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CHAPITRE XVIII LA LÉGISLATIVE

.1 exposerai en peu de mots ce que j'ai à dire de la seconde Assemblée '. Me renfermant toujours dans les limites que je me suis prescrites, j'éviterai le récit des faits publics conlignés dans les journaux, lorsque je n'aurai rien à y ajouter dont je puisse rendre un compte particulier. Je présenterai Somme opinion ce que je pense, et comme faits ce que je sais, m'interdisant les assertions, les conjectures sur Lesquelles il me reste des doutes. Je peux fournir quelques secours, quelques pages à l'histoire ; mais je n'ai ni le loisir ni les matériaux nécessaires pour en composer une. — On a déjà pu juger, par la rapidité avec laquelle j'écris, sans m'astreindre à l'ordre des événements, sans mentionner les dates, que, commandé par d'autres occupations, je n'ai pas le temps de l'aire des recherches ; privé de mes recueils de notes et de mes minutes de lettres, brûlés à mon départ de Paris en 1792, je ne puis m'arrèter qu'aux circonstances qui ont laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables.

Ce que j'ai dit de l'état de la France et des différents partis se trouve constaté par la composition du Corps législatif; la

t. L'Assemblée législative) tint sa première séance le samedi 1er octobre l~!)l et sa dernière le "il septembre I7!)2. — Elle se composait de 7:50 membres.

grande majorité était constitutionnelle ; le parti de la Gironde, les Brissotins, tendaient au républicanisme ; et parmi eux il y avait des hommes de la plus dangereuse espèce ; le reste, sans être prononcé contre la monarchie, l'était contre la cour, contre l'aristocratie, contre le clergé ; ne rêvait que conspiration et ne croyait pouvoir se défendre qu'en attaquant. Il y avait là encore des talents sans expérience ; ils manquaient même de celle que nous avions acquise. Nos députés patriotes avaient, en grande partie, la conviction de leurs fautes ; ceux-ci ne l'avaient pas; ils étaient prêts à recommencer. Beaucoup d'hommes sages et éclairés devaient avoir le même Sort que ceux qui, parmi nous, s'étaient ainsi signalés. Le géomètre Condorcet *, qui ne l'était pas en politique, d'autres esprits faux et ardents se manifestaient au début de la nouvelle Assemblée. Enfin cette représentation nationale donnait une idée juste de ce qu'on pouvait appeler l'opinion publique en France, qui se subdivisait dans les mêmes nuances et les mêmes proportions que dans l'Assemblée : la majorité de la nation, constitutionnelle; la minorité, démocrate. Dans la société, dans les salons, c'était

1. Rédacteur,audébutdela Révolution, de la Bibliothèque de l'homme public et de la Feuille Villageoise, Condorcet avait été l'un des promoteurs du système républicain. Porté par les électeurs de Paris à l'Assemblée législative, il fut immédiatement élu secrétaire. La Chronique de Paris, fondée par lui à cette époque, contribua, avec le journal de Brissot, à préparer la chute de la royauté. Suard, qui était son ami, sans' partager ses opinions, lui écrivait : « 11 est à craindre que la Législative ne soit composée d'hommes ardents et fanatiques qui, ayant capté la faveur de la multitude par des principes d'une popularité exagérée, voudront les maintenir par des lois agraires. » {Mémoires de Condorcet, II, 352.)

On trouvera dans les Mémoires de La Fayette (III, 382 — IV, 10, 21 ) qnelques remarques assez curieuses sur les opinions antérieures du géomètre Condorcet, « qui ne Vêtait pas en politique. »

tout différent : on n'y aurait pas reçu de Jacobins ; l'on se moquait des Constitutionnels; l'horreur de la révolution était le sentiment prédominant.

Voilà ce qui a toujours trompé la cour, les salons et les étrangers. Mais où était le pouvoir et les combinaisons qui le maintiennent? Hors des mains, et tout à fait hors de la portée de ceux qui espéraient le reconquérir. Les révolutionnaires étaient seuls puissants, non par leur nombre, mais parce que, malgré toutes leurs subdivisions, il faisaient masse; c'était là que se trouvait une volonté agissante. Ceux qui n'étaient pas révolutionnaires n'étaient rien; c'étaient des unités éparses, sans force, sans moyens, sans combinaisons. Ils croyaient faire quelque chose pour la monarchie en refusant les places, en ne paraissant pas aux semblées d'élections, en quittant la France : ils ne faisaient (|iif préparer leur proscription ; ils laissaient le champ libre à leurs ennemis. Ceux qui remplissaient leurs devoirs de citoyens étaient véritablement la nation ; la puissance de droit et de fait était au milieu d'eux, tant qu'ils suivraient un drapeau constitutionnel. Ce drapeau, il fallait l'enlever à ceux qui le compromettaient, mais non pour le transporter au delà du Rhin. Ce n'était qu'avec cette enseigne plantée sur notre territoire qu'on pouvait quelque chose. Le dénigrement avec lequel on parlait de la Constitution mettait ses partisans au désespoir , les forçait à se rapprocher du Jacobinisme pour ne pas être taxés d'apostasie ; de là leur faiblesse toujours croissante, et leurs sottises, et leurs malheurs , qui sont devenus ceux de la France entière.

Dans les gouvernements représentatifs, on croit que c'est la majorité qui fait les lois ; rien n'est moins vrai : il est si bien dans la nature du pouvoir de se concentrer, que partout

et toujours c'est la minorité qui gouverne. Dans les assemblées politiques, un observateur attentif remarquera deux espèces de minorités actives : l'une qui se porte en avant, l'autre qui résiste. La pluralité est passive, et la majorité se forme toujours par l'entraînement de l'action ou de la résistance ; mais, lorsque l'action est populaire, elle sera toujours entraînante, si la résistance ne parvient pas à se rendre redoutable. Ceux qui écriront l'histoire de la Révolution doivent partir de ce principe pour en expliquer les événements, et ne pas oublier la foule craintive qui est un des éléments de toutes les majorités.

L'Assemblée constituante et celles qui l'ont suivie se retrouvent, ainsi que tous leurs actes, dans cette définition.

Des paroles superbes, des espérances vaines, des prétentions insensées, des ressentiments impuissants : voilà, pendant le cours de la Révolution, tout l'appui qu'ont obtenu les droits les plus légitimes, lors même que la raison et le patriotisme se mettaient en avant pour les défendre. Pour les attaquer, on voyait réunis tous les bras, tous les leviers, soulevant tous les poids, renversant tous les obstacles, dirigés par une troupe de fanatiques et de scélérats.

A peine les Constitutionnels de 1789 se furent-ils dessaisis du gouvernail, qu'il ne leur fut plus possible de le reprendre, malgré tous leurs efforts. L'affaire du Champ de Mars, en 1791 ', dans laquelle il crurent avoir écrasé, ou du

I. Le 17 juillet, à la suite du décret par lequel l'Assemblée nationale, statuant pour l'avenir, s'était refusée à considérer Louis XVI comme ayant abdiqué par le fait seul du voyage de Varennes, une foule considérable se porta au Champ de Mars pour signer, sur l'autel de la Patrie, une pétition tendant à l'abdication du roi. On sait comment

LA LEGISLATIVE. |ffi

moins intimidé le parti républicain, ne fit que préparer leur chut$, et désigner au peuple tous leurs chefs comme ses ennemis. Je n'ai jamais assisté à leurs conférences, ni participé 'i aucune de leurs combinaisons ; ainsi je ne peux les juger que par conjecture, ou en recherchant dans leurs discours tout ce qui explique leurs procédés ; mais, comme nous avons maintenant à considérer le désordre affreux dans lequel 1 Assemblée constituante mit et laissa la France en se retirant, il faut bien revenir sur les causes et en suivre la filiation jusqu'aux derniers désastres qu'elles ont produits. Si je parais quelquefois m'éloigner dans mes jugements de la circonspection que j'ai voulu m'imposer, ce n'est que d'après des observations multipliées, réfléchies, qui équivalent pour moi à des démonstrations ; mais en les soumettant au lecteur, je lui reconnais le droit de voir ce que je n'ai pas vu, ou de voir autrement que je n'ai vu.

L'affaire du Champ de Mars eût mérité un article à part, si je pouvais me résoudre à raconter ce que tout le monde sait. On ne peut nier que cette attaque du parti constitutionnel contre les Jacobins n'ait été conduite avec beaucoup de zèle et de courage. MM. de la Fayette et Bailly défendirent en cette occasion la royauté constitutionnelle contre le système républicain, lequel commençait à prendre des forces. Or c'était assez, dans les malheureuses circonstances où nous étions, que la plus saine partie des révolutionnaires se montrât royaliste, pour qu'il fût raisonnable et nécessaire de les accepter comme tels, et de se rallier à eux contre la

Bailly, alors maire de Paris, et La Fayette, après avoir proclamé la loi martiale, dispersèrent les factieux par les armes. Plus tard, cet acte de répression servit à motiver la condamnation prononcée contre Bailly et son atroce supplice au Champ de .Mars.

démocratie qui menaçait d'achever le bouleversement di royaume. Il s'en fallait bien que la cour et l'aristocratie calculassent assez sensément leurs intérêts pour faire taire leurs ressentiments. Le désordre était donc universel, et l'état des choses, la disposition des esprits étaient tels que l'homme le plus éminent en talent et en caractère n'aurait pu y remédier qu'en s'emparant de l'autorité. C'était un spectack unique dans l'histoire du monde que la révolution qui venait de s'opérer, et celle qui se préparait ; car tout annonçait la dissolution entière du corps social en 1792 : toutes les anciennes institutions étaient détruites ; celles qui les remplaçaient étaient sans consistance. La nouvelle Constitution et ceux qui l'avaient faite n'avaient aucun crédit ; ils n'avaient su rallier à eux ni les préjugés, ni les passions, ni les intérêts ; il semblait qu'ils eussent cherché avec beaucoup de soin tous les moyens de division et d'anarchie ; et véritablement ils les avaient trouvés. La peine qu'ils avaient prise pour endoctriner le peuple avait réussi fort au delà de leurs vœux et de leurs combinaisons ; le système d'égalité et ses redoutables conséquences menaçaient toutes les propriétés et tous les pouvoirs ; c'était là ce que les gens grossiers, les intrigants, les fripons, appelaient la Constitution ; tandis que les gens honnêtes, mais bornés, qui l'avaient adoptée ne voyaient dans l'inefficacité de ses lois que la résistance de l'aristocratie, qui était elle-même opprimée. Ainsi toutes les classes de la nation , toutes ses subdivisions sociales et politiques étaient en convulsion ou en délire.

Les républicains seuls, dans ce désordre, mettaient de la suite et de l'audace dans leurs projets ; et les clubistes, associant à leur empire la populace, proclamaient partout les

maximes et les fureurs d'une démocratie licencieuse. Tel était alors l'état de la nation, dont les représentants, faibles on corrompus, avaient à régler les destinées ; ils en étaient incapables. Le roi, la cour, les royalistes ne l'étaient pas moins. Quelques mesures vigoureuses furent proposées : le roi les rejeta parce qu'il eût fallu s'allier aux Constitutionnels, s'appuyer de la garde nationale et des départements. C'était mon opinion, et le roi, depuis son retour de Vaîvnnes, avait pris confiance en moi ; mais la reine, en m'hoîii tiant de sa bienveillance et en ne doutant pas de la pureté de mon dévouement, ne voulait rien tenter par les Constitutionnels1, quoiqu'elle fût en rapport et en négociation avec quelques-uns des principaux. Cette politique passionnée, qui a été constamment celle de tous les membres de la famille royale, n'a pas peu contribué à en accélérer la chute. La vertu même et le noble caractère de Mme Elisabeth ne la défendaient pas de cet aveuglement. Le roi seul eût été sincèrement disposé à suivre une marche plus raisonnable. La justesse de son esprit lui faisait apercevoir tout ce qu'exigeait sa position ; mais la faiblesse de son caractère ne lui permettait aucune mesure forte et décisive ; et la reine entretenait son indécision par l'exagération de ses espérances dans l'influence et les plans de l'empereur son frère et du roi de Prusse, quoique Louis XYI eût de l'inquiétude sur le résultat de leur intervention et beaucoup de répugnance à mêler les étrangers aux affaires de la France.

1. Le 31 juillet 1791 la reine écrivait au comte de Mercy une lettre confidentielle pour désavouer celle qu'elle venait d'adresser la veille à son frère l'empereur Léopold, et qui lui avait été dictée par le parti constitutionnel, dont elle résumait la politique. Ces deux lettres font partie du recueil de M. d'Arneth, Marie- Antoinette, Joseph II und Leopold If, paires 188 et 193.

Malheureux prince, dont les vertus et les défauts n'avaient rien de complet ! Il accordait à cette époque quelque confiance à M. de Montmorin, que l'habitude du danger avait rendu plus fort et plus décidé1. Il consultait aussi M. Bertrand de Moleville 2, qui ne manquait pas de courage et de fidélité, mais qui n'avait ni les lumières, ni les talents nécessaires dans les circonstances difficiles. L'un et l'autre avaient ordre de se concerter avec moi3; j'étais d'accord avec M. de Montmorin sur la nécessité d'un plan intérieur indépendant de tout ce qui se tramait à Coblentz, concerté avec les départements, qui presque tous étaient bien composés, et avec les principaux chefs des gardes nationales. Je voulais que le

1. Le comte de Montmorin était encore ministre des affaires étrangères, mais il préparait déjà sa démission, qui fut acceptée le 19 novembre 1791. Son successeur fut M. de Lessart, à défaut de MM. de Moustier et de Ségur, qui refusèrent ou qui furent écartés par l'Assemblée.

2. Bertrand de Moleville, précédemment intendant de Bretagne, avait remplacé au ministère de la marine, le 7 octobre 1791, le vice-amiral Thévenard. Il y resta jusqu'au 16 mars 1792, et eut pour successeur le girondin Lacoste.

3. Mallet du Pan écrivait dans ses Notes au mois de novembre 1791 : « M. de Montmorin était l'homme fort du ministère au moment de sa retraite. Malouet et moi l'avions décidé à présenter au roi un plan de conduite et à se servir des circonstances légalement ; spécialement d'aller à l'Assemblée nationale et de leur dire que les puissances étrangères (dont il remettrait les dépêches) ne le croyant pas libre, il fallait constater cette liberté; qu'en conséquence il demandait d'aller à Fontainebleau ou à Compiègne, de choisir un nouveau ministère qui n'eût coopéré ni à la Constitution ni à son acceptation, et d'y aller avec sa garde propre. Ou l'Assemblée nationale eût refusé, et elle constatait la servitude du roi ; ou elle eût accepté, et le roi se délivrait des traîtres de son conseil ; il s'en faisait un de royalistes affectionnés. M. de Montmorin a insisté à trois reprises; il s'est jeté aux genoux delà reine; tout a été inutile; on s'est effrayé des conséquences et de la crainte d'une révolution. » {Mêm. et Corr. de Mallet du Pan, I, 248.)

roi ralliât à cotte force' celle des royalistes, dispersés, incertains, répugnant à toute alliance avec les Constitutionnels ; qu'il leur en donnât l'ordre et l'exemple, et qu'un chef apparent, ayant la confiance de Sa Majesté, fût désigné. J'aurais voulu le maréchal de Rochambeau ; M. de Montmorin croyait M. de la Fayette plus convenable, à raison de son influence à Paris et dans les provinces sur les révolutionnaires non républicains ; la reine ne voulait ni l'un ni l'autre ; le roi excluait nommément M. de la Fayette. M. Bertrand voulut faire précéder toute autre tentative, de mouvements particuliers qu'il dirigeait, d'intrigues subalternes qu'il payait fort cher et dont il attendait toujours la plus heureuse issue. Je n'ai connu ni voulu connaître ses moyens, ses rapports et son but ; tout cela me paraissait insensé, déplorable ; je le dis h M. il»1 Montmorin, qui était de mon avis ; je l'écrivis au roi, et je résolus de quitter Paris.

L'insurrection de Saint-Domingue avait éclaté2; j'avais

t . Cet accord d'opinions diverses, réunies pour défendre la monarchie, (;tait la première condition du plan de Malouet; des tentatives furent laites dans ce sens. On lit dans le Mémorial de Gouverneur Morris, à la date du 2 octobre 4791 : « Après dîner je vais chez Mme de Staël. J'y trouve une société très-mèlée. Elle me dit qu'elle a donné un dîner de coalition. 11 y a Beaumetz, l'évêque d'Autun, Al. de Lameth, le prince de Broglie, etc. Malouet arrive ainsi quo le comte de La Marck. Je fais la remarque que ce dernier cause avec Mme de Staël en particulier. Quant aux autres qui ont dîné ici, leur coalition est très-naturelle. » (I, 321.) Quelques jours plus tard, le 22, Gouverneur Morris parle d'un conseil privé réuni par la volonté du roi et dont Malouet avait dû faire partie, (p. 322.)

2. Le décret du 18 mars 1790, qui établissait, au moins implicitement, l'égalité des droits politiques entre les colons et les hommes do couleur libres, avait été le point de départ des troubles. L'Assemblée générale de Saint-Marc, organe des colons, protesta contre ce décret et engagea une lutte armée contre le gouvernement. L'opposition ne

toute ma fortune dans cette colonie ; le roi y avait des forces suffisantes, si elles étaient bien dirigées, pour y maintenir son autorité. Je résolus d'y faire un voyage avec la permission de Sa Majesté. J'étais fondé à croire que les propriétaires et les administrateurs auraient quelque confiance en moi, et il me parut plus facile de servir là la chose publique que je ne pouvais le faire à Paris. Mais, comme les Constituants ne pouvaient, en sortant de l'Assemblée, occuper aucune place du pouvoir exécutif, je n'avais garde de solliciter une mission de Sa Majesté, qui voulait cependant me rendre porteur d'une lettre particulière pour M. de Blanchelande ', par laquelle elle lui recommandait de suivre en tout mes conseils. Tout ceci se passait entre le roi, M. de Montmorin, M. Bertrand et moi.

Je devais m'embarquer à Brest, sur une frégate, dans le mois de décembre. Au moment où j'allais partir, sans m'être ouvert à personne sur mes projets, le Patriote fran-

fut pas moindre à l'occasion du décret du 15 mai 1791, qui confirmait, en les étendant, les principes de la nouvelle législation. Les hommes de couleur firent bientôt cause commune avec les noirs et répondirent aux colons par le terrible incendie du Cap, dans la nuit du 23 au 24 août. Voir les discours de Malouet dans les séances des 7, 11 et 13-mai 1791 (N°* 129, 133, 136 du Moniteur), et son Opinion (Collection des opinions, II, 326). C'est dans la discussion de ce décret du 15 mai 1791 que fut prononcée la phrase fameuse attribuée tantôt à Barnave, tantôt à Robespierre, et qui appartient en réalité à ûuport : Périssent les colonies plutôt qu'un principe!

1. Il avait, en 1790, succédé au comte de Reynier dans le gouvernement de Saint-Domingue. Obligé, à la suite de la révolte des régiments d'Artois et de Normandie et du massacre de M. de Mauduit, de quitter Port-au-Prince et de se réfugier au Cap, il demanda son rappel en signalant les nouveaux décrets comme incompatibles avec le rétablissement de l'ordre. —Le 18 avril 1793 il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire.

çais\ dont Brissot était, l'auteur, annonce, à l'article de Brest, que le 28 décembre on a fermé les portes de la ville, pour y faire la recherche de M. Malouet, dépêché à Saint- Domingue par le roi, pour y faire la contre-révolution. C'en fut assez pour me faire renoncer à mon voyage, mais non au projet de quitter Paris, où j'étais traduit dans tous les journaux révolutionnaires comme membre d'un comité autrichien qui n'exista jamais. Il était inutile que je restasse plus longtemps exposé aux insultes et aux menaces dont j'étais l'objet, sans pouvoir rendre aucun service secret ni apparent au roi et à la nation. Je me décidai à aller en Angleterre 2. L'abbé Raynal, qui avait, en sus de sa mauvaise

1 . Le 12 décembre 1791 le Patriote français insérait l'article suivant : « One diront les braves habitants de Brest quand ils apprendront que te ministère, pour expier sa faute d'avoir nommé des réfugiés de Coblentz au commandement de l'expédition de Saint-Domingue, va la confier aux fameux Arthur Dillon et Malouet? Cette nomination honorable est due au vertueux patriotisme de l'hôtel Massiac, où ce dernier s'escrime chaque jour dans les ingénieuses compositions dont cet hôtel régale l'Assemblée nationale. Aura-t-on encore la méchanceté de soupçonner le ministère de vouloir soutenir la contre- révolution dans les colonies, quand on le voit nommer des hommes aussi purs et aussi attachés aux principes de la Constitution? Des médisants assurent que les facultés intellectuelles de l'un de ces médiateurs sont régulièrement paralysées chaque après-dîner; mais son collègue, dont l'activité est connue (Malouet), fera pour deux, et l'on doit attendre une

grande harmonie entre lui et les Blanchelande et les Béhague Des

patriotes français commandés par l'irlandais Dillon! le maintien de la Révolution confié aux mains de Malouet ! »

2. Le comte de la Marck, qui avait quitté Paris dans les premiers jours d'octobre 1791, était en correspondance suivie avec M. de Montmorin, et prenait encore une grande part à tout ce qui intéressait la famille royale. Le 30 du même mois, il écrivait au comte de Mercy- Argenteau : « M. Malouet, qu'on avait retenu pendant quelques jours en annonçant l'intention de réclamer ses avis et ses conseils, n'ayant plus entendu parler de ce projet, s'est déterminé de partir pour l'Angleterre.

santé , beaucoup d'inquiétude et de chagrin , m'excitait à faire ce voyage, dans lequel il m'aurait accompagné ; je priai M. de Montmorin d'en prévenir le roi et de lui en demander la permission. Sa Majesté parut fâchée de mon projet d'éloignement, et dit à M. de Montmorin : « Le voyage de Saint-Domingne pouvait être utile à ses affaires; mais l'Angleterre? C'est donc pour me quitter? Cependant, s'il ne se croit pas en sûreté en France, je ne voudrais pas l'y retenir. »

Cette réponse changea encore une fois tous mes projets ; j'étais attaché au roi, quoique je n'eusse aucune espérance de le servir. J'allai le soir même aux Tuileries, où je paraissais rarement. Le roi, instruit déjà par M. de Montmorin que je ne partais plus, me parla avec la plus grande sensibilité. Il n'y avait dans la chambre que son service et M. d'IIervilly, commandant de sa garde, qui lui était dévoué. « M. de Montmorin, me dit ce prince, m'a fait plaisir en me mandant votre dernier mot. » Mais sa bonté, sa conBance, celle dont m'honorait Mme Elisabeth, la bienveillance de la reine, ne me donnaient pas plus de prise sur leurs résolutions. Je n'étais pour eux qu'un serviteur fidèle, qu'ils ne pouvaient employer dans leur sens ni dans le mien. La reine et Mme Elisabeth étaient persuadées que j'étais dupe des Constitutionnels, qu'ils redoutaient plus que les Jacobins. Le roi au contraire aimait mes opinions politiques ; il les partageait; mais dans leur application il me trouvait trop

L'abbé de Montesquiou, qu'on n'a pas pressé de rester, se tient constamment à la campagne chez Mme du Chàtelet. Je vois donc le roi et la reine bien isolés et plus dénués que jamais de gens fidèles en état de veiller sur eux. » ( Cort esponâtiMt publiée par M. de Bucûtirt, 111, 2.:)'J.)

tranchant, trop pressé de prendre un parti décisif; il voulait user la démocratie ; il regardait le républicanisme comme une chimère qui ne pouvait durer ; la reine et Mme Klisabeth pensaient de môme; tous les rapports qui leur arrivaient des provinces annonçaient une amélioration sensible dans l'opinion publique, qui se pervertissait de plus en plus; car celle qui leur parvenait était sans influence, tandis que L'opinion des clubs, des cabarets et des carrefours acquérait une puissance énorme; et le moment approchait où il n'y aurait plus d'autre puissance.

Cependant, l'Assemblée législative tourmentait la conscience de Louis XYI par une persécution violente contre les prêtres réfrac taires'. On appelait ainsi ceux qui avaient refusé le serment et qui n'avaient pas voulu se soustraire à la suprématie de l'Eglise de Rome. Les prêtres constitutionnels étaient en général décriés par leurs mœurs, par leurs principes révolutionnaires ; et il était évident qu'en leur attribuant exclusivement toutes les fonctions et les prérogatives du ministère ecclésiastique, les novateurs voulaient anéantir en France l'autorité du pape et l'exercice du culte catholique, réduit ainsi à des formules et à des prêtres qu'on livrait à la dérision et au mépris du peuple.

1. Le 2(J novembre 1791, sur le rapporl présenté par François de Neufehàteau au nom du comité ecclésiastique, l'Assemblée législative décida que « tous les ecclésiastiques prêteraient le serment civique dans le délai de huit jours; que les réfractaires seraient privés de tout traitement et de toute pension; qu'ils seraient réputés suspects de révolte contre la loi et de mauvaises intentions contre la patrie, et soumis à la surveillance dos autorités, etc. » — Enfin, le"27 mai 1*792, fut volé le décret qui prononçait la peine de la déportation contre les ecclésiastiques non assermentés. — . Louis XVI refusa sa sanction, et ce refus devint le prétexte de l'insurrection du 20 juin.

Le roi n'avait plus pour ministres que des hommes désignés par le club des Jacobins et qui en professaient les maximes; on avait dénoncé, et on l'avait forcé de renvoyer tous ceux qui n'étaient pas sur cette ligne , tels que MM. Bertrand, de Lessart, de Grave, Narbonne et Monciel, plus ou moins Constitutionnels, mais incapables de trahir la confiance du roi s'il leur en avait accordé1. Au moins ne voyait-il pas en eux des ennemis, quoiqu'une imprudence de M. de Narbonne eût excité son juste mécontentement2. Lorsque ce malheureux prince eut pour tout conseil Roland, Clavière et Dumomïez, obligé de sanctionner les décrets

1. On lit dans les Mémoires de La Fayette : « Les généraux étaient convenus entre eux d'écrire chacun une lettre à Narbonne qui exprimât leur confiance et le prix qu'ils mettaient à lui voir conserver sa place; ils espéraient l'appuyer ainsi dans le conseil. Narbonne donna connaissance de ces lettres à ses amis; on les fit imprimer sans sa participation et contre son vœu. Le roi saisit cette occasion de le renvoyer. Le

reste du ministère ne put plus se soutenir lui-même. Il serait fort

injuste d'accuser M. de Lessart de .trahison, mais il avait négocié avec une timidité fâcheuse. Brissot le fit décréter d'accusation.» (10 mars 1792.) C'était la réponse de l'Assemblée au renvoi de Narbonne.

Le roi se vit réduit, à partir de ce moment, à choisir ses ministres parmi les Girondins. La nomination de Dumouriez aux affaires étrangères (15 mars) avait été suivie de celle de Lacoste à la marine, de Roland et de Clavière à l'intérieur et aux finances, en remplacement de Bertrand de Moleville, de Cahier de Gerville et de ïarbé, démissionnaires. Le ministère girondin, complété bientôt par l'entrée de Servan à la guerre et de Duranton à la justice (14 avril), devait disparaître lui-même le 12 juin, et par sa retraite donner un nouveau prétexte à l'insurrection du 20. —L'Assemblée, par le choix des ministres qu'elle imposait à la royauté, préludait à la déclaration de guerre du 20 avril contre l'empereur... (Mme de Staël, Considérations, etc. 11, 3t>, et Bertrand de Moleville, I, 253).

2. Cette imprudence est celle dont il est question dans la note précédente, d'avoir communiqué les lettres des généraux. Le roi pouvait se trouver compromis par ce fait vis-à-vis des autres ministres.

contre les prêtres, contre ses frères, ou de résister à ses ministres ainsi qu'à l'Assemblée, il sentit enfin toute l'horreur de sa position. Il appela M. de Montmorin, et lui dit qu'il ne pouvait pas considérer comme ses ministres des hommes qui étaient ouvertement ses ennemis ; que, dans l'impossibilité où il était de les chasser et de composer un conseil apparent auquel il pût se fier, il se décidait à nommer un conseil secret, auquel il abandonnerait la direction des affaires; que lui, M. de Montmorin, l'archevêque d'Aix, l'abbé de Montesquiou et moi, étaient ceux dont il avait fait choix, et qu'il assignait au lendemain à minuit la première assemblée de ce conseil.

M. de Montmorin répondit qu'il ne doutait pas que les personnes que Sa Majesté venait de nommer ne sacrifiassent toute espèce de considération et même leur sûreté personnelle à la fidélité qu'ils lui devaient ; mais qu'il ne pouvait pas lui dissimuler que, dans la situation violente où nous étions, un conseil secret s'assemblant régulièrement était un danger de plus, et ne présentait aucune ressource ; qu'il n'y avait pas de moyen de faire exécuter les arrêtés de ce conseil secret, puisque les ministres, qui disposaient de tous les moyens d'exécution, ne se prêteraient pas à des mesures contraires à leurs opinions et aux intérêts de leur parti; qu'on ne tarderait pas à s'apercevoir de la réunion plus fréquente des conseillers désignés et de leur influence sur les déterminations du roi ; qu'il arriverait alors infailliblement qu'on mettrait en insurrection le peuple de Paris contre la cour, et que Leurs Majestés seraient exposées à de nouveaux outrages, si l'on ne commençait par s'assurer des moyens de s'en défendre.

A ces observations de M. de Montmorin, j'en ajoutai une

qui ne lui avait point échappé, mais qu'il n'eut pas le temps de développer, parce que le roi lui donna ordre d'aller tout de suite nous trouver et de revenir le soir avec nous aux Tuileries.

M. de Montmorin obéit, et se rendit successivement chez Mgr l'archevêque d'Àix, chez l'abbé deMontesquiou et chez moi. Nous n'avions pu nous concerter, et à partir de cette époque nous ne nous sommes revus, ces deux messieurs et moi, qu'en Angleterre ; mais nous fîmes tous séparément la même réponse. J'écrivis la mienne, que M. de Montmorin remit au roi. Je lui disais, en substance, qu'il ne s'agissait pas, pour Sa Majesté, de trouver des expédients contre tel ou tel décret, telle ou telle mesure de l'Assemblée; qu'il n'était ni utile ni raisonnable d'établir une lutte d'opinions entre Sa Majesté et ses ministres, entre son conseil et l'Assemblée; qu'il fallait voir sa position plus en grand et de plus loin, soit en avant, soit en arrière ; que le cours des événements et la corruption de l'opinion dominante annonçaient une dégradation complète de l'autorité royale et une dissolution prochaine de la monarchie ; que la puissance désorganisatrice, croissant rapidement, ne pourrait être arrêtée, combattue que par une force armée nationale, et que c'était à composer cette force que devaient tendre toutes les combinaisons. Je revenais alors à mon plan de confédération des départements, des gardes nationales, en employant pour cela et les moyens et les hommes de la Constitution, ce qui était toujours un épouvantail pour le roi et la famille royale. Ainsi, en leur proposant ce dont ils ne voulaient pas, et en improuvant les petits moyens, les espérances futiles dont ils s'appuyaient, je ne leur étais d'aucun service, et j'arrêtais le développement de leur confiance ; car il est peu d'hommes,

et surtout peu de princes, qui aient un caractère assez fort pour aller au-devant de la censure et pour exposer franchement à leurs conseillers ce qu'ils prévoient n'en être point approuvé.

Je n'ai donc pas su exactement quels étaient les projets du roi et de la reine, et ce dont ils composaient leurs espérances ; j'ai aperçu seulement qu'il y avait plus de vague que de positif dans leurs idées et dans leurs démarches; qu'ils se reposaient principalement sur la division des Constitutionnels et des Jacobins, et qu'ils ne doutaient pas que les premiers, comme les plus nombreux et les plus forts, ne l'emportassent sur les républicains, et ne vinssent spontanément réclamer et relever l'autorité royale, lorsqu'ils la verraient en danger. Or, comme ils imputaient aux Constitutionnels la première explosion révolutionnaire et les désastres qui en étaient résultés , ils ne pouvaient vaincre le ressentiment qu'ils en conservaient, et ne voulaient leur avoir aucune obligation ostensible. Le roi et la reine étaient cependant en correspondance avec quelques-uns des principaux ; mais ils regardaient ceux-là comme convertis et entièrement dévoués à leurs intérêts; ce qui n'était pas tout à fait exact. Je sais qu'à cette époque, au mois de mai 1792, le général Dumouriez, anciennement lié avec M. de la Porte, et qui disait alors ne s'être fait révolutionnaire que pour servir la cause royale, eut une grande explication avec Sa Majesté, et que Bes idées, ses moyens, se rapportaient entièrement à ceux que M. de Montmorin et moi avions proposés; mais lorsqu'il conseilla au roi, comme condition préalable, d'abandonner toute opposition aux décrets sur les prêtres, d'abonder totalement dans le sens des Jacobins, d'adopter leur esprit, leur langage, pour mieux les tromper; cette politique macbia-

vélique déplut à Louis XVI dans ce qu'elle avait de faux et d'avilissant pour son caractère et sa dignité. Dumouriez perdit alors tout crédit sur lui ; et, comme le parti républicain le tenait déjà pour suspect, comme on avait quelque soupçon de ses intrigues, de ses projets, il jugea prudent de quitter le ministère1, et se fît employer à l'armée, moitié de gré, moitié de force ; car le maréchal Luckner n'en voulait pas, et lui ne voulait pas servir sous le maréchal; il voulait un commandement en chef, et il trouva le moyen de s'en créer un, que sa fortune et ses talents eurent bientôt agrandi ; car c'est à lui, à sa campagne de la Belgique, à ses victoires, à ses conquêtes, que la république dut la prolongation de son existence.

Dumouriez, avant de quitter le ministère, avait déterminé le roi, par mesure de sûreté pour sa personne et pour sa famille, à consentir à déclarer la guerre à l'empereur et au roi de Prusse, dont les dispositions hostiles n'étaient pas équivoques, mais dont les préparatifs n'étaient ni aussi imposants ni aussi accélérés qu'ils auraient dû l'être ; car, au dehors comme au dedans, les plus fausses vues, les plus mauvaises combinaisons prédominèrent dans les cabinets des princes étrangers et des princes français. Rien de ce qui pouvait irriter, enflammer les esprits, n'était oublié; mais on ne tenait aucun compte de toutes les mesures de force et de prudence nécessaires pour calmer, pour contenir ou sub-

i . Il y avait cinq jours que Dumouriez venait de quitter le ministère des affaires étrangères pour remplacer Servan à celui de la guerre, lorsqu'il donna sa démission de ce dernier emploi le 18 juin 1792. — Sa retraite et celle de ses collègues Duranton et Lacoste, à la même date, étaient motivées sur le refus du roi de sanctionner le décret qui ordonnait la déportation des prêtres réfractaires. (Fenières, III, 97. — Mémoires de Dumouriez.)

j uguer un grand peuple en insurrection. Des menaces, des insultes, de grands projets de vengeance et de petits corps d'armée, voilà comment débuta cette guerre terrible, qui devait faire verser tant de sang.

La déclaration du roi ' ne fut reçue par les révolutionnaires que comme un voile destiné à couvrir les intrigues secrètes de la cour avec l'empereur, le roi de Prusse et les émigrés. En effet, l'infortuné Louis XVI ne pouvait être de bonne foi dans cette déclaration, qu'on avait eu la plus grande peine à lui arracher; car, ainsi que Brissot s'en est vanté depuis2, c'est le parti républicain qui voulait la guerre, et qui la provoquait par des insultes à toutes les puissances. La reine n'en était pas fâchée ; elle y plaçait toutes ses espérances ; mais le roi était sincèrement affligé de se voir également compromis avec ses amis et avec ses ennemis. Le rôle de ses frères le tourmentait, et il en sentait toutes les conséquences dans la position cruelle où il allait se trouver.

Les émigrés, rentrant en France avec le drapeau blanc, tâchant d'y rallier tous les Français attachés à la monarchie, ne couraient que les chances ordinaires d'une guerre civile,

1. A la suite des grands débats du mois de janvier 1792 sur la guerre, et de la réponse de l'empereur François II à l'ultimatum posé par Dumouriez le 19 mars suivant, Louis XVI, dans la séance du 29 avril, vint en personne proposer « de déclarer la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême. » On lit dans les Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, que les yeux du roi, lorsqu'il prononça ces mots, « s'étaient remplis de larmes. » (I, 333.)

2. Dès le 16 décembre 1791, Brissot avait prononcé aux Jacobins un grand discours tendant à la guerre. Les révolutionnaires s'étaient divisés sur cette question. Appuyée par toute la Gironde, l'opinion de Brissot fut combattue par Robespierre, Camille Desmoulins et les journaux les plus révolutionnaires, tels que celui de Prudhomme, Les Révolutions de Paris. (N° 128, 17 au 24 décembre 1791.)

motivée de leur part par les persécutions qu'ils avaient essuyées et les outrages faits à la famille royale ; mais la réunion de leur cause à celle des étrangers la dénaturait. En se plaçant sous les étendards de l'Autriche et de la Prusse, ils se présentaient comme ennemis de la nation. Ces considérations, soumises à Louis XVI par M. de Montmorin, lui firent une vive impression ; il conçut pour la première fois la nécessité d'un plan de défense intérieur, séparé de toute alliance étrangère. Ce plan devait être composé de la garde constitutionnelle, des bataillons suisses, des gardes nationales de Paris et des départements les plus affectionnées. Il fut convenu d'y joindre les royalistes de l'intérieur et ceux des émigrés qui voudraient rentrer, en renonçant aux rassemblements de Coblentz. Le roi consentit, de plus, à signifier aux princes ses frères que, dans aucun cas, il n'approuvait ni ne permettait leur entrée en France avec les armées ennemies, soit qu'ils s'y réunissent comme auxiliaires, soit qu'ils se crussent en état d'agir en corps séparés. Je dressai les instructions qui étaient destinées à l'envoyé de Sa Majesté, et je proposai pour cette mission secrète Mallet du Pan1,

1. Rédacteur de la partie politique du Mercure de France dès 1784, Mallet du Pan, depuis le commencement de la révolution, défendait avec talent la doctrine de la monarchie constitutionnelle : de là sa liaison avec un grand nombre de députés, et en particulier avec Malouet. Les événements l'ayant forcé d'abandonner le Mercure à la fin du mois d'avril 1791, il songeait à se retirer à Genève, sa patrie, lorsque Malouet le désigna pour la mission dont il est ici parlé. Quant au sens des instructions que Malouet fut chargé de préparer et que corrigea le roi lui-même, on lit dans les Mémoires de Mallet du Pan : « Sans doute, pour une partie des royalistes émigrés, une contre-révolution était le retour pur et simple à l'ancien régime ; mais pour le roi, qui s'en réservait l'initiative, une contre-révolution c'était précisément une contre-constitution, ainsi qu'Alexandre de Lameth a nommé le plan proposé au roi par Mirabeau. » Telle était la'pensée sincère de Louis XVI. et ce qui le

mon ami, plein de zèle pour la cause royale et ayant sur notre situation les vues les plus justes et les plus étendues. Le choix de Mallet du Pan convint au roi; mais son départ fut difiéré par divers incidents jusqu'à la fin de mai.

Dès le mois de mai, ni M. de Montmorin, ni M. Bertrand ni moi ne paraissions plus aux Tuileries ; le Château était garni d'espions ; nous en étions entourés ; les journaux nous dénonçaient sans cesse. M. de Monciel », seul échappé à cette inquisition, voyait le roi secrètement de temps en temps, et moi M. de la Porte, avec qui j'avais d'anciennes relations. Nos communications par écrit avec Sa Majesté avaient pour intermédiaire M. Thierry, premier valet de chambre, et un capitaine de la garde, ami de M. Bertrand.

Le plan dont je viens de rendre compte était circonscrit dans un très-petit cercle ; M. de Clermont-Tonnerre, qui y était associé, avait la partie la plus active, et s'en acquittait avec beaucoup de discrétion et d'habileté ; il employait deux capitaines d'infanterie, gens sûrs et prudents, à dresser les rôles de tous les royalistes, militaires et autres, retirés alors à Paris, et sur lesquels on pouvait compter ; il en avait réuni plus de six mille, qui ne demandaient qu'un chef, un point de ralliement. M. d'Hervilly 2 était sûr de sa garde constitu-

prouve, c'est le choix môme que ce prince, conseillé par Malouet, fit de Mallet du Pan. — Ni Malouet ni son ami ne faisaient mystère de leurs convictions sur la nécessité de donner à la France un régime constitutionnel. « II ne peut y avoir de stabilité dans un gouvernement absolu qui succéderait à la Révolution actuelle, » écrivait alors Malouet à Mallet du Pan. (I, 283 et 285.)

1. Terrier de Monciel, ministre de l'intérieur du 18 juin au 9 juillet 1792. Le parti constitutionnel, dont il était l'organe, l'avait engagé à accepter cette position.

2. Louis-Charles, comte d'Hervilly, né en 1755, était en 1789 colonel du régiment de Rohan-Soubise. Il fit la guerre de l'Indépendance, et

i3G CHAPITRE XVIII.

tionnelle ; nous suppliâmes le roi de désigner l'officier général auquel il aurait le plus de confiance ; ce ne fut que deux mois après nos premières propositions, et quand il n'en était plus temps, qu'il désigna le maréchal de Mailly1, qui ne convenait sous aucun rapport. Mais quelque secrets que fussent nos projets, dont l'exacte vérité et les détails n'ont jamais été connus, avant même qu'aucun moyen de rassemblement à Paris et dans les provinces eût été arrêté, le plan fut soupçonné, et deviné plutôt que découvert. Un soupçon pour les Jacobins était une démonstration : quelques propos du commandant Acloque 2, de la garde nationale, et deux ou trois gardes constitutionnels, qui dans un café parlèrent avec indignation du parti républicain, suffirent à Brissot et à ses collègues pour provoquer la dissolution de la garde constitutionnelle, et bientôt après, l'horrible insurrection du 20 juin, et celle plus atroce encore du 10 août.

Pendant qu'on délibérait sur la suppression de cette garde

fut appelé, à la fin de 1791, au commandement de la cavalerie dans la garde constitutionnelle du roi. Pendant la journée du 10 août, il ne quitta pas Louis XVI ; ce fut lui que ce prince, déjà prisonnier dans la loge du Logographe, chargea de porter aux Suisses l'ordre de cesser le feu. Le comte d'Hervilly mourut à Londres le 14 novembre 1795 des suites des blessures qu'il avait reçues à la funeste affaire de Quiberon, où il partageait le commandement avec Puisaye.

1. Augustin-Joseph de Mailly, marquis d'Hautcourt, né en 1708, maréchal en 1783, mort sur l'échafaud le 23 mars 1794. Ce fut la veille du 10 août que Louis XYI lui donna le commandement des troupes réunies aux Tuileries.

2. Élu successivement, après la prise de la Bastille, représentant de la Commune, président de son district et commandant d'un des soixante bataillons de la garde nationale, Acloque se montra toujours dévoué au roi. Brasseur de bière comme Santerre, c'est tout ce qu'il eut de commun avec lui. Dans la journée du 20 juin, il se tint constamment auprès de Louis XVI.

constitutionnelle, M. d'HerviUy vint nous dire, à M. de Montmorin, à M. Bertrand et à moi : « Quel que soit le décret, je suis sûr de mon corps, et si le roi me le permet, je lui promets qu'avec mes douze cents hommes je chasserai l'Assemblée demain. » Nous nous réunîmes pour supplier le roi de ne pas sanctionner le décret de suppression, et de saisir cette occasion pour reconnaître et réunir le parti nombreux qui ne demandait qu'à le défendre. Malgré toutes nos instances, le décret fut sanctionné 1 ; mais malgré la sanction , si M. d'IIervilly n'avait craint d'être désavoué solennellement par le roi, ses gardes, furieux de la mesure, se seraient réunis le jour même aux Tuileries.

Nous étions au désespoir ; nous vîmes tous les préliminaires du 20 juin2, sans qu'il y eût aucun moyen d'opposer

\ . Cette garde, organisée par un décret de l'Assemblée constituante voté dans sa dernière séance (30 septembre 1791), était destinée à remplacer les gardes du corps, licenciés après le voyage de Varennes. Elle ne fut cependant installée que le 2 mars 1792. Violemment attaquée par Gensonné dans la séance du 23 mai suivant, où il dénonça l'existence d'un comité autrichien, sa dissolution fut votée le 29, sur la demande de Bazire, après un orageux débat.

La garde constitutionnelle avait pour commandant en chef le duc de Brissac ; sous ses ordres, MM. de Pont-1'Abbé et d'Hervilly commandaient l'un l'infanterie, l'autre la cavalerie.

2. Au sujet de cette journée, dont l'horreur devait être bientôt dépassée, Malouet écrivait à Mallefdu Pan : « Vous aurez vu dans les journaux les scènes atroces dont nous avons été témoins; le courage, la sérénité du roi, et le dévouement de quelques serviteurs fidèles ont sauvé sa vie et celle de la reine, mais in'ont pu les garantir des outrages les plus sanglants répétés pendant trois heures. Depuis ce temps, les affiches, les propos des républicains sont atroces, et leur parti est assez fort pour se trouver appuyé partout, dans toutes les assemblées, dans la garde nationale même, où il y a beaucoup de Jacobins ; les Feuillants, les Constitutionnels, les mécontents de toutes les classes ne sont que sur la défensive : l'esprit de l'Assemblée est toujours le même. Pétion défie tous ceux qu'il menace et tient en échec le département,

le moindre frein à l'audace féroce des factieux : la personne du roi et la famille royale furent soumises aux plus avilissants outrages. Cependant, la majorité des départements et l'armée tout entière se prononcèrent contre ces scènes de cannibales.

M. de la Fayette se rend à Paris, parle à l'Assemblée avec courage, menace la faction ennemie, obtient la majorité dans l'Assemblée , parce que le parti constitutionnel en était effectivement la majorité; mais dans Paris, où cette majorité était encore plus nombreuse, ce fut la plus vile populace et les scélérats dont elle suivait l'impulsion qui se montrèrent les plus forts, et imprimèrent à tous les citoyens

qui n'ose encore le dénoncer nominativement. La scène de lundi 2o a été aussi audacieuse de la part des factieux qu'il est possible : ils sont encore venus à la barre de l'Assemblée ; ils ont dit : « On cherche les auteurs de la journée du 20 : c'est nous, nous voici; » et ils ont eu les honneurs de la séance. Tout était prêt cependant pour défendre les Tuileries un peu mieux que le 20. J'y étais, et j'ai vu le Dauphin en habit de garde national; il a été insulté : « C'est pour vous tromper, a dit un officier du bataillon de la Croix-Rouge, qu'ils ont mis notre habit à cet enfant. » Enfin, les canons qui étaient dans la cour des Tuileries étaient surmontés du bonnet rouge. Vous voyez par là l'esprit d'une grande partie des citoyens, autres que les sans-culottes. Le côté droit de cette Assemblée est traité, comme l'ancien, de scélérat, traître, aristocrate. 11 ne peut plus parler sans être hué. Jaucourt a failli être assassiné. Que conclure de tout cela ? Non-seulement qu'il y a encore chez les factieux, mais dans la masse du peuple un tel esprit révolutionnaire, que ceux qui ne sont pas républicains aiment encore mieux se joindre à ceux-ci qu'à tous ceux qu'ils croient faiblement attachés à la Constitution. Que conclure encore? Que des hommes qui s'irritent jusqu'à la fureur des entreprises qu'on leur dénonce contre leur liberté anarchique, ne seront contenus sous le joug que par une force permanente : or, je vous demande où elle est, où elle serait, combien elle durera? Souvenez-vous qu'en parlant ainsi, c'est à vous et non aux puissances belligérantes que je parle, c'est à vos réflexions que je réponds. » (Mcm. et Corrcsp. de Mallet du Pan, I, 301.)

la terreur qui les a dominés pendant tout le cours de la Révolution.

M. de la Fayette, en sortant de l'Assemblée, espérait réunir chez lui tous les officiers de la garde nationale. Il comptait sur le zèle et l'affection des Parisiens, qui furent tièdes, intimidés, et ne lui montrèrent aucun empressement à Le seconder : il se décida à rejoindre son armée l.

1 . Le discours de la Fayette, à la barre de l'Assemblée, dans la séance du 28 juin 1792, avait été précédé d'une lettre datée du camp de Maubeuge le 1G, et dans laquelle il demandait la répression du parti jacobin. Arrivé à Paris le 28 juin, La Fayette en repartit le 1er juillet, et la royauté perdit une de ses dernières chances de salut. Le lendemain 29, Malouet écrivait à Mallet du Pan : « L'état des affaires publiques est toujours menaçant : les Jacobins et la portion républicaine, ce qui est la môme chose, se déploient avec une audace toujours croissante. L'apparition de M. la Fayette à la barre de l'Assemblée a eu lieu hier au milieu des murmures et des applaudissements; il est venu appuyer sa lettre et demander, au nom de son armée, la punition des attentats du 20, la destruction des Jacobins. Guadet et son parti l'ont attaqué et inculpé d'avoir quitté l'armée : il a fallu en venir à l'appel nominal pour savoir si l'on interpellerait le ministre de déclarer s'il avait accordé un congé au général ; une majorité de cent voix a fait rejeter la motion de Guadet,1 mais on n'a rien décidé sur la pétition, et les Jacobins se sont assemblés cette nuit comme à l'ordinaire; les sections s'assemblaient aussi, et le parti de Pélion y domine toujours. Il en est de même des adresses approbatives et improbatives de la journée du 20 ; les injures contre le roi et la reine l'emportent sur les improbations. Un garde-française, de la section des Minimes, a dit qu'il se chargeait de tuer le roi s'il ne soutenait pas les décrets : le président a voulu le faire retirer, la faction s'y est opposée, et c'est le président qui a été obligé de sortir. Les dispositions pour faire arriver ici, le 14 juillet, un grand nombre de fédérés s'exécutent, malgré le refus de sanction.

« L'Assemblée veut sortir d'ici et emmener le roi, n'en doutez pas; ils intriguent partout pour faire nommer une Convention nationale : ils comptent sur les provinces du midi. Si 31. de la Fayette, après avoir passé le Rubicon, en reste là, ils auront encore gagné du terrain. Je vois bien des gens persuadés que l'Angleterre appuyé le parti républi-

Les adresses énergiques de soixante-dix départements contre l'attentat du 20 juin n'eurent pas plus de suite et de succès ; elles produisirent à la cour de fausses espérances, une sécurité funeste ; il semblait que Louis XVI, en s'abandonnant ainsi au cours des événements, en ne les prévenant jamais, en ne s'aidant d'aucun des moyens qui lui étaient offerts, avait la certitude des plus grandes ressources ; mais nous avions malheureusement la certitude que ces ressources n'existaient pas. Cependant, croira-t-on que le roi, qui avait l'esprit juste ; que la reine, qui ne manquait ni de lumières ni de courage ; que Mme Elisabeth, qui en avait beaucoup, se réduisissent volontairement, au milieu des plus grands dangers, à une complète inaction? Hélas ! je dois le dire en le déplorant : iftie multitude d'intrigants ou de gens officieux entouraient la famille royale ; leur zèle aveugle, indiscret, sans moyens, créait sans cesse des espérances de contre-révolution, entretenait, au nom du roi, des rapports dangereux avec les plus furieux Jacobins, avec divers membres de l'Assemblée. Guadet, Yergniaud, Pétion, Santerre, étaient admis à cette correspondance. Nous ne fûmes instruits qu'au dernier moment de cette misérable intrigue, et nous sûmes par le roi lui-même, quelques jours avant le

cain. Le ministre Morris me disait hier : « Si cela n'est pas vrai, c'est au moins vraisemblable. » M. de la Fayette semble annoncer que son armée est prête à marcher sur Paris. Le roi est calme, résigné à tout ; il écrivait le 19 à son confesseur : « Venez, monsieur ; je n'eus jamais autant besoin de vos consolations ; j'ai fini avec les hommes, c'est vers le ciel que je porte mes regards. On annonce pour demain de grands malheurs : j'aurai du courage. » Les journaux de Brissot et Condorcet sont plus féroces que jamais. Adieu, mon ami. » (Mêm. et Corresp. de Mallet du Pan, I, 302.) Voir encore : Rœderor, Chronique de Cinquante jours, p. 87 ; les Mémoires de Ferrières, III, 128 ; Vllistoire de France de Toulongeon, confident de La Fayette, I, 2S0.

10 août, que Pétion et Santerre avaient promis d'empêcher l'insurrection1, moyennant sept cent cinquante mille livres, qui servirent à la payer.

Indépendamment de ces misérables ressources, je ne doute pas que la sécurité et les espérances de la reine et de Mme Elisabeth ne se rattachassent aux secours des puissances étrangères2, que le roi n'a jamais provoqués qu'avec beaucoup de circonspection, et en se flattant toujours d'éviter une guerre nationale. Cette combinaison était aussi inconséquente que toutes les autres : il n'y avait rien de précis, rien de complet, rien d'arrêté dans son plan; les pouvoirs secrets donnés au baron de Breteuil étaient éventuels, plus vagues qu'illimités ; ils n'appelaient point les armées étrangères, ni les corps d'émigrés rassemblés au dehors ; ils tendaient à une médiation des alliés de la France. Ces

1 . On peut voir sur ce point la déclaration de Bertrand de Moleville. [Mémoires, II, 131.)

2. C'est le 4 juillet 1792 que la reine adressait au comte de Mercy ce pressant appel : « Vous connaissez déjà les événements du 20 juin ; notre position devient tous les jours plus critique. Il n'y a que violence et rage d'un côté, faiblesse et inertie de l'autre. On ne peut compter ni sur la garde nationale ni sur l'armée ; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se jeter ailleurs. Il est plus que temps que les puissances parlent fortement. Le 14 juillet et jours suivants peuvent être l'époque d'un deuil général pour la France et de regrets pour les puissances qui auront été trop lentes pour s'expliquer. Tout est perdu si l'on n'arrête pas les factieux par la crainte d'une punition prochaine. Ils veulent à tout prix la république; pour y arriver, ils sont résolus d'assassiner le roi. Il serait nécessaire qu'un manifeste rendît l'Assemblée nationale et Paris responsables de ses jours et de ceux de sa famille. Malgré tous ces dangers, nous ne changerons pas de résolution. Vous devez y compter autant que je compte sur votre attachement. Voilà le moment de m'en donner une grande preuve en sauvant moi et les miens, s'il en est temps. » (Arnelh, Marie-Antoinette, Joseph II und Leopold, p. 265.)

pouvoirs s'étendirent entre les mains du baron de Breteuil1. Léopold, qui jugeait mieux que les autres la position de Louis XYI et l'état de la France, avait voulu négocier avec les Constitutionnels, et c'est là ce qu'il fallait faire. Son jeune successeur *, les rois de Prusse, de Suède, l'impératrice de Russie, jugeaient en despotes des sujets révoltés ; les émigrés, les princes français brûlaient de rentrer en France, des verges à la main ; ils ne prévoyaient aucun obstacle, et ils transmettaient aux étrangers leur présomptueuse confiance.

Mais, quels que fussent les vœux, les espérances de la famille royale, rien ne peut justifier l'imprudence du roi de s'être isolé sans défense au milieu de ses ennemis, de n'avoir su ni voulu rallier à lui un parti national ; car il se montrait ainsi en opposition avec l'universalité de la nation, ce qui n'était pas. La nation était elle-même en opposition avec le parti républicain; et tout infatuée qu'elle fût de sa Constitution, elle entendait conserver la monarchie et le monarque, dont le devoir était de se rallier à elle, sauf à l'éclairer ensuite sur les vices des nouvelles institutions ; et ces vices commençaient à être sentis par tous. Mais au dehors, la violence des ressentiments, d'une part, et de l'autre, le désir qu'on pouvait supposer aux puissances rivales d'affaiblir celle de la France, traçaient au roi les mesures qu'il avait à

i. Louis-Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil, né en 1733. Chargé, après le renvoi de Necker, de former ce ministère dont la courte durée fut marquée par la prise de la Bastille, il reçut, dès cette époque, de pleins pouvoirs pour communiquer au besoin avec les puissances étrangères. Rien ne prouve que ces pouvoirs aient été révoqués en juillet 1791, comme l'a dit Bertrand de Moleville. [Mémoires, 1, 27ii ; V. la note de M. F. de Conches, Louis XYI, etc., IV, 270.)

2. François II succédait, le 2 mars 1792, à son père Léopold II.

prendre dans l'intérieur pour sa sûreté et pour celle de la monarchie.

M. de la Fayette, qui jugeait plus sainement alors l'état des choses qu'au commencement de la Révolution, était de bonne foi dans son désir de se consacrer au salut du roi et de la Constitution, après avoir contribué à mettre l'un et l'autre fort en péril. Il était sûr de son armée et de celle de son collègue Luckner, si le roi consentait à se mettre à leur tête ; il était venu au mois de mai à Paris pour lui en faire la proposition ; et, comme il savait que Sa Majesté avait confiance en moi, il me fit demander un rendez-vous chez Mme la princesse d'Hénin , où étaient Mme de Poix et Mme de Simiane. Nous eûmes une longue explication ; je ne dissimulai point à M. de la Fayette ce que je pensais de ses torts envers le roi, et tout ce que je croyais qu'il avait à faire pour les réparer; il y était parfaitement disposé, et je me trouvai pour la première fois dans un accord complet avec lui sur le mal et sur le remède. En supposant le consentenu nt du roi, nous étions loin d'espérer celui de l'Assemblée à son départ pour l'armée : il fallait donc y pourvoir par la rase ou par la force, et c'est à quoi M. de la Fayette aurait îvussi en portant sur Compiègne une division de son armée, dont les détachements auraient favorisé le départ de la famille royale, en s'aidant des gardes suisses et de la garde nationale fidèle. Il était bien entendu que l'adhésion du roi à l'acte constitutionnel et à ceux qui le défendaient serait franche et entière, sans autre restriction que celle que j'éîit iin.ais moi-même, savoir qu'il serait réformé le plus tôt possible et qu'on abandonnerait tout ce qui contrariait le gouvernement monarchique, sans aucun profit pour la liberté.

144 CHAPITRE XVHI.

Avant de voir le roi et de lui proposer ses moyens, M. de la Fayette désirait que Sa Majesté fût prévenue par moi de la nécessité de les adopter. M. de Montmorin avait déjà tenté inutilement de le rapprocher de la famille royale ; et, comme je n'avais avec lui aucun rapport de liaison ou d'opinion, comme le roi et la reine n'ignoraient pas que je m'étais prononcé contre la Constitution, mon avis en cette circonstance ne pouvait paraître suspect. Je me chargeai sans balancer de cette commission ; il fut convenu que je m'adresserais au roi et M. de Gouvernet l à la reine, et qu'après notre démarche, M. de la Fayette demanderait une audience de Sa Majesté. J'allai dès le lendemain au lever du roi ; il n'y en eut point ; les ministres étaient dès huit heures du matin dans son cabinet ; je me rendis immédiatement chez M. de Montmorin ; j'écrivis au roi de concert avec lui, et il ajouta quelques phrases à ma lettre pour en confirmer le contenu, et rappeler toutes les instances qu'il avait déjà faites pour arriver ai terme proposé.

Le roi nous répondit dans la soirée qu'il ne voulait pas quitter Paris pour aller à l'armée ; que cela était inutile et dangereux; mais qu'il savait le meilleur gré à M. de le Fayette de ses dispositions ; qu'il le verrait avec plaisir qu'il l'engageait à maintenir son armée dans ce bon esprit; et ce fut à peu près tout ce qu'il lui dit le jour suivant. La reine fut plus réservée avec M. de Gouvernet ; elle montra de

1. Le comte de la Tour-du-Pin Gouvernet, fils du comte de la Tour-du-Pin, ministre de la guerre de Louis XVI, était l'aide de camp du marquis de Bouille lors de la répression des troubles de Nancy. Lié avec Mounier, Malouet, Lally-Tolendal, dont il partageait les opinions politiques, il se réfugia en Amérique pendant la Terreur, et mourut près de Lausanne en 1837.

l'aigreur contre M. de la Fayette, et lui parla même avec beaucoup de froideur, et sans paraître attacher aucun prix ni la moindre confiance au dévouement qu'il témoignait'. Dans une querelle de société, il est encore utile et juste de compenser les mauvais procédés par les bons, et de faire céder les ressentiments les mieux fondés à des intérêts majeurs; mais en politique, quand il s'agit du salut de l'État, du monarque et de sa famille, il n'y a pas d'injures et de griefs qui ne doivent s'effacer par des services importants, par des considérations graves. Peut-il être question du passé, quand on a à supporter le poids du présent et l'inquiétude de l'avenir? C'est là le fardeau qu'il faut s'efforcer d'alléger. M. de la Fayette, n'ayant pas mieux réussi dans son secend voyage à Paris que dans le premier, n'en persévéra pas moins dans son projet de défendre la Constitution envers et ((•litre tous, et de déjouer, autant que cela dépendrait de lui, toutes les mesures des républicains. Cependant, l'espérance qu'il avait de maintenir son armée dans le parti constitutionnel dépendait essentiellement de la séparation totale de la cause royale du parti des étrangers; il était important de

1. La publication récente de la Correspondance de Marie-Antoinette a mis en évidence la politique de cette princesse. Très-opposée aux menées compromettantes des émigrés, elle se proposait, à l'intérieur, de rendre manifestes les vices de la Constitution, et à l'extérieur de préparer une restauration, non de l'ancien régime, mais de l'autorité royale, avec un point d'appui dans la réunion d'un congrès armé. « J'insiste toujours, écrivait-elle le 2;J novembre 1791 au comte de Mercy, sur le congrès armé comme j'en ai déjà parlé. Il n'y a que lui qui puisse arrêter les folies des princes et des émigrés, et je vois de tous les côtés qu'il viendra peut-être avant, peu un tel degré de désordre ici que, hors les républicains, tout le monde sera charmé de trouver une force supérieure pour arriver à une composition générale. » (Arneth, Marie- Antoinette, hteph II und Leopold, p. 22f>.)

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les

14f» CHAPITRE XVIII.

ne point montrer sous leurs drapeaux des princes français, des corps d'émigrés, qui, en se réunissant aux Autrichiens et aux Prussiens, appelaient contre eux les forces nationales, et ne laissaient plus dans l'intérieur aucune ressource au roi.

Je rappelai ces considérations à Sa Majesté, et le départ de Mallet du Pan fut résolu. Je fus chargé de rédiger ses instructions; le roi y ajouta, sur une bande de papier, une espèce de lettre de créance, portant que l'envoyé avait su confiance; ce qui était insuffisant. Les instructions ne furent pas moins inutiles. L'entrée en France à main armée des princes et des émigrés, sans aucune adhésion au parti co stitutionnel, et sans autre appui que les forces étrangère était la seule ressource à laquelle ils voulussent se confier; et le roi, qui en sentait bien les inconvénients, n'avait pas la force de la leur interdire d'une manière absolue ; peutêtre même qu'il n'aurait pas été obéi, s'il avait pris ce parti.

La négociation de Mallet du Pan se réduisit donc à ceci , que les princes formèrent un corps séparé des armées étrangères, et ne prirent aucune part ostensible au manifeste si imprudent du duc de Brunswick : ce qui n'empêcha pas qu'ils ne fussent considérés comme en étant les auteurs. Il y avait à cette époque bien peu d'hommes qui eussent des idées assez saines sur les circonstances où nous étions, pour distinguer dans cette Constitution, qui avait fait le malheur de la France, et dans les hommes qui lui étaient attachés, soit réellement, soit en apparence, le parti qu'on en pourrait tirer pour la réformer et pour renverser la faction républicaine ; il était plus simple de diviser toute la nation en deux partis : ceux qui voulaient l'ancien état de choses et ceux qui n'en voulaient pas. Voilà la grande pensée à laquelle tous les opposants étaient et sont restés fidèlement attachés,

moins un petit nombre de royalistes, signalés avec improbation sons le nom de modérés.

Jetais convenu d'un chiffre avec Mallet du Pan pour sa correspondance; c'était le meilleur de tous, mais le plus long et le pins difficile. Nous avions chacun un exemplaire d'un dictionnaire de rimes; le premier numéro indiquait ctlui de la page dont la première lettre était celle du discours et successivement ; le numéro deux indiquait la ligne et le troisième le rang de la lettre, etc. Mallet du Pan, dans son impatience, ne chiffrait que la dixième partie de sa lettre, et écrivait naturellement tous les mots qu'il croyait pouvoir intercaler aux chiffres ; d'où il résultait qu'on pouvait tivs-aisément entendre ou deviner la suite du discours. C'est dans cet état que m'arrivèrent sept lettres de lui après le 10 août; elles m'étaient adressées par MM. Bethmann, de Francfort, et par un négociant de Lausanne. J'étais alors • aclié, poursuivi : l'interception de ces lettres eût plus que motivé la proscription ; je ne m'explique pas encore comment elles sont arrivées, uon décachetées, à mon adresse.

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