [itiBSj MÉMOIRES
de la tfôubler par tnenaceB ni par anenties voies de fâit^ leur ordoxifiant de suivre e»etenietit k i(ytm prescrite par les loià, et èonfirmëe par t'usâgê. Patrh rtiétne prodâniation , le Roi, pour montrer Tenvie <[u'il avoit d'apaker lea trdtddes de s0s E^ts, cousentïoit <^e ceiiK de ses sujets qui avoieiit pris tes armes contre leuV prince , et qui s'étoient joints à s«s ennemis , pussent élkt des députes 4 la chambre ^ cotnmunes, être ëlus eut-wdmes, et y prendre sédnc^ en cette qualité -, comme amsi que les pairs , qui pdt 6ette même raison dévoient être etditis de la •diaiâbré des seigneurs , y pussent prenidre leur place , détianAit que , pour plus graiide sûreté , û leur fetx>it ittcesMrt»nvent eicpédier déS lettres d'obtîgation du grand sceâiii. Le Rôi fit encore phis : il ^tmlut bien e^irer es négociation avec le prince d'Orange , et il nomuiâ le marquis d'Halifat, le comte de No«:ingfaam et miiord Godoliin pour confiner avec lui. Ces députés paitirest le M décembre, et attendirent à Readtng le tttout d'un troH^tte qu'ite y avoiènt ^voyë pour âetii»)der des passe-ports qu'ils reçurent le Itod^fiain. is allèrent trouver le prince d'Orange à Langerfoid, et ils lui dirent que Sa Majesté aya^t ^é infonmée qu'il n'avoit pris les flirme^ que pour faire ocmvoquer n parlement libre , elle avoit bien voulu donner cette satisfaction à ses peuples ^ quoicjK r<on 'u'em pût |â$ espérer un grand fruit pendant ies trouMes dont le royautne étoit agité ^ que cepemésnt, afin^qu^sune pût lui rien imputer, eHe auroit bien voulu «résoudre avec lui les sûretés qu'il fitlloit prendre po«r rendue les éledtôons libres, et lui faire proposer ^eiesdètfi armées se tinssent éloignées de Londres ii la 4ktaiice
<|u'qii, 1q iu^erQÎt h propos, p^ur faire eésA&p tcmto appr^h^wioi^* Le priace d'Or^uigâ répondit qu'il déi^iroit que lous les (atho}ique& abandcoanassei^t inces^ saiiiBi^nti leurs char^s , ^t qu'ils fusant désarmés ; que toutes le» proclamittions publiées contre lui ou contre sou> parti fua^nt réiioquëes ; qu'on mît en liberté tous ceuif du même parti qu'on atoit arrêtés, et qu'on lui donnât U gs^rde de la tour, de Tiburn , et ek quelque forteresse sur k rivière ; que si le Roi deinewroit à Li^qdres pendant la tenue du parlement , lui princ0 d'Oi^u|[e y pourtoit venir aussi i^vec u» pareil nombre 4e g»r4e0 que Sa Majesté ; que les armées des âev^x partis d^m^ureroi^nt à trente milles de Londres, Qt qu'on n'introduircÀt aucun étranger dans le royamiie , princip^Jerneut dans Portsmouth, souspré^ leXjte d'e^ confier la garde à q^elqu'un ou autrement.. Une propçi^iliQU $i extraordybaire fit compr^dire ai^meut au Roi qu'il nV »v^it aucun accommode* mài^i^t à opérer aveo le prince d'Orange, pès^lors il ne songea plus cpi'à mettre en sûreté la personne de }a Reine et ^eUe du prince de Galles^ en les envoyant enFrauçe. Le comte deLaua^unétoit arrivé en Angleterre : le bruit de la guerre qui aUoit s'allumer dans ce royaume Favoit fait partir de Paris pour aller offrir ses services à Sa Majesté Britannique , dont il étoit connu particulièrement. Le roi Jacques ne voyant plus personne k la çoiur à qui il pût se confier, jeta l^s yeux sur ce comte pour remettre à sa conduite ce qu'il avqit de plus cber, et il en donna aussi connois* ^apce à quelfueSfuns de ses domestiques qu'il jugeoit le^ plu^ aiSee^mués à son servioe. On mit pour cet effet d^ reliais sur trois routes différept(3s , sous le
19^ {l6B8] MÉMOIRES
nom du comte de Lauzon. La Reine et le jeune prince dévoient s'aller embarquer à Douvres ; mais cette viUe s'ëtant jetée dans le parti des rebelles , il fallut prendre d'autres mesures. Riccio, domestiqué italien de la Reine, fut charge de Tëvasion du prince de Galles, qu'on avoit fait revenir de Portsmouth , et qui ëtoit alors à Whitehall. On le fit partir d'un côté le ig décembre au soir, pendant que la Reine sortoit de l'autre. Elle; é toit seule avec le comte de Lauzun et moi, et cette princesse se rendit à pied au lieu où il avoit ëtë arrête que nous trouverions le prince de Galles. Les carrosses de louage dans lesquels la famille royale devoit entrer arrivèrent plus tard qu'on ne les attendoit-, ce qui causa divers incidens, et obligea la Reine de marcher assez long-^temps dans de fort mauvais chemins. Un homme qui sortoit d'un cabaret ayant entendu des personnes qui s'avançoient dans l'obscuritë de la nuit, alla pour les reconnoître avec une lanterne qu'il portoit. Riccio empêcha qu'il ne vînt à bout de son dessein : il fit exprès un faux pas pour se laisser tomber sur lui, et en tombant il ëteignitsa lumière. Cet honime s'ëtant mis en colère dît mille injures, et on eût beaucoup de peine à l'apaiser. Enfin les carrosses arrivèrent, et on y monta. Le comte de Lauzun se plaça dans celui de la Reine, avec les pierreries de cette princesse dont il ëtoit charge -, les dames de sa suite entrèrent dans celui du prince de Galles; Leiborne, ëcuyer de la Reine, Saint-Victor, gentilhomme français, et moi, suivions à cheval. A peine lescarrosses eurent-ils fait une demi-lieue, qu'ils furent rencontres par des rouliers qui, voyant un assez grand ëqiiipage, crurent que c'ëtoient des catholiques
qui fuy oient, et qui empôrtoient l'argent du royaume. Us dirent qu'ils méritoient qu'on les assommât-, et leur insolence auroit peut-être passé des paroles aux effets, si je ne les eusse abordes, avec les autres cavaliers de l'escorte, dans une contenance qui leur en imposa. Us ne dir.ent plus rien, et nous nous contentâmes d'avoir le passage libre. Il nous fut encore disputé quelque temps après dans un défilé; où un charretier refusa de reculer, sous prétexte qu'il ne vouloit pas céder à des catholiques. Pour ne pas incidenter, et perdre ainsi le temps qui étoit précieux dans une semblable conjoncture , nous finies prendre aux carrosses le chemin par les terres, quoiqu'il fallût monter une éminence assez rude, et nous lui laissâmes le passage libre. Nous arrivâmes enfin où l'on devoit s'embarquer : tous ceux qui avoient accompagné la Reine montèrent ensemble dans un yacht dont le capitaine, suivant les ordres qu'il en avoit reçus du Roi', devoit obéir au comte de Lauzun. On avoit encore eu la précaution de joindre au capitaine de vaisseau deux autres capitaines catholiques, qui, en cas de trahison, se dévoient rendre maîtres du bâtiment et en prendre la conduite. Saint-Victor après avoir va embarquer la Reine, la quitta pour en aller porter la nouvelle au Roi.
Notre navigation ne fut troublée par aucun fâcheux accident, et nous ne rencontrâmes autre chose qu'un vaisseau de guerre à l'ancre, que nous découvrîmes de fort loin. Nous arrivâmes sur les cinq heures du soir à la hauteur dçs dunes. Le gros temps ne nous permettant pas de faire voile, nous y mj3uiUâmes, afin 4'y passer la nuit. Nous croyions le péril passé, lors-
t200 [1688} MÉMOU&ËS*
que aous eoteûdîmesi tirer deux coi^ de canon; ce qui noBS donna quelque inquîëttide. Ce^s deux coups marquoient la retraite de deux fr^ates anglaises cpg milord Darimouth avoit entoy^es pour giurder Tentrée de la Tamise , sur le soupçon qu'il aToit eii qu'on vou* loit faire sortir le prince deGalles ^ royaume. Comme le son pcMTte fort loin , (m entendit aussi les elockes des frégates qui annonçoient la prière. A l'égard de la retraite, c'est l'usage de la mer de tirer uil ou deux coups de canon ^ au lieu du tamb^mr qu'on bat sur la terve pour avertir les soldats de se retirer. Nous eûmes encore un autre péril à essuyer : il s'en £aJlut peu que notre bâtiment ne touchât à un banc qui n'en étoit plus qu'à dix j^as. Ce malheur fut détourné par le se* Cours d'un maître de paquebot qui se trouva là fort à propos, et qui nous servit de guide. Enfin ^ après tons ces accidens ^ nous so'rivâmes à Calais le ^ i décembre, vers les quatre heures du soir^ L<>rsque la Reine fut débarquée ^ le capitaine du bâtiment sur lequel nou$ étions venus lui dit qu'il l'avoît reconnue d'abord, et qu'il ne l'avoit pas voulu témo^ner pendant le trajet. Comme toute la cdte de France étoit avertie du départ de cette f^incesse , et que marne on y attendoit le roi de la Grande-Bretagne, toutes les garnisons étoient sous les armes , le canon pointé ^ et il y avdt quelques brigantins en mer pour favoriser la descente. La Reine partit le lendemain pour aller à Boulogne. Elle s'enferma dans le couvent des Ursulines, après m'avoir dépéché à la cour pour porter au Roi la nou* velie de son arrivée, et pour prie^Sa Majesté de trouver bon qu'elle restât dans cette viUe peour être plui près du Roi son époux.
Je fisLs^ reiiToyé 8«ir4e-diamp, et le roi d'Angleterre arrira pM de temp^» après en France. Mai» a^ant que de parler de ce qn'îl yfît, il £aiut dire ce qui lui arriva à Londres depuis notre départ. Ce prince cacha pendannt tout le jour révasiion de la Reine y en feignant q[u^elle étoit indisposée , et qu'elle ne vouloit voir personne ; ce qui fit que Ton ne dépécha aucuns navires après elle. Cependant ce prince révoqua la proclamation et les lettres circulaires qu'il avoit envoyées dans les provinces pour la convocation du parlement. Ensuite, comme il avoit promis de nous suivre de près, il soupa en public, et, feignant de se retirer, il se prépara à son voyage. Il sortit de la ville le si décembre à deux heures après minuit, accompagné seu*" lement du duc de Barwick son fils naturel, et de deux ou trois autres personnes.
Lorsque la nouveUe de son départ fut répandue dans la ville, elle y causa une grande surprise. Les seigneurs qui étoient restés dans Londres s assemblèrent aussitôt dans la grand'salle de la maison de ville. Là ils firent une déclaration portant que, dans le temps qu'on attendoit la convtication d'un pariement lilnre que Sa Majesté leur avoit fait espérer, ils venoient d'apprendre qu'elle s'ëtdit absentée, apparemment dans le dessein de sortir du royaume ; qu ainsi ils étoient résolus de se joindre au prince d'Orange, qui avoit exposé sa personne à divers périls , et s'étoit engagé à une iprande dépense pour leur procurer l'assemblée de ce parlement tant de fois convoqué et différé autant de 'ois, et pour les préseirer par cette voie du papisme ^t de l'esclavage^ que, suivant cette résolution, ils ^«Bisteroient ce prince , et concourroicnt avec lui pour
20a [1688] MÉMOIRES
faire assembler un parlement qui pût mettre les 'lois et les libertés du royaume hors d'atteinte , et conserver FEglise anglicane dans sa pureté, laissant néanmoins aux protestans non-conformistes là liberté de conscience telle qu'ils la pouvoient raisonnablement souhaiter;* que cependant, pour assurer le repos de la ville, ils auroient soin de faire désarmer les catholiques et arrêter les prêtres, principalement les jésuites. Cette requête fut signée par les archevêques de Cantorbéry et d'Yorck, par six évêques et vingtdeux milords. Ils députèrent quatre d'entre eux pour porter cette déclaration au prince d'Orange , et savoir de lui ce qu'il y avoit à faire de plus. Le corps de ville suivit l'exemple du clergé et dé la noblesse; il envoya douze députés à ce prince pour lui donner les mêmes assurances. On vit bientôt après les rues pleines de séditieux qui couroient les armes à la main pour piller les maisons des catholiques, sous prétexte de les désarmer. Le caractère de ministre public , que le droit des gens rend sacré chez les nations les plus barbares, ne put garantir l'hôtel de l'ambassadeur d'Espagne de la fureur de ces mutins. Après y avoir comr mis mille insolences, ils ejnportèrent ses meubles, sa nombreuse bibliothèque, et tout ce qu il y avoit généralement dans sa maison , brûlant ce qui ëtoit de moins précieux, et partageant le reste entre eux. Quoicpie par la suite on n'eût fait aucune réparation à ce ministre , il continua ses fonctions auprès de ceux qui s'étoient emparés de l'autorité souveraine ; ce qui surprit bien toutes les cours.
Ceux qui s'étoient ingérés de prendre en main le gouyernement depuis le départ du Roi mirent dans
la tour milotd Lucas, pour y commander à la place* du colonel Schelton que ce prince y avoit établi. Ils firent en même temps courir après ceux qui avoient voulu sortir du royaume pour se rendre auprès du Roi, et Ton ramena à Londres milord Jeffreys, chancelier d'Angleterre : on l'avoit trouvé à Wapping déguisé en matelot, et on le conduisit à la tour. On apprit le lendemain, par un courrier dépêché de Feversham par le comte de Winchelsey, que le Roi nV voit pu faire le trajet, et qu'il avoit été arrêté par des paysans; ce qui empêcha le prince d'Orange d'entrer dans Londres comme il l'avoit résolu, et l'obligea de se retirer à Windsor. A Tégard du prince et de la princesse de Danemarck, ils se rendirent à Oxford, où ils demeurèrent. On nomma des commissaires pour aller à la tour interroger milord chancelier, et pour lui demander le grand sceau -, à quoi il répondit qu'il l'avoit donné au Roi. En même temps on conduisit à la tour plusieurs personnes de considération qu'on avoit arrêtées pour avoir voulu sortir du royaume, et entre autres les comtes de Salisbury, de Petersborough et de Thanet. La joie que le peuple témoigna du retour du Roi , qui arriva à Londres le 26 de décembre, faisoit juger qu'il étoit disposé à rentrer dans son devoir, et à fermer les portes au prince d'Orange; mais la suite fit voir sa foiblesse et son inconstance. Avant que de rapporter ce qui se passa dans ce changement de fortune, il est à propos de rendre compte de tout ce qui arriva à Sa Majesté Britannique depuis son départ de Londres.
Le Roi étoit arrivé heureusement à Feversham , et S'y étoit embarqué sans y avoir été reconnu. Comme ce
^o4 [l(i88] MÉMOIRES
prince entend fort Inen h mer^ parce qu'3 y a commandé long-temps, il s'aperçut qi^e le bâtiboiient sm lequel il s'étoit mis n'ëtoit pas assez lesté; ee qni Vempéchoit de pqnvoir porter ses voiles : ce contre-temps VoUigea de retourner à terre pour prendre du lest. Or, la plupart des catholiques cherchant alors tous les moyens de sortir du royaume pour éviter les persécutions auxquelles ils se voyoie^t exposés , aussitôt qu'il paroissoit quelques persewies ineonnfiea sur le bord de la mer, on disoit que c'étoit des papistes qui vouloient se sauver. Quelques pi^san^ ayant aperçu Sa Majesté Britannique donnant les ordres aëees* saires pour mettre la chaloupe en état de la porter en France, en firent le même jugement, et s'attroupèrent dans le dessein de lui faire insidte. Un hwime de sa suite qui n'étoit pas aimé fut reconnu le pre* mier , et le Roi peu de temps après : on l'obligea de rester à Feversham^ et on donna avis de ce qui ye* noit d'arriver au marquis de Wdrcester, qui dépécha un courrier au prince d'Orange pour l'en informer. Cette nouvelle s'étant répandue , les pairs assemblés ordonnèrent au comte de Feverdjiam d'aUer trouver Sa Majesté avec une brigade à cheval, et aux principaux officiers de sa maison d'aller recevoir ses ordres. Ces officiers amenèrent le Roi à Londres , où il entra aux acclamations du peuple» qui fit des feux de joie en divers endroits. Le prince d'Oran^ en fut bientôt informé -, et comme cette alégresse publique nmrquoit assez que tout ce qu'on avoit puUié au désavantage du Roi n'avoit point éteint dans* le cœur de ses sujets l'amour et l'estime qu'ils avoient toujours eus pour un si bon prince , il crut devoir éloigner de
le«Hr Tue itti objet qui rompoit toutes ses mesures. U ne ^rda plus et bienséanoe , et il fit arrêter ie comte de Feverdiam , que Sa Maje^ lui avoit dëf^ehé pour lui donner part de sou Mitvëe, U envoya à Londres des troupe qui se saisirent du palais de Whiteliall el de Saint- JamesUlet y établirent des corps-de-garde. Ensuîlie il fit dire au lixà cpk'û Mloit^ pour iaisser k liberté ei^tière au ^i^ement , qu'il se retirât à Homes ou à Rodiest^r*. Le Roi choôsit la dernière de ces deux places. U s'y rendit le lendemain par e^u, ac*^ c4Mnpagnië des comtes de Dumbaiton let d'Ârran , et ayani autoù^r de sa personne pkisiemrs seigtieors et quek{nes gardes du prince dérange, «qui le gardoient à Yûe sious prétexte de hiî fiaîre honneur^ Après le départ du Roi, ie prince d'Orange se rendit k Londres lauic menées acchmatians du peuple qui,, quelques jours aup^iravai^, aTôit marqué tant de joie pour le retour de son prince légitime.
Il ne fcA pas diffiscile auxoid*AngleteiTe de Mitirde R^chester : il si'aToit ^Miprès de lui qm sa ^rde ordinaire ^ celle ^e le iprinee d'Orange lui amt ^e«iv«y<ée tétant dans la T^te.Céhii qui commandok cette derrière posoit semleneHt pour la Ibi^me deux sen*tinelles au lagb de Sa Maijestë^ let il y ^ bien de Tapcarence qu'ils u'a^oient pas ordre d'empêcber son ë^asion. lie peu de précaxstion que les gardes preooîentpour l'^cbs^rver^ etl'a^smtage que le prince d'O* raa^ a isu drerde sa Tetraite, ^u^il a fait passer pour une renonoiatMm Jfu trâne^ efi% donné lieu d'en juger ainsi. Ou lui avoitdefenaiidë un passer-port pour quel* qœs ^catholiques qui vouloient sortir d'Angleterre , et il en avok donné un en Manc. Ce passe-port étant
ao6 [1688] MÉMOIRES
entre les mains du Roi , il fit retenir un petit bâtiment de pécheur par un capitaine catholique de la flotte angloise, qu'il avoit engagé à suivre sa fortune. Toutes choses étant prêtes pour son départ, il sortit de son appartement par une porte de derrière, et il entra dans ce petit bâtiment avec le duc dlRBarwick et ayec Biel son premier valet de chambre, qui étoit à son service dès le temps qu'il n'étoit que duc d'Yorck. Quoiqu'il se fût un peu déguisé , il avoit ses propres cheveux , parce qu'ayant mis une perruque noire lorsqu'il s'étoit embarqué la première fois, il appréhenda que s'il en portoit une de même couleur, ceux qui Tavoient déjà vu sous ce déguisement ne le reconnussent. U fut obligé d'attendre deux marées pour sortir delà Tamise , parce que le vent étoit contraire. Comme, sur l'avis qu'on avoit eu en France de son départ de Rochester, on lattendoit dans tous les ports, le capitaine d'une frégate qui étoit à Ambleteuse envoya son enseigne dans la chaloupe , pour voir s'il ne découvriroit point en mer quelque bâtiment qui pût lui en dire des nouvelles. Cet officier ayant reconnu le bateau dans lequel étoit le Roi, cria d'abord pour savoir si on ne lui apprendroit rien de Sa Majesté Britannique. Ce prince fut le seul qui se montra, parce que tous ceux de sa suite étoient tellement incommodés de la mer , qu'aucun ne se trouva en état de répondre. Le Roi , qui n'étoit pas connu, n'osa pourtant pas se découvrir qu'il ne vît à qui il avôit affaire : mais enfin ayant jugé par l'empressement q;ue marquoit l'officier à savoir de ses nouvelles qu'il n'avoit que de bonnes intentions , il s'ouvrit à lui , et passa dans sa chaloupe. Il arriva sur les quatre heures à Ambfe-
teuse ^ et après s'y être reposé quelques heures daus la maison d'un ingénieur, il en partit pour se rendre à Boulogne. Il n'y trouva plus la Reine, qui s'étoit mise en chemki pour se rendre à Saint-Germain, le roi Très-Chrétien y ayant envoyé les officiers nécessaires pour composer sa maison. Le roi d'Angleterre ne fit que dîner à Boulogne, et alla coucher à Abbeville, d'où il se rendit aussi à Saint-Germain en deux jours.
[1689] Après avoir accompagné la Reine partout, je me rendis dans le sein de ma famille à Paris. J'y appris des particularités de la guerre qui commençoit à embraser toute l'Europe , et dont je n'avois rien su que confusément pendant mon séjour en Angleterre. Pour en bien entendre les motifs, il faut savoir la situation où se trouvoient auparavant toutes les puissances belligérantes-, et je commencerai par la France, qui fut presque seule en butte aux forces réunies de tous les autres £tats«
La France étoit agitée au dedans par le mécontentement des huguenots , que le Roi ayoit obligés d'abandonner leur religion. Il y avoit long-temps que Sa Majesté travailloit à extirper l'hérésie. On s'étoit d'abord contenté d'exclure les huguenots de toutes les charges et de tous les emplois, de leur ôter leurs temples, d'envoyer des missions dans toutes les provinces pour les instruire , et de faire imprimer des livres pour combattre leurs erreurs ; mais quand le Roi vit que ces moyens n'étoient pas suffisans pour ramener les discoles , il révoqua l'édit de Nantes , et défendit absolument l'exercice du calvinispie. Les huguenots , dont les affaires étoient en mauvais état , et
»o8 [l^^9] MÉMOIRCS
qui étoient persécutes par leurs crëuetçrs, aprbrest du royauiBe, emportait tout feur au^nt, et ce qu'ils purent de leurs autres effets. Les mm se retirb^nt en Suisse, ks autres 4aos les Etats de J'^éiectiçur da Brandebourg, et la plupart en Ai^lefterre : on est beau mettre des gardes sur la frooti^e , et punûr de mort les guides qui les conduisoieni: , le nombre des réfugiés fut knmense. Ceux qui 'étaient le plus à leiir aise, et qui possédoient des immeubles dont ils ne pourvoient se défaire atsémenl;, subk^nt au moins en apparence la loi qu W leur imposoit, et aligurèarent pabliqiiiemen^ leurs erreurs; mais la plupart, on enlretenoient de secrètes correspondances ayoc eeus. qui s'étoient retirés dans les pay^s étrangers , <ou sinaiiaitoient dans le cœur qu'à pu^ arriver dans le royaume quelque révolution qui leur donnât la lilierté de professer la r^igion de leurs pères. Tel était Tiétait de la France au dedans .: voyons cequise passoit au iàehon. La paix de Nimègue n'avoit pas si bien ré^ œ qui de voit appartenir ii ceUe com^onne^ cpt'il n'y itût encore beaucoup de choses qui «dejuanii^ie^ diss tv plications. L'Alsace ayant été cédée hn Rm tpar 1$ traité de Munstear, et cette cession ayant été cou*' iirmée par celui de IfÀBiè^e^ le Roi avcît envoyé je comte de Crécy à la 4^ète de Ratid^ionae poiH* ffâre régler les dépeoidances du comté d^Alsaûe, ÂontSliB^ bourg fait nne partie-, et cet ambassadeur ;>v«tt «ealé trois ans à la diète sans pou^ak rien conclure. H afmt été facile au Roi de se faitse fake raison par les armes dans le i^mps que toutes las fpiH^es of^oinanes \e^ noient fondre dans la Hongrie et dans les pays kérér ditaires de TEmpereur ; mais Sa Ms^esté se ccmteota
de Vempirer de Stw&bourg et des terres qui lui avoient été adjugées par la chambre de réunion établie à Metz. Le duc de Mantoue avoit vendu Casai au Roi, et il avoit reçu la plus grande partie du prix-, cependant il ne vouloit pas livrer Cette place à Sa Majesté, sous prétexte que les autres princes dltalie ne vouloient pas le souffrir. Le Roi l'obligea à exé-* cuter son traité, comme cela étoit juste et naturel; Les dépendances des places qui avoient été cédées à Sa Majesté dans les Pays-Bas n'étoient pas mieux réglées que celles de T Alsace. Des députés des deux couronnes s'étoient assemblés à Courtray pour y parvenir; mais les ^Espagnols ne cherchoient qu'à éluder la conclusion, jusqu'à ce que l'Empereur eût chassé entièrement les Turcs de la Hongrie , afin de pouvoir, recommencer la guerre avec plus de succès. Le Roi s'étant aperçu de leur mauvaise foi , s'empara de Luxembourg; et il se contenta de cette place pour toutes ses prétentions, quoiqu'elles fussent plus considérables : il vouloit seulement fermer l'entrée de ses Etats à ses ennemis , pour les empêcher de re- <;ommencer la guerre. Les Espagnols ne pouvant se consoler de la perte de cette place, reprirent les armes, et engagèrent tous leurs anciens alliés à se joindre à eux. Us connurent bientôt les uns et les autres qu'ils ne pouvoient soutenir la guerre; et ne pouvant consentir à une paix par laquelle les places dont Sa Majesté étoit en possession lui demeureroient, ils convinrent d'une trêve de vingt ans, que le Roi voulut bien leur accorder, afin qu'on ne put pas l'accuser d'avoir empêché les progrès que l'Empereur jbisoit contre les Infidèles. Ces progrès allèrent si T. 59. i4
aïO [1^9] MÉMOIRES
loin , que les Turcs furent chaises non-seulement die la Hongrie , mais encore de la Servie, de l'Esclayonie et de la Bosnie. La Transylvanie, qui était tributaire de la Porte, se mit sous la protection de Sa Majesté Impériale*, et rien ne pouvoit empêcher les Allemands de pousser leurs conquêtes jusqu'à Constaatinople, n'y ayant aucune place forte qui pût les arrêter. Cependant l'Empereur , au lieu de profiter d'une conjoncture si favorable, voulut &ire la paix avec k Porte, et se contenta de la Hongrie, afin de se mettre en état de recommencer la guerre contre la France. Dans plusieurs assemblées tenues à Aùsbourg et à Nurembei^, on avoit déjà ré^é k répartiticm des troupes que chaque cercle et chaque prince dévoient fournir pour cette guerre. Pendant qu'on prenoit ces mesures dar^ l'Empire, Maximilien-Henri de Bavi^^ électeur de Cologne, se voyant dans un âge avancé) et hors d'état de Eure les fonctions de son ministère, choisit pour son coadjuteur Guillaume Egon , prince de Furstemberg, cardinal, et doyen de sa cathédxole. Cette nomination fut admise par le chapitre^ mai^k Pape , à la sollicitation de la maison d'Autriche , re* fusa d'en délivrer les bulles: L'électeur étant venu à mourir pendant qu'on en soUicitoit l'expédition , le chapitre s'assembla pour procéder à une nouvelle élection. Le prince Joseph-Clément de Bavière, frère de l'électeur, entra en concurrence avec le cardinal de Furstemberg 5 mais comme il n'avoit pas l'âge porté par les canons, et qu'il étoit déjà attaché à deux autres églises, le Pape lui donna une bulle d'éligibilité. Les capitulaires ayant procédé à l'élection, le plus grand nombre de voix fut pour le cardinal de
DE M. DE ***. [1689] ail
F«ù*8tfiinbeig ^ mais quoique le prince dément n'en eût que le plus petit nombre , et que la plupart des voix qui étoient en sa faveur pussent être raisonnablement contestées, il obtint ausâtôt des buÛès de Rome. Le Roi , qui étoit obligé de maintenir le car<>dinal de Furstemberg , à qui on n'avoit refusé la ju&* tice qui lui étoit due que parce qu'il étoit dans les intérêts de la France ^ ne pouvoit donc se dispenses 4le prendre les armes pour le mettre en posses»on de Félectorat de Cologne, sans qu'on put raccnser de rompre la trêve. A ce premier motif de rupture, il s'en joignit encore un autre. Monsieur avoit épousé ElisabeÛi-Clharlotte , fille de Charles-Louis, comté palatin du Rhin : ce prince étant mort, et Charles, qui lui avoit succédé, l'ayant suivi de fort près^ comme il ne restoit plus d'enfans mâles de cette branche ^ Philippe-Guillaume , duc de Neubouig , fut mis en poss^tssion de l'électorat -, mais on ne pouvoit disputer à Madame les l»ens allodiaux qui étoient héréditaires, et la dot de la princesse Charlotte de Hesse«r Cassel sa mkre. Le Roi, après avoir fait solliciter long-temps le nouvel électeur de faire raison à Madame sur ses justes prétentions, voulut bien s'en re*^ mettre à l'arbitrage du Pape *, mais il fut impossible d'obtenir un jugement de Sa Sainteté, ni d'obliger l'électeur palatin à rendre justice à Madame. Toutes €es considérations néanmoins n'auroîent pas porté Je Roi à la rupture, si Sa Majesté n'avoit pas été bien instruite que l'Empereur et ses alliés traitoient la paix avec les Turcs , et que dès qu'elle seroit conclue on 1^ déclareroitla guerre. Le Roi crut donc dans ces circonstances devoir £('einparer de Philisbourg , pour
fermer à ses ennemis le passage du Rhin. Mais dans le même temps qu'il se préparoit au siège de cette place, il fit offrir à l'Empereur, s'il youloit convertir la trêve en une paix perpëtueUe , de la rendre à l'ëvéque de Spire, à qui elle appartenoit, après que les fortifications en auroient été rasées^ et même de restituer Fribourg à Sa Majesté Impériale, après qu'on auroit démoli les ouvrages que nous y avions faits depuis que le Roi en étoit en possession. On ne poovoit assurément donner une plus grande marque de modération •, mais ces offres ne furent point acceptées. L'empereur Léopold-Ignace, qui règne aujourd'hui, avoit un fils âgé de neuf ans qu'il avoit déjà fait couronner i*oi de Hongrie. Il avoit dessein de lui assurer l'Empire*, mais il s'y trouvoit de grandes difficultés, non-seulement parce qu'il n'avoit pas l'âge porté par les constitutions impériales, mais encore parce que les électeurs et les premiers de l'Empire commeoçoient de prendre ombrage de la trop grande puissance de la maison d'Autriche. Quelques-uns même des électeurs avoient des mécontentemens particuliers, principalement le duc de Saxe, dont on ayoit laissé ruiner les troupes en Hongrie. L'Empereur ay<Ht prévu depuis long-temps que personne ne pourroit disputer l'Empire à ses enfans que l'électeur de Bavière , non-seulement parce qu'il étoit par lui-même un des plus puissans princes de l'Empire, mais encore par son alliance avec l'électeur de Cologne. Le mariage de la soeur de cet électeur avec monseigneur le Dauphin lui avoit donné de l'ombrage , et il ayoit employé toute son adresse, pour l'attirer à son parti, t^ Ce n'étoit que pour le détacher des intérêts de la
DK M. DE ***. [1689] !»l3
France que TEmperéur avoit fait épouser au duc de Bavière la fiUe qu'il avoit eue de Marguerite-Marie* Thérèse d'EspagneVsa première femme ^ et il lui avoit Hait espérer qu'au moyen de ce mariage il héritepoit des Etats du roi Catholique , dont la mauvaise constitution ne promettoit point de postérité. L'élec* teur de Bavière se laissa tellement surprendre à cet appât , qu'il fut toujours depuis dans les intérêts de l'Empereur. Le conseil de ce prince ëtoit composé de rélecteur palatin , du duc dé Bavière, et du prince Charles de Lorraine. L'électeur palatin étbit un politique extrêmement raffiné , et fort ennemi de la France. Comme l'Empereur, dont il étoit beau-père, avoit beaucoup de confiance en lui , il se servoit de l'ascendant qu'il avoit sur l'esprit de ce prince pour le porter à servir sa passion, et à le maintenir dans la retenue qu'il faisoit très-injustement des biens- de Madame. Par cette raison , il persuadoit à Sa Majesté Impériale qu'il falloit conclure la paix avec les Turcs, et faire la guerre au roi de France. Le prince Charles de Lorraine avoit des sentimens plus raisonnables : il savoit que le véritable intérêt de l'Empereur et de l'Empire étoit de continuer la guerre contre les Infidèles, et il vouloit que l'on profitât de la consternation où ils étoient. L'électemr de Bavière étoit toujours opposé au prince Charles de Lorraine, soit par l'antipathie naturelle qui résultoit de leurs diveis caractères, soit par la jalousie que donnoit à l'électeur la haute réputation que le prince lorrain s'étoit acquise. Quoique l'Empereur connût tout le mérite du dernier, il penchoit néanmoins plutôt vers l'électeur que vers lui, parce que le duc de Bavière ayant des
ai4 [l689].MÉMOiKES
Etats et des troupes , pouToit donaer seul un grand poids au parti qu'il embràsseroit ^ au lieu qiié le prince de Lonaine ne pouToit offrir que sa personne. A ces considérations qui portoient rEmperenr à déclarer la guerre à la France, il s'en joignit encore une autre. Le prince d'Orange, qui cachoit le dessein qu'il a voit d'envahir l'Angleterre , et qui ne l'aroit communiqué qu'aux princes protestans , faisoit espérer une puissante diversion du côté du Rhin , où 3 promettoit d'appuyer fortement les iiitéréts du prince Clément de !^vière contre le cardinal de Furstem* hei^. Tous les princes catholiques donnèrent dam le piège , et le Pape même Ibumit de l'argent pour appuyer une entreprise qui ne tendoit qu'à bannir la religion catholique d'Angleterre. Je ne doute pas que l'Empereur n'eut pénétré le véritable dessein da prince d'Orange *, mais il y trouvoit également son avantage, tant parce que l'invasion que ce prince méditoit romproit l'union qui subsistoit entre l'Angleterre et la France , que parce que l'Empereur, en la favorisant, se réconcilioit avec les électeurs pretestans, qui, charmés de voir leur religion puissamment soutenue en Angleterre, seroient plus disposés à donner leurs voix pour l'élection du roi des Romains en faveur de l'archiduc Joseph, fils de Sa Majesté Impériale. Le prince d'Orange faisoit encore entendre à l'Empereur et à son conseil que les huguenotsdeFrance réfugiés en Angleterre et en Hollande, avec lesquels il entretenoitune étroite correspondance, l'assuroient que tous ceux qui étoient restés dans leur patrie nemanqueroient pas de prendre les armes pour la cause commune dès qu'ils seroient surs d'être soutenus. De là
DE ai. DE ***. [1C89] Ul5
les ministres de FEmpereur concluoient assez consdquemment que la France étant attaquée au dedans ainsi qu'au dehors par un si grand nombre d'enne^ mis , il étoit impossible qu'elle ne succombât. Voilà les apparences qui ont trompé l'Empereur et les princes de l'Empire : passons aux couronnes du Nord.
Charles li, roi de Suède, s'étoit toujours bien trouvé de l'alliance que lui et ses ancêtres avoient eue avec la France^ Le Roi, de sa part) avoit si fidèlement entretenu cette alliance, que dans la dernière guerre il sacrifia une partie de ses conquêtes pour faire rendi^e à Sa Majesté Suédoise tout ce qui lui avoit été pris par le roi de Banemarck et par l'électeur de Brandebourg. Aptes la paix de Nimègue, le roi de Suède se bi'ouilla avec la France au sujet de la succession du prince de Deux-Ponts« Quoique la mésintelligence eût toujours duré depuis^ le roi de Suède fit offrir au roi Très-Chrétien de se liguer avec lui 5 mais l'avantage que l'on pouvoit retirer de cette nouvelle alliance ne se trouva pas as»ez considérable pour ba-' lancer les inconvéniens qu'on en pouvoit craindre. Le Roi se trouvoit obligé de défendre le roi d'Angleterre contre l'usurpation du prince d'Orange, et il ëtoit résolu de ne point faire de paix que Sa Majesté Britannique ne fût rétablie. Si dans la suite le roi de Suède eût été dépouillé de ce qu'il possédoit en Allemagne par le roi de Danemarck et par l'électeur de Brandebourg, la paix seroit devenue impossible, à moins que le Roi n'eût voulu l'acheter par le sacrifice d'une partie de ses conquêtes, parce que les alliés n'auroient jamais pu consentir à ces deux choses en mêm^ temps : à abandonner le prince d'Orange, et à
âl(i [*^^] MÉMOIRES
restituer au roi de Suède ce qui lui auroit ëtë pris. Si le roi de Suède s^ëtoit contenté, sans faire de diversion en attaquant Tëlecteur de Brandebourg, d^en^ Yoyer des troupes au Roi, Sa Majestë les auroit payées bien cber et en auroit tire peu de service, parce que les Suëdois ëtant persuades , comme Tëtoient alors tous les protestàns, que la guerre qui se faisait ëtoit une guerre de religion, ils n'auroient combattu qu'à regret en faveur de la France , qui vouloit dëtruire Thërësie. Voilà ce qui fit refuser les offres de la Suède; et l'on a vu par la suite que les allies n'ont pas tiré un grand secours de cette couronne.
Chrëtien v, roi de Danemarck, fit faire les mêmes offres à la France; mais il vouloit qu'on le dédommageât de la perte qu'il faisoit des droits du Sund. Ov l'avantage que l'on pouvoit retirer de son alliance n'ëtoit pas assez considérable pour l'acheter si chèrement ; outre que n'étant pas aussi puissant qœ le m de Suède, il lui seroit impossible de lui résister qwmd il ne seroit pas secondé pv l'électeur de Brandebourg. On peut ajouter encore que la princesse Anne d'Angleterre sa belle-sœur étant présomptive héritière de cette couronne , puisque le prince d'Orange n'avoit point d'enfans, il ëtoit à présumer que ,> si cette succession venoit à lui échoir, le roi de Danemarck, obligé d'assister le prince Geotges son frère, romproit bientôt toutes, ses liaisons avec la France. U n'y avoit donc pas moyen d'accepter ses offres.
Jean iii, roi de Pologne, connut bien peu ses véritables intérêts dans cette guerre. H avoit conservé à l'Empereur sa couronne; mais l'ingratitude de ce prinœ avoit été si grande, qu'il avdit pratiqué les
principaux palatins de son royaume pour le faire déposer, et il ëtoit le seul qui n'avoit tiré aucun fruit de la guerre contre les Turcs. Ces Infidèles lui oi^ froient de lui rendre l'Ukraine et tout ce qu'ils avoient pris sur la Pologne, s'il vouloit faire sa paix particulière avec eux. Il refusa des offres si avantageuses, et se laissa leurrer par l'offre que lui fit l'Empereur de donner sa fille en mariage au prince son fils, auquel il crut par cette alliance assurer la couronne après sa mort.
Les Suisses furent sollicités par les Allemands de leur ouvrir un passage par leurs villes forestières, et de rompre avec la France. On prenoit les protestàns par l'intérêt de la religion, et ontâchoitde leur donner de l'onibrage, des fortifications que le Roi fai^oit faire à Huningue, à deux lieues de Bâle. Mais les Suisses ne se laissèrent pas tromper par ces fausses maximes : ils sentirent bien qu'ils se priveroient des pensions qu'ils récevoient de la France, et qu'ils travailleroient eux-mêmes à forger les fers dont la maison d'Autriche les auroit chargés, s'ils avoient ouvert un passage aux Impériaux. Ils sàvoient d'ailleurs que l'Empereur prétend toujours avoir le droit de souveraineté sur. leurs cantons, et qu'ils possèdent encore le comté d'Hapsbourg, dont la maison d'Autriche est sortie. De plus, conû>ieh avoient-ils d'exemples des invasions que les princes de cette maison ont faites «ous prétexte de passage ou d'assistance! Les cantons, après avoir bien pesé des raisons si importantes^ résolurent de garder inviolablementjeur neutralité , et de fermer leurs passages à toutes les troupes étrangères.
ai8 [^^^9] MÉMOIRES
Charles 11 , roi d^Espagne , n'étant pas capable de gouverner les Etats par lui-même, s'étoit toujours abandonné à la conduite de la Reine sa mère , qui , comme soeur de TEmpereur, étoit ennemie née de la France. Tant que la reine Louise aroit vécu, elle Avoit tâché d'empêcher le Roi son époux de rompre avec cette couronne 5 mais dès que ce prince fut veuf, la Reine douairière le porta à se remarier avec une des filles du prince palatin : ainsi Ton peut dire qu'il suivoit tous les mouvemens de la cour de Vienne.
Les Provinces-Unies , qui ne se sont soustraites de l'obéissance du roi Catholique que par lès secours qu'elles ont reçus de la France , n'ont pas été plus tôt reconnues pour un Etat libre , qu'elles se sont enga^ gées dans toutes les ligues qui se sont faites contre cette couronne. Elles se croient d'ailleurs obligées de défendre les Pays-Bas autrichiens, parce qu'elles les regardent comme une barrière contre les armes de la France. Mais, dans cette guerre principalement, elles crurent devoir soutenir l'entreprise du prince d'O* range, tant pour l'intérêt de la religion que pour donner de l'occupation hors de leurs Etats à l'ambition de ce prince. Elles ne voulurent pas considérer que la guerre ruineroit leur commerce , dont dépend toute leur puissance ; et qu'elles seroient obligées de s'épuiser pour fournir de l'argent à leurs alliés , qui en manquent toujours.
Innocent xi, qui tenoit alors le Saint-Siège , étoit né sujet du roi Catholique , étant fils d'un marchand de Côme. Il avoit fait connoitreen toute occasion sa pft^ tiàlité pour sa patrie , et son aversion pour la Fraûce. Le duc d'Estrées , ambassadeur de cette couronne ,
DE M. DE ***. [1689] aiQ
étant mort à Rome, le Pape s'avisa de disputer au ministre du roi. Très-Chrétien les franchises dont les Français ayoient toujours joui dans leur quartier, et qui sont Tunique marque dé reconnoissance (assez foible) que nos rois aient jamais reçue du Saint-Siège pour la donation que Charlemagne lui a faite de tous les Etats qui composent TEtat ecclésiastique. Innocent XI contesta au Roi le droit de régale , et refusa des bulles aux évéques de France, sous prétexte qu'ils avoient signé le fameux résultat de l'assemblée du clergé au sujet de son inÊdllibilité. Quoique le Roi eût tant de sujet de se plaindre de ce pontife, et qu'il eût de justes moti& de se faire faire raison par les armes, puisque comme prince temporel il avoit violé le traité de Pise , il respecta dans sa personne le vicaire de Jésus-Christ, et il se contenta de faire connoitre au sacré collège ses droits et sa modération.
La république de Venise, qui avoit fait plusieurs conquêtes sur les Turcs , et qui se voyoit en état d'en faire encore de plus grandes si l'Empereur eût continué contre eux la guerre avec la même chaleur, lui voyoit à regret tourner ses armes du côté du Rhin, et faisoit tous ses efforts pour le porter à la paix avec la France.
Charles-Victor-Amédée 11, duc de Savoie, séduit par quelques courtisans qui le youloient gouverner , avoit refusé de faire le mariage que la duchesse sa mère lui avoit voulu ménager avec l'infante de Portugal : il savoit même mauvais gré à la cour de France des soins qu'elle avoit pris pour le faire réussir. Cependant il avoit épousé depuis une des filles de Monsieur t il auroit dû par conséquent être dans les intérêts des^ rois de France et d'Angleterre, dont l'un étoit son
2!IO [l^^9] MÉMOIRES
couain germain, et Tautre son oncle. Mais il ëtoit entré dans la ligue contre ces deux couronnes dans Tespérance de recouvrer Pignerol , que son aïeul avoit vendu à la France , et d'avoir part aux conquêtes que les alliés se promettoient de faire sur nous : en conséquence il àvoit fait un traité par lequel il se chargeoit d'attaquer le Dauphiné pendant que toutes les forces de la France seroient occupées en Allemagne et dans les Pays-Bas. Il prétendoit encore faire soulever les huguenots du Languedoc, et se joindre à eux; mais le Roi ayant découvert ses desseins, le prévint, coninfê on le verra dans la suite, et se rendit maître d'une partie de ses Etats. Tous les autres princes dltalié nV voiènt point voulu prendre part dans cette guerre, et ne songeoient qu'à maintenir la paix et la tranquillité dans leurs Etats.
DonPèdre, roi de Portugal, quoiqu'il eût recherché l'alliance de la maison d'Autriche en épousant une des filles du prince palatin, et qu'il eût dessein de marier l'Infante avec un des princes ses beaux-frères , avoit résolu de garder exactement la neutralité. Voilà dans quelles dispositions étoient toutes les puissances de l'Europe au commencement de la guerre.
Lorsque le Roi eut résolu d'assiéger Philisbourg , il dit à Monseigneur qu'il Tavoit choisi pour exécuter ses desseins, et il ordonna au duc de Beauvilliers de l'accompagner dans ce voyagé, pour avoir soin de sa personne. Pendant que Monseigneur se disposoit à partir, pour ne point perdre de temps le maréchal duc de Duras, qui étoit alors enFranchè-Comté, eut ordre de commencer le siège. Le baron dé Montclar partit de Strasbourg avec quelques régime ns de ca-
DK M. DE ***. [1689] 1*1 1
Valérie et de dragons , et il investit la place le !i7
septembre 1688. Le duc de Duras arriva deux jours
après. Philisbourg est situé au-ndelà du Rhin, à trois
lieues au-dessus de Spire ^ le fleuve entre deux : ses
fortifications cohsistoient en sept bastions assez bas et
sans orillons, qui donnoient peu de prise au canon ;
il y avoit des demi-lunes aux endroits nécessaires,
avec un ouvrage couronné, précédé d'un ouvrage à
cornes qui achevoit de remplir le terrain : cette place
est d'ailleurs naturellement forte par sa situation ^
étant tout environnée de marais, si ce n'est au levant,
où se trouve une langue de terre longue seulement
de deux cents pas , par laquelle on ne peut attaquer
que deux de ses bastions. Au-delà du marais , on ne
trouve presque de tous côtés que des bois. Â gauche
est le fleuve, sur lequel est un fort appelé le Fort du
Rhin^ c'est un ouvrage des Impériaux, qui l'ont bâti
dans un terrain fort marécageux : il commande le
fleuve, qui dans cet endroit est large d'environ cent
vingt-cinq toises, et dont la rive opposée est bordée
de bois presque impénétrables. Ce fort est joint à la
ville par une chaussée de huit cents pas qui traverse
le marais. Il y avoit sur le Rhin un pont de bateaux,
dont la tête étoit défendue par un ouvrage en forme
d'étoile à deux demi-bastions , et le milieu par un
bastion entier.
Toutes les troupes qui dévoient former le siège étant arrivées, la nuit du 3 au 4 octobre, on ouvrit la tranchée au fort de l'autre côté du Rhin,- et du côté de la ville en deux endroits, au-dessus et au-dessous du fleuve. Le lendemain , le marquis d'Uxelles attaqua le fort, et l'emporta. On fit descendre sur le
1£2a [^^^9] MÉMOIRES
Rhin lé canan, <iai arriTa le 6. Le même jour. MonseigûeuF ae rendit au camp , et aHa loger au quartiei^ gé^ nëral, qui étoit à Oberhausen. On construisit au-dessus de Pbilisbourg un second pont de bateaux , qui servit pendant le siège à toutes les munitions de guerre et de bouebe qu'on faisoit venir au camp. Le 10, ob dressa deux batteries de dix pièces de canon chacune , et les assiégés firent plusieurs sorties. Les pluies continuelles qu'il y eut retardèrent extrêmement les trat vaux ^ et on fut obligé de saigner le fossé pour en faire écoider Teau ^ on y jeta aussi quantité de fas-^ cines pour le combler. Par ce moyen on le passa , et Ton insulta Fouvrage à cornes Tépée à la main. Le comte de Starenberg, gouverneur de la place, voyant que le canon avoit ruiné presque tous les dehors, ji^ea que s'il tardoit davantage à capituler, il cou^ ^oit risque d'être pris d'assaut. Comme il avoit de grandes richesses dans la ville , il fit chaîner tout ce qu'il avoit. de plus perécieux sur plusieurs chariots, pour être plus en état de se sauver en cas de malheur. On fut informé par un prisonnier des craintes du gouverneur \ ce qui fit presser les travaux. Aussîtét qu'on eut fait brèche à l'ouvrage couronné , on monta à l'assaut , et cm l'emporta l'épée à la main. Le comte de Starenberg fut si étomiié quand il appit que leà François étoient maîtres de cet ouvrage , qu'il fit arborer le drapeau blanc et battre la chamade. La capitulation fut arrêtée le 3o octobre ^ et le lendemain le régiment de Picardie prit pc^sessiion d'une des portes. Le comte de Starenb^ en sortit en même temps dans sa calèche, suivi de son régiment , qui étoit de douze cents hommes, et de quatre pièces de
canon qu'on lui avoit accordées. On trouva dan^ la place cent vingt-quatre pièces d'artillerie, cent cinquante milliers de poudre, vingt-deux mille bouleta , seize mille sacs de farine , avec quantité de provisions qui auroient suiB pour soutenir un long siège.
Pendant que Monseigneur étoit occupé au siège de Philisbourg, un camp volant entra dans le Pala^ tinat, et s'empara de Kaiserslautern, que les Romainâi akffpeloient Cœsarea ad Lutram. Cette ville est la capitale d'un bailliage qui porte le même nom *, ella est environ à une journée de chemin au-delà de la Sarre, et à six lieues de Hombourg. L'électeur palatin , comme seigneur de cette ville ^ a séance aux diètes impériales dans le éollége des princes \ elle a quatre fois appartenu à l'Empire, et l'électeur palatin la ter» ndit alors par engagement. Cette conquête fut suivie de ceUe d'Eustadt sur le Spirebach, et de Creutznacb sur la Nahe. Creutznacb est là principale viUe dn comté de Spabeim, et eUe est défendue par un châteauv
Neustadt , Spire et Worms ne firent pas plus de ré^ sislance. Spire ( en latin Nomomagus JVemetum ) est une ville du Palatinat, près du Rhin ^ elle e^ considérable par la chambre impériale qui y est établie : ce tribunal est cœnposé de quarante-un juges , qui décident souverainement de toutes les afiaires impor^ntes. Les archives de FEmpire sont aussi gar* dées dans cette ville. L'évêque de Spire est suffiragant de Mayence, ainsi que celui de Worms. Cette dernière ville, qui est dans le bas Palatinat, fut ruinée par Attila vers le cinquième siècle , et reprise depuis par Clovis : on la nommoit, du temps des Romains,, Côlonia f^angionum.
1^4 [i^q] mémoires
Heilbronn fit un peu plus de résistance. Le baron de Montclar, qui avoit été détaché avec cpielque cavalerie et des dragons pour courir le Necker en re^ montant, se trouvant à la vue de cette place, la fit sommer de se rendre : elle refusa d'abord d'obéir, et tira quelques volées de canon-, mais lorsqu'elle vit qu'on se préparoit à l'attaquer dans les formes , elle se rendit à composition! Heilbronn, ville impériale dans le duché de Wirtemberg, sur le Necker, est entouré de murailles flanquées de bonnes tours, et de larges fossés qui sont revêtus, et pleins d'eau.
La ville de Mayence, effrayée de la prise de Heilbronn , reçut aussi garnison française. Cette ville, qu'on appelle en latin Moguntiacum y et dans la langue du pays Mentz ^ est située sur le confluent du Rhin et du Mein. Drusus , dont on montre le tombeau , en est regardé comme le fondateur on le restaurateur. Elle fut souvent ruinée par les Barbares sous l'empire de Julien , et prise du temps de Yalentinien par Rando , capitaine allemand. Elle fut érigée en archevêché en faveur de BoniÊice, prélat angbds, qui porta le premier ce titre. Attila l'ayant prise en 454, la fit raser, et Dagobert la rebâtit l'année suivante , plus proche du Rhin. Charlemagne y jeta sur ce fleuve un pont, long de cinq cents pas, qui fut brûlé en 8ia- Willegise, chapelain de l'empereur Othon II , fut le premier électeur de Mayence , et il donna sa voix pour l'élection d'Othonxii, dont il avoit été précepteur. Il fut aussi fait chancelier de l'Empire , et depuis cette dignité est toujours restée attachée à cet électorat. Le diocèse de Mayence s'étend dans la Franconie , dans le cercle des quatre
DE M. DE ***. [1689] aaS
élf^teûrs du Rhin, dans la Hesse et dans la Thuringe. Oppenheim, Bingen et Bacharach suivirent l'exemple de Mayence. Oppenheim est situé près du Rhin, entre Mayence et Worms : on prétend que sa situalion ressemble à celle de Jérusalem. Bingen n'est qu'un bourg au confluent de la Nahe avec le Rhin. Bacharach {Am Bacchi) a tiré son nom des autels sur lesquels on sacrifioit à Bacchus. Cette viDe , qui est sur le Rhin, est défendue par un bon château : son territoire est renommé par ses vins, qui sont les l^us délicieux de toute l'Allemagne. *
Il y avoit dans Heidelberg, ville capitale du Palatîuat, une garnison composée de trois cents hommes d'infanterie et de deux compagnies de dragons. Ces troupes se soulevèrent contre leurs officiers, pour n'avoir pa^ été payées depuis trois mois; et après que le grand-maître de l'ordre Teutonîque, que l'électeur son père y avoit laissé, en fut sorti, ils jetèrent leurs drapeaux. Le baron de.Montclar ayant eu avis de ce désordre , s'en approcha , et en prit possession : il n'y trouva que quarante officiers ou grenadiers, tout le reste ayant déserté. Cette place est sur le Necker, à trois lieues de Spire, vers les frontières de la Souabe ; elle n'est pas fort ancienne , et elle tire son nom de deux mots allemands , de hidely qui signifie genièvre , et dé bergy montagne , parce que la colline sur laquelle elle est bâtie est couverte de ces arbustes. Cette étymologie est confirmée par les armes qui sont empretutes sur ses sceaux : elles portent un lion qui a la t4te armée d'un casque surmonté d'une branche de genièvre, la pointe chargée d'un écu losange d'argent et de gueules. Heidelberg fut donnée en i!2«5, en T. 59. i5
engagement, par Tévéque deWorms, à Louis, duc de Bavière , qui avoit été fait comte palatin par Tempereur Frédéric Barberousse. En 1688, le Necker dé* borda d'une telle manière, qu'il passa par dessus le pont, et noya plusieurs personnes. Quatre ans après^ on trouva une mine d'or près de la ville. Robert-le- Roux, comte palatin, y fonda une université en 1476, sous le pontificat d'Urbain vi^ et sous le règne de l'empereur Venceslas. L'électeur Frédéric 11 en cbassa tous les catholiques en i546. Cette place est bien bâtie, et fortifiée régulièrement 5 on y passe le Necker sur un pont de bois» Une curiosité qu'on y voyoit étoit une tonne immense, ou l'on gardoit du vin de temps immémorial, parce qu'on la remplissoit à mesure qu'on en tiroit, sans la vider : elle avoit vingt-etun pieds de hauteur sur trente-et-un de diamètre, et elle contenoit deux cent vingt tonneaux de jauge ordinaire. Les Français l'ont brisée, après en avoir ôté deux cercles qui étoient de fer.
Monseigneur ayant établi dans Philisbourg Desbomes, à qui le Roi en avoit donné le gouvernement avant le siège pour le récompenser des services qu'il avoit rendus à Landau où il commandoit, et ayant pourvu cette place d'une forte garnison , en partit pour aller assiéger Manheim, qu'il avoit fait investir par le baron de Montclar. Il arriva devant cette place le 4 novembre , et trouva que le marquis de Joyeuse l'avoit bloquée du côté occidental du Rhin avec douze cents chevaux : il fit en même temps travailler à deux ponts de communication, l'un sur le Rhin, et l'autre stir le Necker. Cette ville , située sur le confluent des deux rivières, est fort moderne : elle fut' bâtie en 1 590 par
Philippe-Adrien, qui se plaisoit à chasser aux environs de cette plaine, comme on le yoit par une inscription qu'on lit sur la porte du Necker. Ge fut sur son territoire que l'empereur Gratien vainquit les Allemands et les Suèves , dans un lieu qu' Ammien-Marcellin appelle Ze/po^/7un. Les rues de Manheim sont bien aUgnëes, et l'hôtelrde-ville est au milieu : on trouve au devant une place xl'armes fort spacieuse^ De la porte du Necker on parvient par une grande rue jusqu'à celle de la citadelle , appelée Friderickbourg , du nom de son fondateur : cette citadelle est belle, et fort logeable. Il y a devant la porte une esplanade d'une vaste étendue^ la chapelle en est magnifique, d'une belle grandeur, et toute bâtie d'une pierre rougeâtre , SLSsez agréable à la vue. Les catholiques et les luthériens, dont les places ëtoient séparées, y faisoient alternativement le service, et les catholiques occupoient le coté de l'évangile.
La tranchée y fut ouverte le 8 5 et deux jours après la ville, voyant les batteries prêtes à tirer, se rendit. Le gouverneur qui étoit dans la citadelle fit encore quelque résistance, et se laissa battre jusqu'au 1 2 ^ maijs il fut contraint d'accepter la capitulation que Monseigneur lui accorda. On trouva dans la place soixante-etdouze pièces de canon, six mortiers, et quantité de munitions de guerre et de bouche. Monseigneur en donna le gouvernement à Sandricourt, brigadier de cavalerie , et fit avancer le duc de Duras vers Frankendal , que ce général fit sommer par le chevalier de Cormeilles. Le comte de Witgenstein qui y commandoit étoit disposé à se rendre; mais le major de la ville l'en détourna. Monseigneur arriva le i5 à Obers-
aaS [<6%] MÉMOIRES
heim , où Ton avoit marqué le quartier gënëral v oâ ouvrit la tranchée le 17 ; on jeta dans la ville plus dei deux cents bombes qui mirent le feu à la maison de ville , et un temple de luthériens fîit entièrement brûlé ^ ce qui obligea le gouverneur à capituler. La place étoit régulièrement fortifiée , les dehors en étoient admirables, et entretenus avec une propreté extraordinaire. Monseigneur, après avoir pourvu à la sûreté de ses dernières conquêtes, laissa ses ordres au duc de Duras pour mettre les troupes en quartier dliiver, et s'en retourna à Versailles.
Pendant que les Français Êiisoient toutes ces conquêtes, les forces de l'Empereur étoient occupées contre les Turcs. L'électeur de Bavière assiégea Belgrade le 10 août, et se saisit des faubourgs, que les Infidèles avoient abandonnés. Il fit faire un pont de bateaux de douze cents pas de longueur pocur la communication. La ville haute et le château furent pris d'assaut le 6 septembre , et tous les habitans furent passés au fil de Tépée-, le comte Guy de Starenberg y fîit laissé pour commandant.
Belgrade est la ville capitale de la Servie : elle est bâtie sur la pointe à'xme colline, au confluent de la Souabe avec le Danube ^ de sorte que ces deux rivières entourent presque de tous côtés ses murailles , qui ont une double enceinte , avec quantité de tours : le seul endroit où elles ne sont pas entourées est défendu par un château de pierres de taiUe. Ses faubourgs sont fort vastes , et elle étoit extrêmement fréquentée par les marchands turcs, grecs, juifs, hongrois, esclavons, et autres. Les Latins Tappeloient Alba-Grœca. Cette place fut vendue par le despote
DE M. DB ***. [1689] IIÎ9
de Servie à Tempiereu^ Sigismoad, roi de Hongrie; et Soliman II la prit en i5iàt sur Ferdinand, avecBaniahic, Tille capitale de la Bosnie, où le pacha faisoitsa résidence.
L'Empereur^yant appris les progrès que les Français avoient faits du côté du Rhin , y fit pastor là plus grande partie des troupes qui avoient fait la campagne de Hongrie, résolu de s^en tenir sur la défensive avec les Turcs, pojir être en état de faire un plus grand effort du côté du Rhin. Les affaires des Turcs étoient en si mauvais état, qu'ils étoient déterminés h Éaire la paix ; ils avoient même envoyé deu^ ambassadeurs pour en faire des propositions à TEmperéur . jCe prince différa long-temps à leur donner audience, parce qu'il vouloit savoir Fintentioiv des aUiés ; mais lorsque la guerre fut déclarée à la France , il se pressa de les écouter. On croyoit les Infidèles si abattus, qu'on s'attendoit à des propositions fort avantageuses; cependant ils n'offrirent d'abord qu'un partage égal des places conquises dans la Hongrie et dans la Bosnie, dont les unes demeureroient à Sa Majesté Impériale, et les autres seroient restituées au Sultan-, Dans une autre cofîférence , ils firent espérer que le Grand-Seigneur pourroit consentir que les princes et les Etats de Transylvanie fussent déchargés du serment qu'ils avoient fait autrefois à la Porte , et qu'ils demeurassent tributaires de l'Empereur, et sous sa protection. Ik offrirent encore à la république de Venise les îles et les places qu'elle avoit conquises; mais ils ne proposèrent rieii pour la Pologne. Ce {ilfiil étjoit bien différent des prétentions de l'Empereur, qui vouloit conserver toutes ses conquêtes, et
que les Turcs lui payassent un tribut. La négociation s'ëtant rompue , le grand yisir se mit en campagûe Fannëe suivante d'assez bonne heure ; mais il ne fit rien d'important : ce qui fut cause que l'Empereur se contenta de lui opposer le prince Louis de Bade, avec quinze ou vingt mille hommes.
Les plus grandes forces de l'Empire s'étant rendues vers le Rhin, l'électeur de Brandebourg, qui commandoit une partie des troupes protestantes , assiégea Raiserswert, ville de l'électorat de Cologne, où le cardinal de Furstemberg avoit mis une garnison allemande, commandée par le baron de Marcognet. Le prince Ch;arles de Lorraine , pour faciliter cette entreprise , passa en même temps le Rhin avec quatorze mille chevaux entre Andernach et Coblentz^ Après que les bombes eurent ruiné la plupart des maisons, et que l'artillerie eut fait brèche, les Allemands qui étoient dans la place ne voulurent pas attendre l'assaut, se saisirent de leur gouverneur , et capitulèrent malgré lui.
Le siège de Mayence ayant été résolu, les troupes de Saxe et de Hesse-Cassel y arrivèrent les premières, s'y retranchèrent , construisirent un pont sur le Mein nu-dessous de leur camp , et ne firent pendant quelque temps que jeter des bombes dans les redoutes que les Français avoient construites sur le Rhin. Le prince Charles de Lorraine ayant passé ce fleuve sur le pont de Rudesheim, s'approcha de la ville, qu'il fit investir le 17 de juillet 1689. Le môme jour, le reste de l'armée impériale traversa le même fleuve sur un pont construit à Weissenau-, il fut suivi des troupes saxonnes, à la réserve de quelques régimens qui de*
DK M. DE ***. [1689] 23 1
meurèrent de Fautre côté du Rhin, et dans les îles qui sont entre ce fleuve et le Mein. La cavalerie de la place fit d'abord deux vigoureuses sorties, où les Impériaux perdirent beaucoup de monde «, trois mille paysans furent commandés pour tl^vailler aux lignes de circonvallation , et on fit venir trente mille fascines pour se couvrir plus aisément. L'électeur de Bavière, après ayoir envoyé un détachement vers la Forêt- ^oire, vint joindre les Impériaux avec sept à huit miUe hommes.
Pendant que le prince Charles de Lorraine formoit le siège de Mayence avec les électeurs de Bavière et de Saxe, l'électeur de Brandebourg, avec ses troupes et celles de Munster, investit Bonn. U y avoit dans la place huit bataillons français et un allemand, faisant en tout six mille cinq cents hommes, huit cents hommes de cavalerie en deux régimens , et un de dragons de quatre cents hommes-, outre c€la , chaque bataillon avoit une compagnie de grenadiers de cinquante hommes. Le baron d'Asfeld, qui s'étoit signalé en Suède , y commandoit dès le commencement du siège, et avoit mis dans une redoute vis-à-vis de la place cinquante hommes qui soutinrent deux assauts, et qui rentrèrent ensuite dans la ville. Le commandant fut blessé à la tête, et ne laissa pas que de défendre, la brèche avec cinq soldats seulement qui étoient restés auprès de lui -, après quoi il se retira. Les troupes qui étoient à Zulpich pour tenir le pays qui est au-delà du Rhin à couvert des courses de la garnison de Bonn, voyant la redoute prise, repassèrent le fleuve. On dressa deux batteries de, canon et de mortiers pour battre la place de l'autre
CQté du Rhin , tandis qiie les troupes de Munster et des détachemens de Farmée de Lunebourg et de Hollande Tattaquoient de notre côte avec soixante pièces de canon et douze mortiers. On tira dans huit jtitùrs sept mille bombes qui ruinèrent la plupart des maisons, sans néanmoins endommager les magasins; ce qui ëtoit le principal but des assiëgeans. Le baron d'Asfeld ne fut point ëtonnë de tout ce fracas; et voyant que la ville n'ëtoit plus qu'un monceau de pierres, il logea la garnison dans le dehors^
Les Impériaux ne réussirent pas mieux devant Mayence ; leurs travaux alloient fort lentement, parée que les assiégés faisôient de fréquentes sorties, et: ruinoient le jour ce qu'ils avoient fait la^ nuit. B^ea firent une entre autres le 22 juillet, où les Allemands perdirent beaucoup de monde. Le prince Fré^ dëric, palatin, qui ëtoit à la tranchée avec deux de ses frères, y fut tué d'un coup de fauconneau qui lui emporta la tête. Le prince Charles de Lorraine prit son quartier derrière l'église de Sainte-Croix ; l'électeur de Saxe se logea sur les hauteurs de Wei§senau, et les troupes d'Hanovre se logèrent à la Chartreuse. Le marquis d'Uxelles, qui commandoit dans cette place, se défendit jusqu'au 10 septembre ; et après avoir fait périr plus de vingt mille hommes des ennemis, il o\h tint une capitulation honorable. Il sortit le lendemain avec six pièces de canon et quatre mortiers, et fut conduit à Landau. Après la prise de cette place, le prince Charles de Lorraine et l'électeur de Bavière allèrent joindre l'électeur devaftt Bonn, qui se dëfen^ doit encore. Le baron d'Asfeld soutint le siège jti»^ qu'au 12 octobre, et sortit de la place tambouris bat-
,.iJi3^JiiL
e-^rJÉt.
»B I». Dk ***. [1689] a33
ans et ènsetgiies déployées. Il mourut qfuelque temps près d'une blessure qu'il avoit reçue-, ce qui fut une erte considérable. L'Empereur en fit une beaucoup liis grande en la personne du prince Charles de Loraine , qui mourut de maladie au commencement de suinée 1690. L'électeur de Bavière, qui commanda 'atmée impériale pendant la campagne de cette anlée, n'osa rien entreprendre, quoiquHl fût bien sufkéiâeur en forces aux Firançais. Monseigneur voyant ^xjl'tI demeiiroit toujours au-delà du Rhin , passa ce Elôuve, ruina tout le pays des environs, et détacha dt^ partis qui allèrent fourrager dans la Forêt-Noire ^t jusqu'aux portes de Mayence , sans que les Impériaux fissent aucun mouvement* de sorte qu'il fit périr de misère plus de la moitié de l'armée ennemie , ^ains avoir hasardé ses troupes.
Pendant que l'Empereur réussissoit si mal du côté du Rhin, les Turcs, qui avoient eu le loisir de repaît toutes leurs pertes passées, firent des conquêtes Considérables en Hongrie. Us s'emparèrent d'abord de Widno et de Nissa, dans l'Esclavonie. Le grand visir Miistapha*Cloprogli assiégea Belgrade ^ et quelques l)ombe$ étant tombées sûr le magasin des poudres, le firent sauter. Les Turcs profitèrent de la consternation où cet accident avoit mis les habitans et la garnison^ ils montèretit à l'assaut, et entrèrent par les brèches, qu'on n'avoit pas eu soin de réparer depuis le dernier siège. Les Allemands firent peu de résistance, quoiqu'il fussent au nombre de dix mille hommes : il ne s^en sauva que trois cents avec le gouverneur ^ tous les autres furent taillés eh pièces. Le grand visir marcha ensuite vers Esseck , dont il se rendit maître avec
a34 [^^^9] MÉMOIRES
la même facilité , les Impériaux ayant ahandomié la place sans avoir pu faire sauter les fortifications, suivant les ordres qu'ils en avoient reçus. Le grand visirprit ensuite la route de Bude, qu'il prétendoit emporter avant la fin de la campagne.
Dans le même temps , le comte Tékély , que le Grand-Seigneur avoit fait prince de Transylvanie, entra dans cette province avec un corps considéraUe de Hongrois mécontens, de Turcs et de Tartares. Après avoir battu et fait prisonnier le général Heuse- 1er 9 qui commandoit Tarmée impériale , il somma les Etats de Transylvanie de le reconnoître pour leur prince ; ce qu'ils furent obligés de faire. Bientôt il se fut rendu maître d'une partie des places, et les autres ne tardèrent pas à lui ouvrir leurs portes.
Le Roi n'avoit pas plus tôt appris que le prince d'Orange étoit passé en Angleterre avec les principales forces des Provinces-Unies, que, par une déclaration du i!& novembre 1688, il avoit permis aux armateurs français de courir sur les vaisseaux hollandais, et que le 26 du même mois il avoit déclaré la guerre à cette république. Il ne se fit rie|i de considérable pendant le reste de l'année, et on se contenta de reprendre quelques vaisseaux marchands. L'année suivante (1689), les Etats ayant appris que le maréchal d'Humières étoit déjà en campagne avec trente mille hommes, ordonnèrent au comte 'de Waldeck, qu'ils avoient fait général de toutes les troupes depuis le départ du prince d'Orange, de les assembler promptement. Il partit pour cet effet de Maëstricht , et leur donna rendez-vous à Waeren. Il y joignit six mille Anglais que le prince d'Orange avoit envoyés aux
Ë£ats, SOUS les ordres du comte de Marlborough. Aù commencement de la guerre, FEspagne n'y avoit point pris de part ; mais , aprè^ la mort de la reine Louise , le roi Catholique , qui n'étoit plus gouverné que par lés créatures de là Reine mère, manda à donRonquiUo, sonambassadeur à Londres, de presser le prince d'Orange de déclarer la guerre à k France ; et au marquis de Castanaga, gouverneur des Pays-Bas espagnols , de lever le plus de troupes qu'il pourroit pour joindre à celles des Etats. Le roi de France, qui n'ignoroit aucunes de Ces démarches , ordonna au marquis de Fêuquiëres, son ambassadeur à Madrid, d'offrir à Sa Majesté Catholique la continuation de la trêve , pourvu qu'elle voulût s'obliger à ne secourir directement ni indirectement ses ennemis, et de la presser de rendre promptement une réponse positive. Le roi d'Espagne, au lieu de garder une neutralité raisonnable, résolut de favoriser l'usurpateur d'Angleterre, et de se joindre aux protestans. Il fit toucher aux agens du prince d'Orange des sommes considérables, tant à Cadix qu'à Madrid ', il reçut des garnisons hollandaises et des troupes de Brandebourg dans les principales places des Pays-Bas espagnols, particulièrement dans Namur et dans Charleroi. Le marquis de Castanaga fit par. ses ordres solliciter les Etats de faire avancer leur armée vers Bruxelles*, enfin ce prince ayant donné audience au marquis de Feuquières, ne voulut s'engager à donner aucune assurance pour l'observation de la neutralité ; ce qui obligea le Roi de lui déclarer la guerre le 1 5 avril 1689. Le marquis de Castanaga fit publier une sen^)lable déclaration contre la France le 3 mai suivant, sur les motifs les
a36, ' [1689,] MÉMOIRES
plus pitoyables. Il àccusoit Sa Majesté Très-Ghréiietine d'avoir enfreint tous les traités faits avec l'Espagne , d'avoir attiré les forces ottomanes à la destruction de la Hongrie, et d'avoir traversé la conclusion de la paix entre les deux empires. Comme il ne pouvoit désavouer la ligue faite avec l'usurpateur d'Angleterre, il prétendoit l'excuser en disant que ç'étoit pour assurer le rqpos de Ja chrétienté. Le Roi fit bientôt connoître que les effets suivoient de près les menaces : il envoya en Catalogne le duc de NoaiMes, qui prit Campredon et quelques autres places.
Depuis longr-tetnps les troupes françaises étoient oimes dans les Pay^r-Basy les ennemis évitant le combat autant qu'ils pouvaient. On rencontra leurs fourrageurs , soutenue par six ou sept cents fantassins qni avoient occupé une forge dans un fond; de sorte qu'on ne pouvoit aller à eux que par un défilé. Quelques encadrons commande pour les charger les obligèrent de se retirer en désordre, et les poursuivirent si vivement, qu'ils ne purent sauver leur vie qu'en se retirant dans les bois *, plusieurs escadrons hollandais qui étoient sur une hauteur pour favoriser leur retraite ayant voulu tenir ferme, furent attaqués. par Jes Français l'épée à la main, et poussés jusqu'à Valconnot. Cette petite ville est entre deux bois : elle est ceinte de bonnes murailles, et n'a que deux portes ; mais l'armée ennemie étoit campée derrière une de ces portes. Le peu de résistance des Hollandais fit croire qu'on pouvoit l'insulter aisément. Les bataillons des gardes françaises et suisses, la brigade de Gham*pagœ, et d'autres cor ps^ furent commandés pour Tat-^ t«^[tte, qui se fit par trois endroits. Ccnnme il y avoit
douze cents hommes d'in&Hterie dans la ville, et que les ennemis qui étoient derrière pouvoient les rafra)^ chir à mesure , la résistance fut très-grande : on fai^ soit grand feu sur les Français, qui étoient à découvert non-^seulement des créneaux, mais encore des deux bois. Il y eut dans cette action trois cents soldats de tués, et presque autant de blessés; mais les ennemis en perdirent plus de neuf cents. Cependant, quoiqu'ils n'eussent pas lieu de se vanter d'avoir eu l'avantaga, on fut très-fâché d'avoir exposé pour une bicoque quantité de braves officiers Kjui y perdirent la vie. Les principaux furent de Lange, Chamillard, d'Âssinatet de Rouville, capitaines au régiment des gardes ; le marquis de Saint-Gelais, maréchal de camp -, Dumetz et Tiercelin , commissaires d'artillerie : le bailli de Colbert, colonel du régiment de Champagne, mourut peu de jours après des blessures qu'il avoit reçues; Les ennemis ne tirèrent aucun fruit de cette action ; le reste de la campagne se passa sans qu'on entreprit rien de considérable de part et d'autre.
[1690] Les Etats-généraux prétendoient faire un grand effort l'année suivante : dans cette vue , ils avoien t engagé l'électeur de Brandebourg à passer dans les Pays-Bas, et à joindre ses troupes à leur armée. Le maréchal duc de Luxembourg, à qui le Roi avoit doiuié le commandement de la sienne , ayant été informé de leur dessein, et sachant que le comte de Waldeck attendoit l'armée de l'électeur pour entre- {Nrendre le siège de Dinant , résolut de le prévenir, et de le combattre avant l'arrivée des Allemands. Ce général vint passer la Sambre dans le Hainaut, pour joindre le corps que le comte de Golirnày comman-
!ft38 [>^o] MÉMOIRES
doit, et fl chercha à se poster entre le comte de Waldeck et le détachement deFarmëe de laMoseUe, commandée par le marquis de BouflBers. Il fit camper ces trois corps séparément, tant pour faciliter sa marche, que pour ôter aux ennemis la connoissance de ses forces ^ et il partit le même jour au soir avec le duc du Maine pour se rendre au camp de Rubentel, qui commandoitle détachement de la Moselle, auquel il fit joindre celui du comte de Goumay •
Après cette jonction, le duc de Luxemhoai|[ marcha avec toute Tarmée vers la Samhre , où il arriva sur les sept heures du matin. Comme il n'y ayoit Î>as encore d'infanterie, il fit attaquer la redoute de a droite par les dragons de Pomponne , qui , après avoir passé la rivière à la nage, remportèrent l'épée à la main. L'ardeur de la cavalerie fut si grande, que des cavaliers du Maine et de Furstemberg ayant vu ce qui s'étoit passé à la droite, conduits par quelques officiers, emportèrent de même la redoute de la gauche. Après qu'on eut passé la rivière , partie à gué , partie à la nage , Rosel et les marquis d'Alègre et de Thoiras furent commandés avec leurs régimens pour vîSkt investir Froidmont. Comme les pontons étoient demeurés derrière à cause des mauvais chemins, on jeta deux ponts sur la rivière pour y faire passer le reste des troupes. Le château de Froidmont ayant été battu de quatre pièces de canon, les troupes qui le défendoient se rendirent à discrétion. Le duc de Luxembourg s'étant avancé avec les troupes qui étoient passées pendant que le duc du Maine avoit soin de faire passer le reste, fut averti qu'un corps des ennemis paroissoit. Ce corps étoit de trois miHe
DE M. DE ***. [1690] 23g
cheyaux détachés pour reconnoître les Français. Dès qu'il.les eut aperçus, il se retira derrière un défilé.
Le gros de Tarmée ennemie prit sa marche du côté de Fleurus. Après avoir garni de dragons les haies du village, les ennemis mirent devant eux un ruisseau assez difficile, dont les bords étoient rele^ yés. Cette position avantageuse n'empêcha pas M. de Luxembourg de marcher à eux, et d'abord on s'aperçut qu'ils méditoient leur retraite. Ils avoient vingt-sept escadrons en bataille, et ils en firent passer deux entre les Français et Fleurus. Cheladet eut ordre de les charger *, ce qu^il fit avec beaucoup de vigueur. On fit plus de cent prisonniers , et beaucoup de leurs gens restèrent sur la place. Le comte de Berle y fut tué avec plusieurs officiers dç marque.
La cavalerie française poussa avec tant d'ardeur, qu'il y eut des escadrons qui ne s'arrêtèrent que fort près de la colonne ennemie, qui étoit en halte sur le penchant d'une hauteur. Le duc de Luxembourg prévoyant le désordre que pouvoit causer cette ardeur, fit retirer deux escadrons de gendarmerie 5 et comme en «ce moment la cavalerie des ennemis marchoit en concision aux Français , il laissa au comte de Marsin le soin de les soutenir, chargea le duc du Maine de fonner une seconde ligne derrière les deux escadrons de gendarmerie , et prit ce qu'il put de troupes pour en former une troisième derrière celle du duc du Maine. Les deux escadrons de gendarmerie soutinrent l'effort de toute la cavalerie ennemie avec uiie sî grande valeur, que non-seulement ils Fempêchèrent dépasser, mais la repoussèrent plus de deux cents pas; les ennemis s'arrêtèrent ensuite, et les trois lignes
24o [ 1 690] MÉMOiaVS
des Français se retirèrent au petit pa^ Tune après IW tre, sans que le^ enneiâis songeassent à les sm^re:
Le duc de Luxembourg voyant que les ennemis recommençoient à marcher^ et à s'ëloigner^ie lui par leur droite, fit camper Tarmëedu Roi à un quart de lieue de Fleurus , sa droite appuyée à la hauteur dé la Sambre au chemin qui vient de Genap. Il n^av<Ht que de menus bagages avec lui , la difficulté des cké^ mins l'ayant obligé d'envoyer les gros équipages ii Tabbaye d'Oigny , de l'autre côté de la Sambre , avec une garde de deux mille chevaux et de deux miQe cinq cents fantassins , qui par cette raison iie purent se trouver à la bataille.
Le lendemain premier juillet i6go, au point da jour, le duc de Luxembourg s'aperçut que les ennemis étoient en bataille au-Klelà de Fleurus , leur droite appuya à un village sur une petite baaitettr, et leur gauche étendue dans la plaine, sans être couverte du moindre rideau. Comme Fleurus étoit un peu éloigné de leur droite, ils l'avoient laissé devant eux , et s*^ toient contentés d'occuper vers la gauche le cfa^eàii de Saint-Amand, t]ui est assez fort. Us avoient mis aussi du monde dans la censé qui est entre le châteio et le village de Saint- Amand. Dans cette disposition^ ils avoient encore devant eux le ruisseau qui vient dô Fleurus, et un autre venant de SainirAmand , dans lequel celui de Fleurus se jette. La gaudue des Fraïf^ çais se trouvant plus près des ennenûs que la droite, elle marcha la première pour se poster près de Ftenrus, où l'on jejta un gros corps dfinf^tntierie ^ l'arinëe se mit en bataille en doublant toujours sur cette gauche, eten s'étendantsur ladpoite vis^t-vis de^mi^Ài&and,
DE M* DE ***. [1690] !x4l
La brigade de Champagne fut postée dans les haies de ce village,, qu'elle occupa même dans la suite pour empêcher les ennemis de s'en emparer. Il ne restoît pas assez de terrain pour former la première ligne et la seconde ligne d'infanterie , parce qu'il y avoit en cet endroit un fossé plein d'eau, fort large et trè$difficile à combler, et au-delà de petits marais, de fortes haies et des ravins, qui avoient empêché de mettre l'armée régulièrement en bataille. Le duc de Luxembourg jugea donc à propos , pour éviter ces mauvais chemins , de prendre plus sur la droite , et d'aller aux ennemis par des passages qu'il avoit découverts, pour les attaquer par leur flanc. Pour couvrir ce dessein , il laissa les troupes , qui faisoient tête aux ennemis depuis Fleurus jusqu'à Saint- Amand, dans la situation où elles étoient : eUes y restèrent toute la matinée en bataille -, ce qui fit croire aux ennemis qu'on ne les attaqueroit point, ou qu'on les attaqueroit par là. Ils commencèrent à tirer le canon d'assez bonne heure -, ce qui n'empêcha pas les Français de faire tous les mouvemens nécessaires avec beaucoup de tranquillité. Ils s'étendirent toujours sur la droite. Les deux lignes de l'aile droite marchèrent efl^même temps, et elles furent suivies par le reste de l'infanterie, qui auroit dû être postée au-delà de Saint- Amand, si l'on n'eût pas changé , comme on fit , l'ordre de bataille.
Cette marche n'étoit pas aisée, parce qu'il falloit que la première ligne défilât tout entière par le château de Ligny , où elle passa le ruisseau sur un pont que' le marquis de Montrevel et le grand prieur de France y avoient fait établir. Les Français , après avoir T. 59. i6
surmonté cette difficulté, eurent l'avantage de couler derrière une hauteur, et de dérober par ce moyen leur marche aux ennemis^ en quoi ils furent encore favorisés parles blés, qui étoient déjà fort grands. Ils marchèrent long-temps de cette manière, sans pouvoir trouver les alliés -, et quand ils furent près de la grande chaussée , ils rencontrèrent un nouvel embarras : au lieu de s'y mettre en bataille, conmie ils avoient cru pouvoir le faire pour marcher de là et prendre les ennemis en flanc, ils trouvèrent un ravin si profond et si large , que la première ligne fut obligée de marcher en colonne entre ce ravin et un étang, et que la seconde ligne, passant au-dessus de l'étang, le laissa à gauche. Us continuèrent ensuite leur marche, et allèrent à la censé pour prendre les ennemis par derrière; ils appuyèrent leur droite à cette censé , dans laquelle on jeta une partie des dragons du régiment. du Roi, et la gauche de cette aile de cavalerie fut poussée jusqu'auprès des haies de Saint-Brice. Aussitôt que les alliés eurent aperçu les Français près de l'étang, ils firent faire à leur seconde ligne un mouvement pour leur faire tête, et mirent leur réserve au milieu pour leur servir de seconde ligne des deux côtés.
Le duc de Luxembourg ayant remarqué dans cette ligne quatre bataillons des ennemis qui étoient devant sa droite , en fit avancer quatre, des gardes pour les leur opposer ^ mais comme ces quatre bataillons furent suivis du premier bataillon des gardes suisses, il n'en fit entrer que trois dans la ligne, et il ordonna aux deux premiers bataillons des gardes françaises de se poster dans les haies au devant de la censé de Chaiseau, avec quatre pièces de canon. Cependant
;omme la droite de ces deux bataillons auroit été à iécouvert dans la plaine au moment qu'on auroit narché aux ennemis , le marquis de Montrevel fut îhargé d'en couvrir le flanc avec trois escadrons qui ie trouvèrent de réserve. Cet officier général, en arivant où il devoit les poster, trouva des escadrons les ennemis si proche de lui , qu'il fut obligé de les charger. Il les battit , et ce fut la première action de a droite. Le comte de Gacé, maréchal de camp, qui i^ommandoit la seconde ligne , occupa en même temps un grand vide qui étoit entre la gauche de cette droite et l^e ruisseau de Saint-Amand 5 il fut par ce moyen de la première ligue dans toutes les charges. La brigade de Champagne , qui avoit ordre de sortir du village de Saint-Amand dès qu'elle verroit paroître le comte de Gournay avec la cavalerie de la droite et de la gauche , défila par la gauche de ce village 5 et comme elle fut obligée, par la dispositioâ du terrain, de se mettre en bataille sous le feu de la ligne des ennemis , elle le fit avec beaucoup d'intrépidité : le comte de Saulx reçut en cette occasion une blessure. Comme ensuite toute cette infanterie devoit avancer pour attaquer la ligne des ennemis , elle leur rendit entièrement inutiles les postes qu'ils ^Voient occupés, et l'infanterie qu'ils y avoient jetée fiit toute prise à la fin de la bataille. Le canon des Français commença à tirer avec beaucoup d'eifet de plusieurs batteries postées avantageusement.
Le comte de Gournay, qui avoit ordre de passer le niissea» et de commencer le combat, ayant aperçu notre infanterie établie dans les postes qu'on vient de marquer, marcha droit aux ennemis avec toute la
cavalerie qu'il commandoit et le reste deTaile gauche; ce que fit aussi Rubentel avec les brigades de Champagne et de Navarre. La droite fit le même mouvement; et ayant charge en même temps, tout pUa des deux côtés , et l'avantage fut général aux deux ailes. Les marquis de Yinans et de Ximénès , maréchaux de camp , furent blessés à ce premier choc , et le comte de Goumay y fut tué. Le marquis de VatteiriUe , maréchal de camp , en chargeant à la gauche de Taile droite, s'enfonça si avant dans un escadron ennemi, qu'il y fut pris , et dégagé presque en même temps par La Haze, capitaine d'un régiment de Cravates.
Les ennemis avoient tall^nent pris l'épouvante, qu'on avoit déjà gagné leur canon et un grand terrain; de sorte qu'il sembloit qu'il restât peu de chose à faire , lorsque le combat se renouvela d'un autre cote. Le marquis de Montrevel étant allé remettre en ordre la seconde ligne des Français, qui s'étoit rompue par trop d'ardeur , se trouva à la gauche de l'aile droite dans le temps que trois bataillons des ennemis , postés dans les haies du village de Saint-Amand, £aiisoient leurs efforts pour se retirer. U les chargea vivement, leur tua quelque monde, et fit plusieurs prisonniers; les autres se retirèrent en faisant un grand feu. Un moment après, le reste de l'infanterie des ennemis, qui s'étoit rassemblée sur le coteau vers Fleuras, parut sur une hauteur, formant une forte ligne. EDe avoit à sa droite huit ou dix escadrons, qui la vinrent joindre àla portée du pistolet de l'endroit où le marquis de Locmaria remettoit en bataille les troupes qu'avoit menées le comte de Gournay, et qui venoient se joindre à l'aile droite. Quelques-uns de ces escadrons
DB M. DE ***. [1690] a45
vinrent à la charge^ mais ayant été repoussés, ils passèrent par les intervalles de la ligne qui leur étoit opposée , en se retirant au trot et au galop par les derrières des Français, et ils ne parurent plus. La ligne de Finfeinterie des alliés tenoit cependant encore ferme , et les bataillons paroissoient gros parce qu'ils formoient un grand front , n'ayant que trois hommes de hauteur. Le duc de Luxembourg donna ses ordres pour leur opposer une ligne de même force, et la bri^de de Navarre fbt la première qui arriva 5 mais les soldats étoient tellement essoufflés, qu'il fallut leur laisser prendre haleine -, outre qu'on ne pouvoit , avec quatre bataillons de cette brigade , attaquer toutes les lignes des ennemis.
Le duc de Choiseul alla faire avancer les autres bataillons; et à mesure qu'ils arrivèrent, il les posta à la droite des quatre premiers. Il en vint aussi par la gauche, qui furent nds en bataille derrière les bataillons des ennemis, laissant une ouverture entre l'infanterie de la droite et celle de la gauche, pour faire passer de la cavalerie qui {mt entrer dans les bataillons au moment qu'ils seroient chargés. Pendant ces dispo^tions, le duc du Mailie vint avertir le maréchal de Luxembourg que de nouvelles troupes se formoient devant lui à la gauche des ennemis ^ il fut chargé d'aller mettre en bataille ce qu'il pouvoit de la cavalerie, et de s'étendre sur la droite. Tandis qu'il exécutoit cet ordre, quelqpie cavalerie des ennemis parut; mais après avoir fait sa décharge, elle prit la fuite : ce qui n'empêcha pas le duc du Maine de former ses escadrons, et de s'alonger sur la droite. Comme l'infanterie des Français venoit de loin, il se
passa beaucoup de temps avant qu'elle fût arrivée^ ce qui obligea les premiers bataillons qui étoient postés de demeurer fermes en présence des ennemis, sans faire encore aucun mouvement. On fit alors avancer six pièces de canon, qui furent servies si heureusement , qu'elles firent de grandes brèches dans les bataillons des alliés , mais sans que ce grand feu pût les obliger à se rompre. Lorsque toute l'infanterie du Roi fut arrivée, on recommença le combat. Le bataillon de]^Vermandois, qui se trouvoit alors le plus à portée, se mit à la droite des ennemis, et les chargea de manière que la manche droite de Vermandois attaqua la manche droite des alliés, et que les piquets de sa manche gauche les pénétrèrent par le flanc. Quadt, qui étoit avec quelques escadrons sur la gauche, profita de cette conjoncture , et entra dans lés bataillons. La petite ligne d'infanterie qui avoit été formée derrière celles des ennemis s'avança dans le même temps, et défit entièrement cinq bataillons de leur droite, dont la plupart des soldats restèrent sur la place. Cependant comme leur gauche tenoit encore ferme, le marquis de Coaslin s'avança avec son régiment pour la rompre ; et ayant rencontré en chemin un escadron des ennemis, il le chargea et le battit. Le marquis de Marcilly, qui étoit entré avec un autre escadron dans leur ligne, acheva de la mettre en désordre. H ne restoit aux ennemis qu'une espèce de réserve placée sur la hauteur, et composée de huit ou dix escadrons , soutenus par six bataillons: le duc du Maine l'attaqua avec Jes cinq escadrons qu'il avoit poussés sur la droite, pendant. que le comte de Gacé fit attaquer les bataillons par la brigade de Stouppe.
Cette réserve fit peu de résistance : le plus grand feu fut du côté de la gendarmerie, à la tête de laquelle le duc du Maine chargeoit un escadron des ennemis^ mais comme pendant cette attaque ce corps fut exposé au feu des bataillons ennemis, qui le prirent en flanc, le comte de Jussac, premier gentilhomme de la chambre, et Gehnois son aide de camp, les marquis de Villarceaux , de Sallart et de Verderonne , et le chevalier de Soyecourt, y furent tués. Dès que ces bataillons eurent pris la fuite, on ne vit plus paroître d'ennemis : et les Français demeurèrent maîtres du champ de bataille.
Les alliés ne furent pas plus heureux sur là mer qu'ils Favoient été sur terre. L'armée navale du Roi, commandée par le comte de Tourville, vice-amiral dé France, sortit de la rade de Brest le aS juin 1690, composée de soixante-et-quinze vaisseaux de ligne, de vingt brûlots, de six frégates, et de vingt bâtimens de charge -, avec ordre d'entrer dans la Manche , de chercher les flottes combinées d'Angleterre et de Hollande, et de les suivre dans tous leurs ports, même jusque dans la Tamise.
Les vents ne permirent pas à cette flotte d'approcher des côtes d'Angleterre avant le 29 , qu'on reconnut les Sorlingues. Le 3o, les vents étant Tenus à l'ouest , elle entra dans la Manche , et à midi elle se trouva yis-à-vis du cap Lézard. On apprit par un bâtiment anglais qui s'en alloit en Portugal, et qui avoit été pris par le vaisseau le Marquis, qu'on attendoit l'armée navale des ennemis à Plymouth. Le comte de Tourville détacha quatrç vaisseaux pour aller reconnoître ce port, et leur (fonna ordre de le ve-
nir joindre sur la route que Tannée faisoit vers le cap Goustar. Ces navires n'ayant rien trouvé, rejoignirent le même jour la flotte, qui continua sa route, et arriva le premier juillet vis-à-vis de Torbay. Là le comte de Tourville fut informé que les ennemis avoient mouillé dans la rade de Sainte-Hélène, de 111e de Wight ; il se disposa donc à les aller attaquer, et il détacha les quatre meilleurs voiliers dé Tarmée pour les aller reconnoître.
Vers les quatre heures après midi ces vaisseaux firent signal qu'ils voy oient les ennemis ^ et Tannée continuant à faire force de voiles, se trouva le lendemain a juillet à une lieue et demie de Tîle de Wight. Deux de ces vaisseaux rapportèrent que les ennemis ëtoient mouilléa à la rade de Sainte-Hélène , sur une seule ligne, au nombre de cinquante-^trois vaisseaui; mais le vçnt, que notre armée navale avoit eu favorable jusqu'alors, étant devenu contraire, eUe fat obligée de mouiller.
Le 3 , à quatre heures du matin , elle mit à la voile au commencement du flot, pour s'avancer avec la marée du côté des ennemis, autant que le vent contraire pouvoit le peroiiettre ^ mais la flotte des alliés appareilla de son côté pour s'éloigner de la nôtre. Elle fut jointe le 4 dans sa route par huit vaisseaux de guerre hollandais, par quelques brûlots, et par des bâtimens de charge. Le 5, le vent devint fevorable, et on se préparoit à attaquer l'ennemi ; mais comme il changea peu de temps après, le comte de Tourville retint le vent, et en cet, état demeura en présence des ennemis jusqu'à la nuit.
Le 6 , au commencement du flot , Tarmée du Roi
remit à la voile , quoique le vent fût toujours favorable aux enneitiis, qui faisoieut tout leur possible pour en conserver l'avantage, et pour gagner le Pasde-Calais. Le comte de Tourville, pour leur ôter cette retraite qui auroit empêché le combat, prit le parti tle courir une bordée jusque sur les côtes de France, espérant y tro^ver le vent plus favorable , et pouvoir en revirant se mettre entre Calais et les ennemis. Il arriva le 8 vis-à-vis de Fécamp , à huit lieues au large, d'où il revira de bord, et mit le cap au nord vers les cotes d'Angleterre, le vent étant toujours à l'estrnord-est.
Le 9 au soir, il reconnut les ennemis à quatre lieues au vent, et le 10 il les vit à la pointe du jour venir sur l'armée du Roi avec le vent et la marée. Il fit le signal pour mettre l'armée en ordre de bataille, et donna l'avant-garde à l'escadre du comte de Château- Regnault, qui se trouva plus près des ennemis d'une lieue que le reste de l'armée. Toute la flotte fut en ligne sur les huit heures en très-bon ordre , et tous les vaisseaux se mirent alors en état d'attendre les ennemis, n'ayant les huniers qu'à mi-mâL Vers les dix heures, étant à la portée du canon, ils commencèrent le combat. Les Hollandais, commandés par l'amiral Everten , avoient l'avant-garde ; ils étoient par le travers de l'escadre du comté de Château-Regnault , et d'une division de, l'escadre du corps de bataille.
Le Vice-Amiral rouge d'Angleterre combattit avec ses vaisseaux la division du corps de bataille , où étoit le comte de Tourville-, et l'amiral Herbert, avec le reste des vaisseaux de l'escadre rouge et toute l'escadre bleue, s'attacha à la dernière division de
aSo [*%o] MÉMOIRES
l'escadre du corps de bataille de l'armée du Roi, et à l'escadre de Farrière-garde , commandée par le comte d'Estrées.
Les Hollandais combattirent avec beaucoup de fermeté; mais ils furent mal secondés par les Anglais, dont la plupart, et surtout l'amiral Herbert, évitèrent avec un grand soin de se mettre côte à côte des grands vaisseaux. Le combat dura de cette sorte depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures et demie du soir. Les Hollandais voyant l'avant-garde de l'armée du Roi en état de les mettre entre deux feux, furent forcés de se laisser tomber par le travers du corps de bataille : ainsi ce corps n'ayant plus à combattre les Anglais, qui s'étoient retirés de bonne heure, maltraita tellement les vaisseaux liollandais, qu'il les mit tout à la fois hors d'état de naviguer et de combattre. Ils furent obligés de se retirer de la ligne par le moyen de leurs chaloupes ; ce qu'ils firent à la faveur du calme , qui seul le3 sauva. Sans cette précaution, si le vent eût duré encore une demi-heure, ils seroient tombés au milieu des vaisseaux du Roi. L'amiral Herbert ayant vu retirer le Vice-Amiral rouge, prit aussi le parti de s'éloigner, tandis que le Vice-Amiral bleu combattoit toujours avec beaucoup de valeur l'arrière-garde de Fannée du Roi 5 mais voyant à la fin deux de ses vaisseaux démâtés de tous mâts, il fut obligé de se retirer comme les autres.
Un vaisseau hollandais de soixante-huit pièces de canon, nommé le Fresland, se rendit au Souverain, commandé par le marquis de Nesmond. Le comte de Tourville y fit mettre le feu , après en avoir retiré
DE M. DE ***. [1690] aSl
l'équipage , qui se trouva réduit à six-vingts hommes, le surplus de trois cent cinquante dont il étoit composé ayant été tué. Les ennemis perdirent encore ce jour-là deux brûlots , coulèrent un de leurs vaisseaux à fond, et en firent brûler un autre. La nuit étant venue, le comte de Tourville donna toute son application à observer les ennemis, afin de profiter du premier vent favorable pour tomber sur eux, et achever la défaite entière de leur flotte , ou de les obliger au moins d'abandonner le grand nombre de leurs vaisseaux démâtés, avec lesquels il leur étoit impossible de conserver l'avantage du vent.
Le lendemain II, les ennemis brûlèrent encore trois de leurs vaisseaux, dont l'un étoit un contreamiral de quatre-vingts pièces de canon, et les deux autres dé soixante-et-dix ; et ils en coulèrent deu^ à fond. Le 12, l'armée navale continua de poursuivre les ennemis si vivement , qu'ils laissèrent en arrière sept de leurs vaisseaux démâtés. Le comte de Tourville s'étant aperçu que ces sept vaisseaux faisoient route pour gagner Porstmouth , détacha le marquis de Villette avec dix des siens pour les couper •, ce qui fut fait de manière qu'on les obligea d'échouer entre le cap de Béneziers et celui de Ferley.
Le lendemain 1 3 juillet, on détacha quelques vaisseaux pour aller canonner les vaisseaux échoués : les ennemis , pour nous prévenir , mirent le feu à deux de ces vaisseaux. Le i4 , ils en brûlèrent deux autres, et le lendemain encore deux. Le septième , qui étoit un vice-amiral de Hollande, s'échoua de la pleine mer dans une petite rivière près de Béneziers, d'où il ne put se relever. La flotte du Roi ne souffrit
d'autre perte dans ce combat que des manœuvres coupëes, et des coups de canon dans le corps des vaisseaux, à la réserve du Terrible, commandé parle capitaine Panetier, qui eut la poupe emportée par une bombe. La flotte ennemie au contraire fut tellement délabrée qu'elle n'osa plus tenir la mer, et qu'elle ne remit à la voile qu'après que celle du Rôî se fut retirée.
L'armée de terre des alliés ne se trouvoit pas en meilleur état. Quoiqu'ils eussent été joints par l'électeur de Brandebourg, ils n'osèrent rien entreprendre , et ils évitèrent le combat que les Français leur présentèrent plusieurs fois. Cependant les troupes d'Allemagne ruinoient tellement le pays, qu'ils firent beaucoup plus de mal à ceux qu'ils venoient secourir, que ne leur en auroient pu faire les Français. Tel fut le succès de la dernière campagne dans les Pays-Bas.
Le prince d'Orange eut plus de bonheur en Angleterre. Mais pour reprendre la suite des affaires de ce royaume où j'en suis resté , il faut remonter à l'époque de l'évasioti du roi Jacques n. Cette évasion produisit différens effets dans les trois royaumes. En Irlande, où le nombre des catholiques excède beaucoup celui des protestans, les peuples résolurent de demeurer fidèles à leur prince. Le comte de Tirconel, vice-roi de cette île , fut charmé de les trouver dans cette disposition : il fit une revue de tous les catholiques capables de porter les armes, dont le nombre montoit à plus de cent mille ^ et en ayant choisi vingt-cinq mille qu'il jugea plus capaUes de servir que les autres, il les fit armer, et en composa un corps d'arinëe. Il désarma en même temps tous les proies-
tans , de crainte qu'ils ne formassent quelque entreprise contre les intérêts du Roi. Cependant comme il manquoit de chevaux pour monter la cavalerie , il en fit demander aux protestans, en leur offrant de leur en payer la valeur •, et sur le refus qu'ils en firent , il les prit d'autorité.
En Ecosse , où les presbytériens font le plus grand nombre, ils furent ravis du changement qui venoit d'arriver, espérant que lé prince d'Orange qui étoit arminien, et par conséquent d'une secte peu différente de la leur , les protégeroit. Le duc de Gordon, gouverneur du château d'Edimbourg , fut le seul qui demeura fidèle au Roi; il s'enferma dans lé château, résolu de s'y défendre jusqu'à l'extrémité , après y avoir fait entrer des munitions de guerre et de bouche.
En Angleterre, les seigneurs ecclésiastiques et séculiers, qui avoient pris en main le gouvernement dès la première fois que le Roi s'étoit absenté , s'assemblèrent dans le lieu où les pairs ont accoutumé de tenir leurs séances pendant la tenue du parlement. JPar un acte signé de tous, ils résolurent de prier le prince d'Orange de prendre l'administration de l'Anglet^re et de l'Ecosse , pour conserver la religion et les lois du pays, ainsi que pour réduire l'Irlande, qui ne vouloitpas concourir avec les deuxautres royaumes. Ils le prièrent aussi par un autre acte d'expédier des lettres circulaires signées de sa main, pour la convocation d'une assemblée qui auroit la même forme que le pariement. Le prince d'Orange comprit bien que ces seigneurs ne pouvant être considérés que comme des particuliers, ils n'avoient pas le pouvoir
de lui remettre entre les mains le gouTemement, et que lui-même n'ayant aucun caractère , il n'ëtoit pas en droit de convoquer cette assemblée. Cependant, afin qu'il parût que ce qui se feroit à l'avenir se faisoit par l'autoritë et du consentement des trois Etats du royaume, il manda au palais de Saint- James où il logeoit, parce qu'il ne vouloit pas encore occuper celui de Whitehall , ceux qui avoient été députés pour la chambre des communes aux parlemens tenus sous le règne de Charles ii , avec les aldermans et le conseil de ville. Lorsqu'ils furent arrivés, il les pria d'examiner ce qu'il falloit faire dans la conjoncture présente, et de lui adresser leurs avis. Ils s'assemblèrent le même jour à Westminster dans la chambre où les communes tiennent leurs séances, et ils choisirent Henri Powle pour leur président. Ils eurent beaucoup de peine à se déterminer sur la réponse qu'ils dévoient faire au prince d'Orange 5 et ne se trouvant pas assez éclairés pour décider une matière si délicate , ils mandèrent les plus habiles jurisconsultes de Londres, à qui ils proposèrent la question. Ces docteurs leur dirent que le Roi seul ayant droit de convoquer le parlement, et toutes les délibérations de cette assemblée n'ayant aucune force qu'après avoir été confirmées par le prince, ils ne pouvoient rien faire de soutens^ble dans une assemblée illégitimement convoquée; que les comtés ne pouvoient élire de députés qu'après en avoir reçu le pouvoir du Roi ; qu'enfin le prince d'Orange , qui n'étoit ni régent ni protecteur, ne pouvoit leur donner ce pouvoir. Quand les docteurs se furent retirés, les factieux cherchèrent dans les registres du parlement
quelque exemple qui pût autoriser ce qu'ils vouloient faire^ et n'y ayant rien trouvé qui les satisfît, ils eurent recours à l'Ecosse. Ils virent que, sous le règne de Charles i, il s'y étoit fait une assemblée d'Etats . sans l'autorité du Roi , à laquelle on avoit donné le nom de Convention^ et résolurent de l'imiter. Ils formèrent ensuite une adresse, par laquelle ils prièrent le prince d'Orange de se charger de l'administration du royaume, et de pourvoir à la sûreté de l'Irlande jusqu'à l'assemblée de la Convention, résolue pour le premier de février 1689. Cette adresse lui fut présentée par leur orateur.
Le prince d'Orange ayant accepté les offres des seigneurs et des communes, ordonna un détachement de neuf mille hommes pour passer en Irlande, nomma des commissaires pour gouverner l'Ecosse , et alla à la trésorerie pour prendre possession de l'argent qui étoit entre les mains des officiers du Roi. 0#i y trouva quatre cent mille livres sterlings, dont une partie fat e^lployée à payer les troupes de Sa Majesté pour les. engager dans la révolte. Milbrd Herbert fut déclaré amiral des flottes anglaise et hollandaise, qui ne composèrent qu'un même corps*, et milord Dartmouth eut le commandement d'une escadre qui devoit agir pendant l'hiver. Quant à l'administration de la justice, on confirma les juges, de tous les tribunaux dans la fonction de leurs charges, jusqu'à ce que la Convention en. eût disposé autrement. On arrêta quelques personnes, qui n'étoient coupables d'autres crimes que d'avoir voulu demeurer fidèles au Roi-, on désarma les catholiques, et on pilla leurs maisons. Cependant on travailla dans les comtés à élire les députés qui
256 [^%o] MÉMOIRES
dévoient composer la chambre des communes dam la Convention ; mais comme ils ëtoient la plupart presbytériens, les évéques en prirent Talarme , et demandèrent la permission de s'assembler en particulier avec les députés du clergé; ce qui leur fut refusé. On ticha d'ébranler la fidélité du comte de Tirconel, à qui on dépécha le comte d'Hamilton , pour Texhorter à concourir avec les autres protestans à la conservation de la religion anglicane dans les trois royaumes; mais il répondit qu'ayant été établi par le Roi gouverneur de rirlande, il ne pouvoit recevoir des ordres que de lui, et qu'il étoit résolu de se maintenir dans son gouvernement jusqu'il ce cpi'il sût les intentions de Sa Majesté, dont il auroit soin de s'informer.
Les seigneurs et les gentilshommes écossais qui se trouvoient alors à Londres s'assemblèrent à AVhitehall pour délibérer sur ce qu'ils avoient à faire dans cette révolution générale, et ils élurent le duc d'Hamilton pour leur président. Quelques-uns proposèrent de convoquer une Convention en Ecosse , semblable à celle dont on alloit faire l'ouverture en Angleterre; et cependant ils prièrent le priqce d'Orange de pren* dre le gouvernement du royaume. Cette proposition fut combattue avec tant de chaleur par le comte d'Arram et par le chevalier Mackensie, que plusieurs autres s'étant rangés à leurs avis, on se sépara sans rien conclure. Le prince d'Orange ayant été informé de ce qui s'étoit passé à cette conférence, employa divers moyens pour gagner ceux qui lui avoient été contraires, et en débaucha quelques-uns^ de sorte qu'en une seconde séance il fut résolu qu'on lui offriroit le gouvernement de l'Ecosse jusqu'au 24 ^^^rs
prochain , pendant lequel temps on délibëreroit si Ton de voit convoquer une assemblée des députés de ce royaume.
L'ouverture de la Convention d'Angleterre s'étant faite le premier février i68g, les pairs s'assemblèrent à Westminster dans le lieu destiné à la chambre haute. L'archevêque de Cantorbéry , qui devoit y présider suivant l'usage, refusa de le faire, et le marquis d'Halifax fut élu pour remplir sa place. A l'égard de la chambre des communes , lelle confirma Powle dans la même fonction. On proposa d'abord dans cette assemblée de nommer des commissaires pour l'administration de la chancellerie de ce royaume-, mais il s'y, trouva de grandes difficultés , parce qu'il falloit faire un nouveau sceau, et que, suivant les lois du royaume, c'étoit un crime de haute trahison d'avoir part directement ou indirectement à cet attentat contre l'autorité royale. Pour y trouver quelque expédient, il fut résolu que les deux chambres s'assembleroient, et conféreroient ensemble.
Aussitôt que le peuple d'Edimbourg eut appris ce qui s'étoit passé à l'assemblée que les Ecossais avoient tenue à Londres, il témoigna l'aversion qu'il avoit pour la religion catholique , et pour tout ce qui en approchoit. Il pilla les maisons de tous ceux qui passoient pour papistes, et plusieurs ministres de la religion anglicane furent enveloppés dans ce désordre , sous prétexte d'abolir entièrement^le papisme et l'épiscopat, pour rétablir l'ancien corn^enant d'Ecosse. Cette émotion populaire embarrjaçsa le prince d'Orange. Quoique les factieux eussent'^ agi conformément à ses intentions secrètes, il n'osa le^^stpprouver, T. 59. '7
'Jl58 [^^9^] MÉMOIRES
pour ne pas fortifier les soupçons que plusieurs avoient déjà que, dans le temps qu'il feignoit d'avoir pris les armes pour la défense de la religion anglicane, il voùloit l'abolir, aussi bien que la religion catholique, afin d'établir celle qu'il professoit. D'ailleurs il étoit à craindre que les Ecossais, qui ne s'étoient pas encore déclarés en sa faveur, ne prissent en particulier des mesures pour se mettre en république, s'il voiiloit punir leurs emportemens.
Les communes d'Angleterre , de leur côté , mirent en délibération si on de voit pourvoir au gouvernement de l'Etat en l'absence du Roi, et en quelle manière on le pouvoit faire ^ ce qui donna lieu à dé grandes contestations. Plusieurs des députés prêtent dirent qu'ayant prêté serment au Roi , ils ne pouvoient rien entreprendre contre son autorité souveraine sans violer leur serment et renverser les lois fondamentales de l'Etat. Ce raisonnement , quoique solide , ne fut point goûté ^ et il fut conclu, à la pluralité des voix, que le roi Jacques ayant renversé autant qu'il lui avoit été possible les lois fondamentales d'Angleterre, et ensuite abandonné le royaume, il avoit laissé par sa retraite le trône vacant. On mit ensuite en délibération si un catholique pouvoit régner en Angleterre , puisque la religion catholique étoit incompatible avec le serment de suprématie ëtabU par Henri viii ^ et la négative passa. On proposa encore s'il étoit plus avantageux que le royaume fût gouverné par un régent ou par un roi -, et l'on arrêta qu'il fiaJloit conserver la forme ordinaire du gouvernement.
Après que le trône eut été déclaré vacant par les deux chambres, on songea à le remplir^ et on mit
DE M. DE ***. [1690] aSg
en délibération si l'on devoit proda^ier le prince et la princesse d'Orange roi et reine d'Angleterre. Cette proposition fut rejetée d'abord -, mais ensuite l'usurpateur ayant gagné quelques voix , il fut résolu qu'il seroit proclamé roi et couronné avec la princesse sa femme, et qu'on dresseroit un nouveau serment de fidélité , que les seigneurs et les communes seroient tenus de leur prêter. Ce nouveau serment étoit conçu en ces termes :
« Je promets sincèrement et je jure que j'obéirai a fidèlement à Leurs Majestés le roi Guillaume et H « reine Marie. Ainsi Dieu me soit en aide! »
Au lieu du serment de suprématie, on en substitua un autre en cette forme : « Je jure que j'abhorre , dé- « teste et renie de tout mon cœur cette impie ^ héré- <c tique et damnable doctrine qui enseigne que les « princes excommuniés et dépouillés par le Pape , ou « par toute autre autorité qui dérive du siège de Rome, « peuvent être déposés et mis à mort par leurs sujets. <c Je déclare aussi qu'aucun prince étranger , qu'au- « eun prélat, Etat, ni potentat, ne doit avoir aucune «juridiction, supériorité, prééminence ou autorité « ecclésiastique ni temporelle dans ce royaume. »
On mit ensuite en délibération en quelle forme seroit faite la proclamation, et il fut résolu que le prince et la princesse d'Orange seroient proclamés roi et reine , à condition que le prince exerceroit toutjB Tautorité royale -, et qu'en cas que la princesse d'Orange mf^urût sans enfans , la couronne appartiendront à la princesse Anne et à ses enfans, et à leur défaut à ceux du prince d'Orange , en cas qu'il en eût d'une f^aame légitime.
a6o [ï^^] MÉMOIRES
Ce prince voyant toutes choses disposées suivant ses désirs , manda la princesse sa femme pour qu'elle vînt prendre part aux honneurs qui lui étoient destinés. Elle partit de Brielle, où elle s'étoit embarquée le aa février , et elle arriva le même jour à Londres. Le lendemain, les députés des deux chambres présentèrent à cette princesse et à son époux, dans la salle des banquets , Pacte par lequel ils avoîent été déclarés roi et reine d'Angleterre. Ce fut alors que le prince d'Orange levant le masque, et oubliant les protestations qu'il avoit faites par son manifeste de ne point en vouloir au trône , accepta sans hésiter la couronne qui lui fut offerte. Incontinent après, le roi d'armes et les hérauts publièrent la proclamation à Whitehall , à Westminster , et devant le temple. Aucun évêque et aucun duc n'y assistèrent , à l'exception du duc de Norfolck, qui ne pouvoit s'en dispenser à cause de sa charge de comte-maréchal. Dès que la proclamation fut faite, le Roi remplit toutes les charges vacantes : il fit le comte de Devonshire grand-maître de sa maison , milord Benting premier gentilhomme de sa chambre , le marquis d'HaliC» garde du sceau privé, le comte de Demby président du conseil , le comte de Shaftbury et Williams Temple secrétaires d'Etat ; et il établit un nouveao conseil , composé des seigneurs qu'il crut les pb attachés à ses intérêts.
Le roi Jacques ii. ayant appris que la plus grande partie de l'Irlande étoit réduite sous son obéissance, résolut de passer dans cette île pour rassure^ les catholiques par sa préçence, et achever de soumettre les protestans. Il voulut que le comte de Lauzun l'accom-
pagnât dans ce voyage , et il le fit chevalier de la Jarretière, pour lui témoigner sa reconnoissance par. cette marque d'honneur. Le roi Très-Chrétien lui donna le comte d' A vaux pour, être chef de son conseil , afin que ce ministre eût soin de l'informer de tout ce qui seroit nécessaire pour l'entière réduction de cette île. Jacques n partit de Paris le 28 de février, et arriva à Brest le 5 mars. Ce prince apprit, par le retour de la frégate nommée le Soleil d'Afrique, qu'on avoit envoyée pour apprendre des nouvelles d'Irlande , que le comte de Klenkarden avoit défait les protestans, qu'une partie étoit demeurée sur la place, et qu'on avoit fait deux mille prisonniers. Ces nouvelles l'obligèrent de presser son départ ; et il s'embarqua le 7 de mars siu* le vaisseau nommé le Français, commandé par le capitaine Panetier. On ne put mettre à la voile que le 17, avec une escadre composée d'onze gros vaisseaux, de quatre frégates de trente-six pièces de canon, et de trois brûlots. Çette^ e;scadre arriva au port de Kinsale le aîi du même mois , et elle mouilla le long de la forteresse, où le régiment du comte de Tirconel étoit en garnison. La joie des peuples fut si grande à l'arrivée de leur prince, que plusieurs se jetèrent à l'eau pour avoir le plaisir de lui rendre les premiers leurs hommages. Les protestans ne songèrent qu'à se retirer à l'autre bout du royaume , tant pour éviter la punition (fue méritoit leur désobéissance, que pour tâcher de se saisir de quelque poste d'où ils pussent recevoir du secours d'Angleterre. Le roi Jacques alla descendre à la forteresse, où il coucha : elle défend fort bien l'entrée dii port à droite, 'et le côté gauche est défendu par
de bonnes batteries à fleur d*eau , au-desstis desquelles on voit un château bâti à mi-côte. Ce château n'est fortifie que d'ouvrages de terre 5 mais sa situation est si avantageuse , qu'il seroit facile d'en faire une bonne place d'armes.
Le comte de Tirconel ne vint pas recevoir le Roi au débarquement) parce que sa présence étoit nécessaire pour maintenir l'armée dans le devoir. Le Roi, après avoir demeuré deux jours à Kinsale , en partit pour aller à Cork, où le comte le vint trouver, accompagné de sei gardes et de cent gentilshommes, qui prirent occasion de venir saluer Sa Majesté. Le comte de Tirconel alla au lever du Roi , qui l'ayant aperçu s'avança vers lui jusqu'à la porte de sa chambre , et l'embrassa : il lui donna les louanges que méritoient ses semces, et lui dit qu'il le faisoit duc, en attendant qu'il pût lui donner des marques plus solides de sa reconnoissance. Le Roi se rendit ensuite à Dublin , pour y assembler le parlement. Cette capitale du royaume est sur la rivière de Liffey , qu'on y passe sur quatre ponts de pierre*, il y a un port où se font les embarquemens pour l'Angleterre : l'embouchure de la rivière est couverte de quelques hautes montagnes qui s'avancent dans la mer en forme de promontoire 5 la marée remonte jusqu'à thiblin , où les grosses barques arrivent. Il y a de grandes plaoes dans la ville, et un bon château.
Le Roi, après avoir réglé quelques affaires à Dublin , et donné les ordres nécessaires pour la convocation du parlement, résolut de faire un voyage dans le nord de l'Irlande, pour dissiper par sa présence les restes du parti protestant. Les rebelles se voyant
poussés se jetèrent dans Londonderry, qu'il fallut assiéger dans les formes. Le Roi prévit bien que ce siège seroit de longue haleine , et s'en retourna à Dublin, après en avoir laissé la conduite à Maumont, qui avoit sous lui le chevalier d'Hamilton et le duc de Barwick. Pendant ce siège, le prince d'Orange envoya en Irlande quinze cents hommes, qui s'approchèrent de Londonderry : ils firent savoir aux habitans qu'ils venoient pour les défendre contre les catholiques, et en conséquence ils demandèrent qu'on leur remît le gouvernement de la ville -, mais les habitans n'ayant pas jugé à propos de dépendre d'eux, ils se rembarquèrent. Maumont ayant été tué d'un coup de mousquet, le chevalier d'Hamilton prit la conduite du siège.
Tandis qu'il attendoit les choses nécessaires pour battre la place, le parlement commença ses séances à Dublin. On y déclara l'Irlande indépendante de l'Angleterre et de l'Ecosse -, on y cassa l'acte du parlement d'Angleterre, confirmé par Charles 11 à son rétablissement, en faveur des protestans anglais à qui Cromwell avoit donné les biens des Irlandais catholiques ; et on ordonna que chacun rentreroit dans son ancien patrimoine. En m^me temps on régla pour Sa Majesté un subside de vingt mille livres sterling par mois. On supprima l'appellation devant les tribunaux d'Angleterre des sentences rendues par les cours de justice d'Irlande, et l'on déclara que les actes du parlement d'Angleterre ne pourroient avoir force de loi à l'égard des Irlandais. Ensuite on passa des actes pour rétablir la liberté de conscience-, on ordonna que toutes les espèces étrangères auroient cours dans le
aG4 ['^9^] MÉMOIRES
royaume , et qu'on feroit le procès à tous ceux qui s'ëtoient révoltés contre le Roi, et qui étoient sortis de File sans sa permission.
Le roi de France ayant appris les bonnes dispositions où étoient les Irlandais , et voulant leur procurer les moyens de se maintenir dans la fidélité qu'ils dévoient à leur prince légitime, leur envoya des troupes commandées par le marquis de Gassé, qui s'embarquèrent à Brest le 6 mai. La flotte française étant arrivée à Kinsale , fut attaquée pendant le débarquement par la flotte anglaise, que commandoit l'amiral Herbert: mais les Anglais fure^^t poussés jusque vers leurs côtes, leur amiral fut démâté de son mât d'artimont et presque désemparé, et on leur prit sept vaisseaux. Six autres qui s'étoient séparés de leur flotte, et qu'on avoit cru long-temps perdus à Londres, vinrent devant Londonderry. Le chevalier d'Hamilton, pour empêcher qu'il n'entrât du secours dans la ville, et pour fermer la rivière, fit faire une estacade dans l'endroit le plusitroit, qui avoit néanmoins cent toises de face et huit brasses de fond : cette estacade étoit défendue par des redoutes et par des batteries à fleur d'eau. On fit encore entre ces redoutes des retranchemens ^ssez profonds, et on y logea des mousquetaires : ces retranchemens enfiloient l'estacade, et n'en étoient qu'à la portée de pistolet. Enfin on construisit une autre estacade plus avancée de la même manière , avec de pareils retranchemens. Ces ouvrages produisirent l'efiet qu'on en attendoit, parce qu'on ne pouvoit y arriver que vent arrière, et qu'ainsi le retour en auroit été impossible. Le major général Cork étant parti avec un
secours considérable, ne jput s'introduire dans la place. U demeura pendant quatre jours à Fancre , expose au feu du canon du fort de Kilmore ; et ayant fait reconnoître la rivière, il trouva qu'on avoit enfonce au milieu du courant, entre les deux estacades, de grands bateaux remplis de pierres. Ainsi, après avoir tenté plusieurs fois inutilement de passer, il remit à la voile.
Pendant que le roi Jacques travaiUoit à s'assurer toute l'Irlande, le prince d'Orange faisoit la même chose à l'égard de l'Ecosse. Il convoqua à Edimbourg une Convention semblable à celle d'Angleterre, et l'ouverture s'en fit le 1 4 roars vieux style , et le ^4 suivant notre manière de compter. Le premier soin de cette assemblée fiit de travailler à faire sortir le duc de Gordon du château^ on envoya les comtes de TewdaUe et de Lotheart pour le sommer de se rendre. Il différa pendant quinze jours de rendre réponse, dans l'espérance que le parti du Roi se fortifieroit. Après plusieurs remises, il déclara que Sa Majesté étant passée en Irlande, il étoit résolu de lui conserver ce poste. La Convention lui env^oya des hérauts revêtus de leurs cottes d'armes, pour le sommer de nouveau d'obéir, à peine d'être déclaré coupable de haute trahison. Sa réponse ayant été conforme à la première , les hérauts le proclamèrent, dans la grande place, traître au Roi, avec défenses à toutes personnes d'avoir aucune communication avec lui.
Le même jour , milord Craven remit à la Convention une lettre que le Roi avoit écrite aux trois ordres du royaume avant que de partir de Brest , et ensuite une autre au prince d'Orange. Après la lecture de ces
^66 [ï^9^] MÉMOIRES
deux lettres, on résolut de répondre favorablement à celle du prince d'Orange -, mais la réponse ayant été dressée , les évêques et plusieurs pairs séculiers refusèrent de la signer. Comme tin acte si important devoit être signé par tous les membres de l'assemblée, pour couvrir ce défaut on ordonna que le président le signeroit au nom de toute la Convention. On marquoit par cette lettre, au prince d'Orange, qu'on étoit disposé à faire l'union de l'Ecosse et de l'Angleterre, comme il témoignoit le souhaiter^ on le qualifioit de roi d'Angleterre, et on le traitoit de majesté. La plupart des royalistes s'étant absentés, ceux qui restèrent dans la Convention déclarèrent le trône vacant de la manière suivante :
« Les Etats du royaume d'Ecosse déclarent que le « roi Jacques ii , faisant profession de la religion pâte piste , s'est attribué le pouvoir royal , et a agi comme « roi sans avoir prêté le serment requis par les lois; « qu'il a, par l'avis de méchans conseillers, renversé <( la constitution fondamentale du royaume ; qu'il a « changé une monarchie légale et limitée en un pou- « voir arbitraire et despotique , et qu'il l'a gouvernée « à la ruine de la religion protestante , en violant les Cl lois et la liberté de la nation , et en détruisant toutes « les forces du gouvernement : en quoi il a forfait, « et pourquoi le droit de la couronne et le trône sont « devenus vacans. »
La Convention en conséquence reconnut le prince et la princesse d'Orange roi et reine d'Ecosse, et les fit proclamer à de certaines conditions contenues en dix- sept articles: on nomma ensuite des commissaires pour leur aller offrir la couronne à ces conditions. Le
vicomte de Dundee, (Jui s'étoit absenté, entra à la tête de cent chevaux dans la ville de Perth, où il surprit les barons de Blair et de Pork , qui avoient lève à leurs dépens des troupes de cavalerie pour le prince d'Orange. Il fit toute cette cavalerie prisonnière, et se servit des chevaux pour monter quelques volontaires qui l'avoient suivi à pied ; il s'empara aussi de tout l'argent qu'il trouva dans la ville, disant aux magistrats qu'il en rendroit compte au roi Jacques, son véritable maître. Plusieurs dames d*ûne qualité distinguée donnèrent encore au vicomte jusqu'à leurs pierreries, pour lui faciliter les moyens de grossir son armée.
Pendant que Dundee signaloit son zèle pour le roi Jacques, la Convention employoit la force pour obliger le due de Gordon à rendre le château d'Etiimbourg. Ce château fut entièrement détruit par les bombes, et le duc fut obligé de se loger dans les caves avec toute la garnison. Bientôt les munitions commencèrent à lui manquer, et les assiégeans se logèrent au bord du fossé. Cependant il fit encore une assez longue défense, parce qu'il ayoit des intelligences dans la ville qui Tinformoient, par certains signaux, de tout ce qui s'y passoit^ mais ceux de son parti qui furent arrêtés découvrirent les moyens dont on se servoit pour lui faire savoir les choses dont la connoissance lui étoit nécessaire : on profita de leurs instructions pour lui faire de faux signaux qui l'obligèrent de capituler. Il demeura prisonnier avec son lieutenant, et la garnison eut la liberté de sortir avec épées et bagages. Le vicomte de Dundee se maintint pendant quelque temps avec le secours
268 ['^9^j MÉMOIRES
des montagnards qui s'ëtoieni déclares pour le Roi, et il défit le général Makey, que la Convention avoit envoyé pour le combattre ^ mais ayant été tué, les montagnards furent contraints de demeurer sur la défensive, et de se retirer dans leurs montagnes. Le duc de Gordon voyant la plus grande partie de l'Ecosse soumise au prince d'Orange, fit son accommodement avec lui, et par ce moyen obtint sa liberté.
Lorsque tout fut disposé à Londres pour le cou?ronnement de ce prince et de la princesse sa femme, la cérémonie en fut faite le 20 mars par l'évêque d'Exester, qui, pour récompense de sa trahison, avoit été fait archevêque d'Yorck; l'archevêque de Cantorbéry ayant refusé d'y prêter son ministère, quoiqu'on l'eût menacé de le déposer, et même de le mettre en prison. On fit prêter au prince et à la princesse d'Orangé les sermens accoutumés; et comme plusieurs des pairs attachés au parti du roi Jacques s'étoient absentés, le prince d'Orange en créa d'autres pour remplir leurs places. Le prince Georges de Danemarck fut fait duc de Cumberland, le marquis de Winchester duc de Bolten, Benting comte de Portland ^ le vicomte de Falcomberg fut créé comte du même nom, milord Mordant comte de Monmouth, milord Montaigu comte de ce nom, milord Churchill comte de Marlborough; Sidney vicomte; et les lords Lumley et Cholmondley, dont les titres étoient en Irlande , comtes des mêmes noms. Milord Jeffrey s, chancelier de ce royaume, qui étoit depuis long-temps prisonnier dans la tour, y mourut de chagrin , ou de quelque poison qu'on lui donna. Comme
le prince d'Orange avoit déjà disposé de sa charge, et fait faire de nouveaux sceaux, sa mort ne causa aucun changement. L'envoyé de Brandebourg fut le premier qui complimenta le prince et la princesse d'Orangé sur leurs nouvelles dignités. Le roi Catholique ne fut pas si prompt à rèconnoître cet usurpateur : ce n'est pas qu'il n'eût les mêmes sentimens 5 mais comme la France ne lui avoit pas encore déclaré la guerre, et qu'il craignoit une rupture, il garda quelque ménagement. Il écrivit au roi et à la reine de la Grande-Bretagne pour leur faire part de la mort de la Reine son épouse , et il ne fit pas la même civilité au prince d'Orange 5 ce qui fut cause qu'il ne prit pas le deuil dé cette princesse, quoique la reine douairière lui en eût donné l'exemple,
Le prince d'Orange , à la sollicitation des liollandais , pressoit depuis long-temps la Convention de consentir qu'il déclarât la guerre à la France. Aussitôt qu'il eut obtenu son consentement , il fit publier cette déclaration , où l'on disoit que depuis la trêve dont il se prétendoit garknt comme roi d'Angleterre, Sa Majesté Très-Chrétienne avoit pris plusieurs places appartenantes à l'Empereur et à l'Empire -, qu'il ëtoit par conséquent obligé de défendre ses alliés attaqués par la France -, que les Français avoient établi la pêche dans le Niew-Friesland, ou la Nouvelle- Frise, sans la permission du gouverneur, qu'ils avoient coutume de demander avant les changemens arrivés en Angleterre^ que le roi Très-Chrétien s'étoit mis en possession des îles Caraïbes appartenantes à cette couronne , de la Nouvelle-Yorck , et de la baie d'Hudson -, que les armateurs français avoient pris
plusieurs vaisseaux portant pavillon anglais; que le roi Très-Chrétien avoit défendu à ses sujets d'ache^ ter plusieurs marchandises dont ils se fournissoient ordinairement en Angleterre; qu'il avoit augmenté les droits d'entrée , et qu'on avoit contraint en France plusieurs marchands et matelots anglais d'abjurer leur religion.
Les deux chambres de la Convention eurent une grande contestation au sujet de la succession à la couronne , en cas que la princesse de Danemarck vmt à mourir sans enfans: il s'agissoit de décider si la du<>^ chesse d'Hanovre , comme protestante , y seroit appelée au préjudice de la duchesse de Savoie , qui devoit la précéder selon l'ordre naturel. Les seigneurs jugèrent que cet ordre ne pouvoit être interverti , et les communes se déclarèrent en favem* de la duchesse d'Hanovre. Après plusieurs conférences entre leurs députés, il fut résolu que les deux chambres mettroient leurs raisons par écrit, pour être examinées avec plus d'attention. La naissance d'un fils, dont la princesse de Danemarck accoucha le 3 août, fit surseoir à l'examen de cette matière, parce que le cas auquel on vouloit pourvoir se trouvoit par ce moyeu plus éloigné.
Le prince d'Orange , qui craignoit de perdre ITilande , y envoya le maréchal de Schomberg av€c un puissant secours. Ce maréchal mit à la voile le ao août, et aborda le lendemain à Bangor, dans le comté de Down. Il s'avança du côté de Nury, pour se saisir de ce poste, trop mal gardé par les Irlandais, qui se retirèrent après avoir mis le feu à la viUe. Il envoya ensuite des troupes vers Dundale , à quinze ou seize
milles d'une plaine où les troupes du roi Jacques dévoient s'assembler. Comme la saison étoit fort avancée , et qu'il ëtôit fort difficile de continuer le siège de Londonderry à la vue du maréchal de Schomberg, qui avoit presque autant de troupes que les assiégeans, on résolut d'abandonner cette entreprise ; après quoi les deux partis mirent leurs troupes en quartier.
Comme les alliés du prince d'Orange le pressoient d'achever de réduire l'Irlande, afin de pouvoir tourner ses armes contre la France , il résolut de passer lui-même dans cette île avec les principales forces de l'Angleterre. Après avoir fait déclarer la princesse d'Orange régente pendant son absence , il alla s'embarquer à Higlate le 10 juillet 1690 ; il ne put mettre à la voile que le 22 , et arriva le ^4 à Cariefergus. Il fit aussitôt publier une amnistie générale en favem* des Irlandais qui viendroient se ranger dans son parti ; ce cjui en attira quelques-uns. Ce prince ensuite ayant résolu de combattre l'armée du roi Jacques , se porta du camp d'Ardée vers Drogheda , et trouva les ennemis campés le long de là rivière de Boy ne. En attendant que son infanterie et son artillerie fussent arrivées, il fit reconnoître et sonder quelques gués, qui furent trouvés très-difficiles à passer. Il fit ensuite camper son armée à la portée du canon de celle du Roi , et dans ce mouvement, il fut blessé à l'épaule ^ ce qui ne l'empêcha pas , après avoir fait mettre le premier appareil à sa blessure , de rester encore quatre heui:es à cheval.
Le même jour, M. de Schomberg fut commandé, avec la cavalerie de l'aile droite , deux régimens de
dragons, et une brigade d'infanterie, pour passer la Boyne à des gués éloignés de deux ou trois milles : il les trouva défendus par huit escadrons, qui après quelque résistance furent renversés; ce qui facilita le passage de la rivière. Le prince d'Orange la fit aussi passer à ses troupes en trois endroits différens où elle étoit guéable. Le choc fut rude en cet endroit, et le maréchal de Schomberg y fut tué ; mais on n'est pas bien d'accord sur les circonstances : les uns disent que ce fut au passage de la rivière ; d'autres soutiennent qu'ayant été rencontré par trente-cinq gardes du corps du Roi qui poussoient au travers d'un village, il reçut en même temps un coup de pistolet dans le corps , et un coup de sabre sur la tête qui le renversa mort par terre.
La consternation futégale dans les deux armées. Les Irlandais voyant le prince d'Orange passé, crurentqu'ii n'y avoit plus de sûreté pour la personne du Roi, et lui conseillèrent de repasser en France -, ce qu'il fit. Les Anglais de leur côté crurent la blessure du prince d'Orange mortelle , et le bruit de sa mort se répandit dans toute l'Europe. Cette nouvelle réveilla le parti du Roi dans Londres , et donna lieu à plusieurs seigneurs de se déclarer. La princesse d'Orange les fit arrêter, et même le comte de Clarendon son oncle. Le bruit qui se répandit peu de temps après de la défaite de la flotte d'Angleterre fit mutiner le peuple, et obligea cette princesse à mettre en liberté ces mêmes seigneurs. Dès que le prince d'Orange fut guéri de sa blessure , il résolut d'assiéger Limerick , place importante, et qui pouvoit couper les secours aux Irlandais.
Limérick est la capitale du comté 'du même nom, Tun dés sept comtés dont est composée la province de Munster. Elle est assez aVant dans les terrés , et située sur la rivière de Sbannon, qui la sépare en deux villes jointes par des ponts de pierre. Sa situation est avantageuse 5 mais les fortifications n'en étoient pas fort considérables , la muraiUe n'étant que de pierres sèches sans être terrassée , et lés ouvrages peu réguliers et anciens. Le prince d'Orange la fit investir le 1 9 août -, et dès le soir il fit dresser deux batteries , Tune au fort de CromweH de cinq pièces de canon , et l'autre de quatre, du coté de l'ouvrage à cornés. La tranchée fut ouverte le ^7 , et la redoute fut attaquée le 3o par milord Douglas, avec un détachement de Danois et des troupes de Brandebourg. Ils furent reçus avec tant de valeur , qu'ils furent contraints dé se retirer : cependant ils l'emportèrent dès le lendemain. Le premier de septembre, ils mirent dans cette redoute une batterie de six pièces de canon , pour ruiner les tours et battre les murailles en brèche. Cinq jours après, la contre-escarpe fut emportée. Les assiégeans montèrent ensuite à la brèche , mais ils furent repoussés avec perte. La nuit du 8 au 9, ils abandonnèrent leurs travatfit, et retournèrent occuper les mêmes postes qu'ils avoient pris entre les deuic bras de la rivière de Shanpon , lorstju'ils avoient bloqué la place. Le 10, le duc de Tirconel et le comte de Lauzun y firent entrerim grand convoi de munitions, avec douzo cents hommes-, ce qui fit perdre aux assiégeahs l'espérance de réduire cette place. Le prince d'Orange partit le mêrtie jour pour aller à Dublin -, et l'armée commença <le décamper, après avoir perdu plus de sept T. 5q* 18
mill« homïnes et quantité de braves officiers.'Quelque ^ temps après le prince d'Orange s'embarqua pour repasser en Angleterre, et laissa le commandement de l'armée au prince, de Solms , qui prit en peu de temps Kinsale et Cork. Le comte de Lauzun ne tarda pas à repasser aussi en France avec les Français , les Irlandais ayant témoigné qu'ils avoient assez de forces pour se défendre seuls contre, ce qui restoit; dans leur île des troupes du prince d'Orange. Ainsi finit cette campagne , qui ne. fut pas heureuse pour le prince d'Orange, puisqu'il y perdit; avec l'élite de ses troupes, le maréchal de Schomberg, dont les conseils étoient d'un si grand poids, et le duc de Grafton, fils naturel du feu roi d'Angleterre , prince considérable par sa naissance et par sa valeur. D'un autre côté , sa flotte se trouvoit alors extrêmement endommagée , et il se y oy oit contraint, pour apaiser ]es Hollandais, de faire le prdcès à l'amiral Herbert; ce qui commençoit à lui attirer la haine de tous les officiers. Le nombre des méconteûs d'ailleurs augmentoit tous lesjburs en Angleterre et en Ecosse , parce qu'il étoit obligé de surcharger les peuples d'impôts pour rétablir ses armëes de terre et de mer. Telle étoit la situation de ce prince à la fin de 1690.
Il ne me reste plus qu'à jeter un coup d'œil sur la cour de Rome; ensuite je passerai à la guerre du Piémont.
Le pape Innocent xi étant mort le 1 ^ août de l'année précédente (1689), aussitôt qu'on eut achevé ses obsèques, les cardinaux entrèrent dans le conclave. Sur l'avis qu'en eut le Roi, il fit partir le duc de Chaulnes avec les cardinaux français, pour aller
remplir la fonction d'ambassadeur extraordinaire pendant le conclave , et celle d'ambassadeur d'obédience auprès du pape qui seroit élu. Le cardinal d'Estrées, chargé du voeu de la cour de France , à son entrée dans le„ conclave représenta aux cardinaux qu'ils ne dévoient point élire aucune des créatures du défunt pape , de crainte que celui qui seroit élu ne suivît les maximes de son prédécesseur 5 ce qui pourroit troubler le repos de l'Italie. Ce motif fit beaucoup d'im-^ pression^ et l'on jeta les yeux sur le cardinal Ottoboni, créature d'Innocent xi , mais qui étant Vénitien n'avoit aucun attachement aux couronnes, et qui d'ailleurs, ayant passé par toutes les charges, avoit beaucoup de capacité. Aussitôt que les cardinaux français furent arrivés, toutes les cabales se réunirent en sa faveur, et on résolut de l'élire Sans attendre l'arrivée des cardinaux espagnols. Il reçut l'adoration des cardinaux, et prit le nom d'Alexandre vm. Le Roi lui fit la politesse de lui céder les franchises^ et le Pape, par représailles, donna le chapeau à Jansonde Forbin, évêque de Beauvais, sur la nomination du roi de Pologne ( Michel )5 confirmée par son successeur (Jean lu). L'affaire des bulles qu'Innocent xi avoit refusées aux évêques de France est une des premières qui ont été traitées sous le nouveau pontificat : la cour de Rome voudroit que le clergé se départît de ce qu'il a statué dans sa fameuse déclaration de 1 682 , touchant l'infaillibilité du pape \ et les négociations commencées pour accommoder cette affaire ne seront peut-être pas sitôt finies. Attendons-en l'événement, et reprenons ceux de là guerre.
Aussitôt que le Roi eut appris que le duc de Savoie
IjS [l^^] MÉMOIRES ,
avoit conclu un traité avec le prince d'Orange et les autres alliés de l'Empereur, et que par ce traité il s'obligeoit à attaquer le Dauphiné et la Bresse , pendant que les forces de France seroient occupées en Allemagne et dans les Pays-Bas, Sa Majesté donna ordre au marquis de Catînat, gouyerneur de Casai, d'entrer dans le Piémont ayec son armée , et de de^ mander au duc de Savoie, pour sûreté de sa parole (en cas qu'il fût dans le dessein d'entretenir la neutralité) , qu'il reçût garnison française dans Verua et dans la citadelle de Turin. Le duc, pour gagner du temps, feignit d'abord de vouloir accepter cette proposition -, il marqua ensuite de la répugnance à livrer la citadelle de Turin. Le Roi, pour le mettre entièrement dans son tort, lui fit proposer de donner, au lieu de cette place , Pignerol et Suse dans le Piémont, et Montméliant dans la Savoie. Sa Majesté liû fit même dire que s'il aimoit mieux confier la garde de Verua et de la citadelle de Turin à la république de Venise , elle y consentoit , à condition que les Vénitiens lui remettroient ces mêmes places entre les mains au cas que le duc de Savoie joignît ses troupes à celles de ses ennemis •, et que l'Empereur , ainsi que le roi Catholique , s'obligeroit à ne rien entreprendre en Italie : convention dont le Pape, la république de Venise et le grand duc de Toscane '«eroiejit garans.
Le duc de Savoie , loin de vouloir donner au Roi aucune sûreté pour l'observation de la neutralité qu'on lui demandoit, employa au contraire les Barbets qm sont établis dans la vallée de Luzerne , quoique protestans, à garder le passage des montagnes. En con-
DE M. DE ***. [l6^o] îi77
s^queaee Sa Majesté ordonna au marquis de Gàtinat et à M. de Saint-Ruth d'attaquer les Etats du duc, l'un du côté du Piémont, l'autre par la Savoie; ce qu'ils exécutèrent en même temps. ,Le marquis de Catinat s'empara de Collioure , et obligea les Barbets, qui rocQupoieiit avec quelques troupes réglées, de se retirer.
Le marquis de Saint-Ruth étant entré en Savoie avec les troupes de Dauphiné qu'il cotnmandoit , soumit à l'obéissance du Roi Chambéry et Annecy , Chambéry est la capitale de la Savoie et le siège du pa^^* leiiient \ Aiinécy e^t une assez grande ville où a été transféré l'év^ché de Genève, depuis que les protestons se sont emparés de la ville épiscopale.
he marquis de Catinat voyant qu'il étoit impossible dé &ive subsister son armée qui étoit renfermée entre les ipontagnes et le Pô , jugea à propos de donner bataille au duc de SavoiiEt, qui avoit une armée égale à lasiènn^; ftjais comme le^ ennemis étoient retrianchés , il faUoit les attii^er en rase campagne pour les combattre avec moins de désavantage. Dans cette vue, ce géta^ral, qui étoit cam)^é à Oiselli, en délogea le 17 août à la poiinte du jour, et marcha droit à Saluées. Sa marche fut belle et sans confusion, parce que le pays qu'il avoit à traverser est plus ouvert que le ireste du Piémont. Il côtoya toujours le Pô , qui étoit entre lui et la ville-, et comme ce fleuve qui descend des montagnes est guéablé jpartout , il le passa à deux heures après : midi , saiis [aucun obstacle, dans l'espace d'une demi-heure. A l'approche des Français, les' ennemis abandonnèrent le faubourg, et se retirèrent.
^IjS ['^9^] MEMOIRES
Saluces, vflle capitale du marquisat de ce nom, que Henri ii échangea contre la Bresse , est sur le penchant d'un coteau au pied des montagnes. Quoique cette place ne soit pas fortifiée, la situation en est avantageuse, et le château est assez bon : le duc de Savoie y avoit mis près de quatre mille hommes de milice , qui , joints aux bourgeois , pouvoient la défendre quelque temps.
Le marquis de Catinat, après l'avoir reconnue, fit occuper les hauteurs qui Tenvironnent, d'où quelques paysans faisoient un grand feu, et on les approcha de fort près. Ce fut là que le marquis de Vieux-Pont, à qui M. le duc avoit donné son régiment, et qui, arrivé seulement de la veille jen poste, avoit été reçu le matin, fut tué sur la place. Le marquis de Château- Regnault y reçut un coup de mousquet au travers du corps, et la nuit qui survint fit cesser le combat. Le marquis de Catinat ayant appris le lendemain que le duc de Savoie s'avançoit pour lui faire lever le siège, abandonna l'attaque de Saluces , et marcha droit à lui. Il n'y avoit pas de temps à perdre : le dessein des ennemis étoit de se poster entre Pignerol et notre armée, leur droite appuyée aux montagnes et leur gauche au Pô, et de se retrancher si bien, qu'il auroit fallu les forcer dans leurs retranchemens , ou mourir de faim si on manquoit de prendre la ville. Le marquis de Catinat, qui pénétra leur dessein , fit toute la diligence possible : il fut occupé jusqu'au lendemain dix heures du matin à ranger son aritiée en bataille , et marcha ensuite fièrement à l'ennemi.
Le prince de Robecq, brigadier, qui commandoit l'infanterie de l'aile gauche, commença le combat, et
attaqua vigoureusement des maisons où les ennemis s'^toient retranchés, fls s'y défendirent très-bien, aidés de l'avantage du lieu, et la victoire fut balancée quelque temps; mais l'artillerie la détermina en faveur des Français. De Cizy, qui la commandoit, mena le canon si près des ennemis , qu'il les déconcerta , et les força de quitter ce poste. D'un autre côté, le marquis de Grancey, brigadier de l'aile droite, trouva un marais bordé de gros bataillons soutenus de la cavalerie piémontaise 5 U se mit dans la boue jusqu'au ventre , et passa appuyé sur un laquais qui fut tué en lui donnant la main. Lorsqu'il fut au-delà du marais, il cria aux soldats : « Je vais bien voir si je suis aimé. » A ces mots chacun le suivit, et passa malgré l'incommodité de l'eau et le feu des ennemis, qui se retirèrent en désordre. Il n'y eut pas un seul bataillon oisif, et qui ne renversât tout ce qui lui é toit opposé : il est vrai que quelques escadrons ne firent pas bien leur devoir, mais cette mollesse fut bientôt réparée par la valeur et la bonne conduite des généraux. Le marquis de Catinat se trouva partout, et remporta une victoire complète. Il renvoya tous les prisonniers de conséquence sur leur parole, et prit grand soin de. faire panser les blessés, sans songer à lui-même. Les ennemis laissèrent deux mille morts sur la place, et il y eut douze cents prisonniers : ils perdirent onze canons, de douze qu'ils avoient, et on ne put retrouver le douzième.
Dans le même temps le marquis de Saint-Ruth soumit à l'obéissance du Roi toute la Savoie, le Fossigny et le Chabiais. Aussitôt qu'il approcha de Turin, les habitans lui envoyèrent les clefs de la ville. Ce
a8o [<^^] MÉMOIRES
général entra ensuite dans laTarentaise, qu'il réduisit avec là même facilité, tandis que le marquis d'Herbeville, gouverneur de Pignerol, s'empara de la ville et du château de Villefranche en Piémont. Le marquis de Saint-Ruth défit après cela quelques troupes entre Conflans et Mouster dans la Tarentaise , et fit prisonnier le marquis de La Salle qui les cpmmandpit; puis U se rendit maître de Miolans, que les ennemis abandonnèrent.
Comme la saison étoit déjà fort avancée , )e marquis de Catinat entra dans le Briapconjasûs ^ fit défila sa eavalerie pour aller en quartier d'hivejr, et envoya rinfanterie du côté de Suse^ Il fit sur ^a route un détachement du régiment de Jarzé pour aller reeonnoitre les Barbets et d'autres troupes piëmcmtàises qui étoient retranchés au ccl de Fenestrel. Ce détachement les attaqua avec tant de vigi^u]:, qu'il les obligea de se retirer en désordre : on alla ensuite en attaquer d'autres qui étoient postés dans des goiges, d'où ils furent pareillement chassés.
M. de Catinat, en se retirant, s'avança cependapt vers Suse, tenant toujours la droite pour empêcher les secours, et le marqujis de Larrey mateha avec un autre détachement pour combattre les ennemis qni étoient sortis de la place pour en ôccupieff léa avensfis; mais ils prirent la fuite à son approche. Lorsqu'il fut à une lieue de Suse , il apprit que la ville et le ckiteau s'étoient rendus, et que les troupes qui étoient dedans, au nombre de plus de quatre mille hommes, s'étoient sauvées à la faveur de la nuit , à la réserve de six cents hommes qui étoient reatés dans la citadelle. Les magistrats lui apportèrent les defs l'après-
dinée , et on fit entrer un bataillon du régiment de Saulx avec quelques autres troupes* Ceux qui ^toient restés dans la citadelle firent un grand feu de canon et de mousqueterie ^ mais lorsqu'ils yircnt les batteries dressées et prêtes à tirer , ils demandèrent à capituler, et obtinrent des conditions honorables.
Suse est une place fort importante sur le haut du mont Cenis. Par sa prise , on se rendit maître de la route de Turin, de Verua et d'Ivrée, et Ton assura les passages de Briançon en ôtant aux Barbets leur retraite.
DE
PREMIER VALET DE GHâMBRSE DE LOUIS XIY,
ONTEHJlHT PLUSIEURS PARTICULARITES DES REGNES DE LOUIS XIII