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CHAPITRE XIX LE DIX AOUT. LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE

Avant d'arriver à cette fatale époque du 10 août, je ne dois pas omettre un fait important et ignoré, qui fait honneur à Mme de Staël. Je la connaissais et je l'aimais depuis son enfance ; la supériorité de son esprit et la bonté de son cœur ne l'avaient pas préservée des plus grandes erreurs d'opinion et de conduite pendant la révolution. Je n'avais voulu ni lui dissimuler mon improbation ni rompre avec elle; mais je la voyais moins fréquemment. En 1792, elle en était, comme bien d'autres, aux regrets et au désir de réparer les torts qui pouvaient être reprochés à elle-même ou aux siens. Elle m'écrivit dans les premiers jours de juillet, pour me prier de passer chez elle ; je m'y rendis. Je la trouvai fort agitée des scènes horribles qui s'étaient passées, et de celles qui se préparaient; car nous étions tous instruits du projet arrêté pour une insurrection générale contre la cour dans le commencement d'août. Après quelques réflexions douloureuses sur cet état de choses, Mme de Staël me dit, avec- la chaleur qui lui est propre : « Le roi et la reine sont perdus, si l'on ne vient promptement à leur secours, et je m'offre pour les sauver; oui, moi, qu'ils considèrent comme une ennemie, je risquerais ma vie pour leur salut, et je suis à peu près sûre d'y parvenir sans leur faire

courir aucun risque, ni à moi-même. Écoutez-moi ; ils ont confiance en vous. Voici mon projet, qui peut s'exécuter dans trois semaines, en commençant dans deux jours les préliminaires. Il y a une terre à vendre près de Dieppe ' ; je l'achèterai ; je mènerai à chaque voyage un homme sûr à moi, ayant à peu près la taille et la figure du roi, une femme de l'âge et de la tournure de la reine, et mon fils, qui est de l'âge du Dauphin. Vous savez de quelle faveur je jouis parmi les patriotes ; quand on m'aura vue voyager avec cette suite deux fois, il me sera facile d'amener une troisième fois la famille royale ; car je peux fort bien voyager avec mes deux femmes, et Mme Elisabeth sera la seconde. Voyez si vous \ m ilez vous charger de la proposition ; il n'y a pas de temps à perdre; rendez-moi ce soir ou demain la réponse du roi2. »

Le projet me parut excellent, autant que le sentiment qui l'avait suggéré. J'allai trouver sur-le-champ M. de la Porte 3,

1. La terre de Lamotte, appartenant au duc d'Orléans, qui cherchait en effet à la vendre. — Le parc s'étendait jusqu'au bord de la mer. (\o\. les Mémoires particuliers de Bertrand de Moleville, II, 136.)

2. Un historien récent de Mme de Staël a rappelé ce souvenir, bien honorable pour la mémoire de cette femme célèbre :

« Vers le 10 août, elle forma pour le roi un plan d'évasion, qui malheureusement ne fut pas adopté; et quand Marie-Antoinette fut amenée devant le tribunal révolutionnaire, elle écrivit de Coppet, où elle s'était réfugiée après les journées de septembre, une éloquente défense de la reine, de l'épouse et de la mère. » (Claude Vignon, Bévue française du 1"' octobre 1866.)

3. Arnaud de la Porte, intendant de la liste civile depuis le. 4 janvier 1791. Successivement intendant de la marine à Brest en <?76, intendant général de la marine en 1781, maître des requêtes et intendant des armées navales et du commerce maritime en 1782, il avait eu la plus grande part à l'administration de la marine sous les ministres de Sartine et de Castries. Au mois de juillet 1789, il était entré dans le ministère éphémère du baron de Breteuil. Arrêté trois jours après le

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on lui confiant ce que je venais d'entendre; je l'engageai à me mener par un escalier dérobé chez le roi. 11 s'y rendit seul pour m'annoncer, et j'attendais dans un cabinet qu'or me vînt avertir ; mais au bout d'une demi-heure, je le vis descendre fort triste. Le roi et la reine, craignant que j'insistasse sur la proposition de Mme de Staël, ne demandaient point à me voir.

M. de la Porte ne me conseilla point de monter ; il me dit que le roi et la reine n'accepteraient jamais aucun service de Mme de Staël; qu'ils me chargeaient cependant de lui dire qu'ils étaient très-sensibles à ce qu'elle voulait faire pour eux1 ; qu'ils ne l'oublieraient jamais ; mais qu'ils avaient des raisons pour ne point quitter Paris, et qu'ils en avaient aussi de ne point s'y croire dans un danger imminent. M. de la Porte me confia alors, sans aucun détail, qu'on était en négociation avec les principaux Jacobins ; que, moyennant de l'argent, ils se chargeaient de contenir le faubourg Saint- Antoine. Je retrouvai là toutes les chimères, tous les petits expédients de M. Bertrand ; je fis sentir à M. de la Porte combien il était fou, et même coupable de compter sur de telles

JO août et conduit à l'Abbaye, il fut traduit devant le Tribunal du 17 août, condamné et exécuté le 24 sur la place du. Carrousel, après avoir plus d'une fois embarrassé ses juges par la noble franchise de ses réponses. — Son interrogatoire avait duré un jour et une nuit.

1. Bertrand de Moleville, qui mentionne le plan proposé par Mme de Staël, s'est trompé cependant sur deux points : d'abord, en ne comprenant pas Mme Elisabeth au nombre des personnes pour lesquelles étaient préparés ces moyens d'évasion ; puis en supposant que le projet ne fut pas communiqué à la famille royale. Mais comme cet auteur ne cite aucun autre intermédiaire que le comte de Montmorin, il parait probable qu'il n'eut aucune connaissance de la proposition faite par Malouet au nom de Mme de Staël et par l'entremise de La Porte.

ressources; que les choses en étaient au point qu'il fallait s'assurer des moyens positifs de résistance et de salut; que la prépondérance des Jacobins à Paris, leurs projets, leur audace, et la férocité de la populace révolutionnaire, menaçaient évidemment la vie du roi et de la famille royale ; qu'il n'y aurait plus aucun moyen de leur échapper, si on ne les prévenait avant l'arrivée des Marseillais, que nous savions être mandés par le comité de la Commune 1. Je lui dis qu'au défaut du projet de Mme de Staël, M. de Montmorin s'était assuré de M. de Liancourt, qui commandait à Rouen2, et qui avait quatre régiments à ses ordres ; qu'il lui serait facile de les porter à Pontoise, où les gardes-suisses pourraient conduire Leurs Majestés. Je n'eus pas de peine à convaincre l'honnête et bon La Porte ; nous convînmes que j'écrirais au roi, dans le plus grand détail, tout ce que je pensais des dangers de sa position et des mesures à prendre pour en

1. L'arrivée de ces hommes, qui allaient donner aux événements une si terrible impulsion, avait été préparée par le décret du 8 juin 1792, œuvre du ministre de la guerre Servan et du parti girondin. Par ce décret, l'Assemblée avait ordonné que, à l'occasion de l'anniversaire du 14 juillet, chaque canton du royaume enverrait cinq hommes armés, et qu'il en serait formé un camp de vingt mille hommes sous les murs de Paris. C'était l'armée de l'insurrection. Partis le 2 juillet, les Marseillais, au nombre de cinq cent seize, arrivèrent à Charenton dans la soirée du 29 et furent casernes le lendemain à la Nouvelle-France. — Le 2 août, ils envoyaient à l'Assemblée législative une députât ion demandant la déchéance du roi, et l'Assemblée ordonnait l'impression de leur pétition. (Mémoires de La Fayette, III, 373.)

;'. I.o due, de la Uochefoucauld-Liancourt avait succédé en 1790 au duc d'Harcourt comme gouverneur général et commandant de la pro- \ince de Normandie. — Bertrand de Molcville, qui parle de ce projet dans ses Mimoires particuliers, ne l'attribue pas au duc de Liancourt, dont il mentionne seulement l'offre au roi de toute sa fortune, à l'exception de cent louis de rente.

sortir. Il se chargea de lui remettre ma lettre ; j'allai la concerter avec M. de Montmorin, et je n'y oubliai rien. Nous avions depuis le 21 juin arrangé avec l'ordonnateur de la marine au Havre, M. de Mistral ', dévoué au roi, l'armement d'un yacht qui aurait reçu la famille royale à Rouen et l'eût portée d'abord au Havre et à la dernière extrémité en Angleterre. M. de Liancourt était venu lui-même offrir ses services et les troupes qu'il commandait. Ma lettre était forte, pressante, très-détaillée sur les dangers qui menaçaient la famille royale et sur les moyens qui nous restaient ; je conjurais le roi, par toutes les considérations qu'il est inutile de rappeler ici, de prendre un parti ferme et prompt, de nous laisser le soin de préparer son évasion, ainsi que la liberté d'agir auprès des royalistes réunis à Paris, et des gardes nationales dévouées, telles que les bataillons des Filles-Saint- Thomas et des Petits-Pères 2.

Je lui demandais enfin de désigner l'officier général en qui il avait le plus de confiance pour commander les divers rassemblements projetés. Ma lettre fut remise au roi par M. de la Porte, après son dîner, dans le cabinet de la reine,

1. Commissaire général des ports et arsenaux au Havre depuis -1777, il avait reçu en 1787 la commission d'intendant de la marine au département de Normandie.

2. Lo bataillon des Filles-Saint-Thomas, fort d'environ cinq cents hommes, était le second de la deuxième légion et répondait à la section ou quartier de la Bibliothèque. Le 30 juillet 1792, aux Champs- Elysées, avait eu lieu entre ce bataillon et les Marseillais un conflit dans lequel fut tué le garde national Duhamel. Les officiers étaient Tassin de l'Étang, banquier, commandant en premier, et Boscary de Vileplaine, agent de change, commandant en second. Cités l'un et l'autre devant le Tribunal du 17 août, ils furent acquittés. Boscary, traduit une seconde fois devant le tribunal révolutionnaire, fut condamné le 3 mai 1794, avec onze autres hommes du même bataillon.

■ m il était avec la princesse et Mme Elisabeth. Le roi la lut -ans mot dire, sans la communiquer; et il se promenait à grands pas dans la plus vive anxiété. La reine lui demanda de qui était cette lettre. Sa Majesté répondit : « Elle est de M. Malouet ; je ne vous la communique pas, parce quelle vous troublerait. Il nous est dévoué ; mais il y a de l'exagération dans ses inquiétudes et peu de sûreté dans

ses moyens Nous verrons; rien ne m'oblige encore à

prendre un parti hasardeux L'affaire de Varennes est

une leçon ' . »

La reine et Mme Elisabeth n'ayant rien répondu, cet état d'embarras et de silence détermina M. de la Porte à se retirer, et on le laissa partir sans lui l'aire une question, sans le charger d'une réponse. Lorsqu'il nous rendit, à M. de Montmorin et à moi, ce qui s'était passé, celui-ci s'écria : « Il faut en prendre notre parti ; nous serons tous massacrés, • i cela ne sera pas long ! » Quelques heures après cette explication, à deux heures du matin, le baron de Gilliers2 arrive fort effrayé dans ma chambre ; il avait la confiance de Mme Elisabeth, qui l'envoya chercher à minuit, et lui dit: « Nous ignorons, la reine et moi, ce que M. Malouet a écrit au lui; mais il est si troublé, si agité, que nous désirons avoir connaissance de cette lettre. Rendez-vous chez M. Malouet, et priez-le de ma part de vous la confier, s'il a la minute, ou de m'en envoyer le contenu. » Je remis la minute de ma lettre à M . de Gilliers, qui la porta à Mme Ëli-

1. Bertrand de Moleville, dans ses Mémoires particuliers, reproduit la réponse que lui fit Louis XVI à ce sujet. (II, 131.)

2. Bien que Mme Elisabeth, ainsi que le roi et la reine, n'eût plus de maison, le baron de Gilliers était particulièrement attaché à la personne do cette princesse.

sabeth. Cette princesse, après l'avoir lue, lui dit : « Il a raison ; je pense comme lui : je préférerais ce parti-là à tout autre ; mais nous sommes engagés dans d'autres mesures ' : il faut bien attendre. Dieu sait ce qui arrivera ! »

Ce récit m'oppresse encore en l'écrivant, et il fera le même effet sur ceux qui me liront. Ce n'est pas seulement la faiblesse du roi et son indécision qui l'ont perdu : c'est surtout une disposition malheureuse de son caractère qui le portait à une demi-confiance pour tous ceux de ses serviteurs qu'il estimait, mais jamais à une confiance entière pour aucun.

Mme Elisabeth, qui avait plus d'esprit et de fermeté que son frère, participait à ce triste défaut ; et, chose encore plus singulière, la reine, qui ne manquait ni d'esprit ni de décision, était sur ce point-là à l'unisson avec le roi et sa bellesœur. Chacun d'eux avait ses demi-confidents ", ses agents,

i . Mme Elisabeth faisait sans doute allusion aux négociations engagées par la cour avec les chefs révolutionnaires. — On lit dans les Mémoires de Mme Campan : « La reine me confia (quelques jours avant le 10 août) que Madame Elisabeth avait trouvé un homme de bonne volonté, qui s'était chargé de gagner Pétion pour une somme considérable, et que ce député, par un signe convenu, avertirait le roi de la réussite du projet. Sa Majesté eut bientôt l'occasion de voir Pétion, et la reine lui ayant demandé, en ma présence, s'il en avait été content, le roi répondit : « Ni plus content ni plus mécontent qu'à « l'ordinaire ; il ne m'a pas fait le signe convenu, et je crois que j'ai « été trompé. » (II, 233. — Voy. encore Bertrand de Moleville, Mém., part. II, 131, Note.)

2. Dans une lettre adressée au comte de Mercy, le comte de la Marck s'exprimait ainsi à l'égard de la reine : « Il faudrait qu'elle se fit la loi de ne plus accorder à beaucoup de gens une demi-confiance, et qu'elle donnât sa confiance entière à celui qu'elle aurait choisi pour la seconder. » (Lettre du 28 septembre 1791. — Correspondances publiées par M. de Bacourt, III, 238.)

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m négociateurs, qui ne pouvaient se concerter sur rien, et devaient se contrarier souvent ; mais ce qui est tout à fait inconcevable quand on connaît bien tout ce qu'il y avait de mison, d'instruction et de bons sentiments dans ces trois m -nstes personnes, c'est qu'à aucune époque de la révolution, il n'aient demandé ni accepté un plan de conduite raisonnable, et pas môme un plan de défense dans le dernier moment de péril ; ou qu'ils aient laissé ignorer à ceux dont ils recherchaient et dont ils négligeaient les avis ce qu'ils voulaient substituer à telle ou telle proposition. Ce que m'avait dit M. de la Porte des négociations avec les Jacobins ne pouvait me paraître une base assurée; et nous sûmes le 7 août, à n'en pouvoir douter, qu'ils n'en avaient pas d'autre, sauf les secours bien incertains, bien dangereux, qu'ils pouvaient attendre des puissances étrangères; et cette espérance même, qu'on leur a tant reprochée, ils n'avaient pris aucune mesure pour la réaliser.

Dans la position où était Louis XYI, il devait sans doute se confier avant tout à l'armée nationale, se mettre à la tête des Français qui voulaient le défendre, et qui pouvaient anéantir une faction criminelle; mais si cette faction se montrait plus redoutable que le parti constitutionnel, qui aurait pu contester au chef de l'État le droit de faire intervenir alliés pour en empêcher la subversion? Les audacieux scélérats qui lui ont fait un crime de cette pensée, en supposant des faits qui n'existaient pas, eussent été plus fondés à le trouver coupable de n'avoir rien fait de ce que son devoir, l'intérêt de la France et le sien lui commandaient. A Dieu iir plaise que je considère jamais un monarque comme arbitre souverain du sort de ses sujets, pouvant sacrifier à son ambition, même à sa sûreté, les droits les plus sacrés ! Mais

lorsque des misérables sont parvenus à présenter leurs semblables et la plus vile populace comme la puissance publique, à usurper les droits de la volonté générale, c'est être leur complice que de ne pas se soustraire à un joug odieux et dégradant. Or, personne en France ne doute aujourd'hui que le plus grand nombre est au désespoir de tout ce qui s'est passé en 1792 et dans les années suivantes. Nous verrons bientôt ces fiers républicains passer presque subitement de l'enthousiasme de la démocratie à la plus abjecte adulation du pouvoir : une vanité féroce en avait l'ait des tyrans ; une vanité avide en fera des esclaves. Mais ce n'est point dans cette classe d'hommes qu'il faut chercher la nation ; elle ne fut point, à cette époque, aussi dégradée qu'on l'a cru ; elle a plutôt manqué de chefs que de vertus, et les peuples ne sont rien que par ceux qui les conduisent. Partout où il n'y a que des volontés et des forces individuelles sans un point de ralliement, sans une direction morale et énergique, les bons ont à peine la conscience de leur existence; les méchants seuls paraissent en évidence. C'est là ce qui impose aux gouvernants l'obligation d'être les plus vertueux des hommes ; sans quoi le malheur même ne les absout pas du mal qu'ils font ou qu'ils laissent faire.

Que les historiens de la Révolution s'extasient maintenan sur les habiles combinaisons du parti républicain contre les projets et les complots de la cour ! Lié d'amitié ou en relations avec tous ceux qui étaient dans les intérêts du roi, ayant eu jusqu'au dernier moment des rapports directs avec Sa Majesté et avec ses anciens ministres, j'ai provoqué et conseillé de toutes mes forces un plan de défense ou des moyens d'évasion ; j'en ai proposé plusieurs, mais je n'ai pu rien obtenir, et je n'ai rien aperçu qui ressemblât à un espoir

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fondé d'échapper à la dernière catastrophe. Tout était en mouvement contre cette malheureuse cour ; elle seule, dans l'inaction, résistant aux prières, aux conseils, aux offres de service des plus dévoués, attendait avec inquiétude le résultat de quelques misérables intrigues qui n'auraient pas dû tromper la plus vulgaire inexpérience. Et cependant Louis XVI n'était pas, comme on l'a dit, un prince sans mérite : il était timide et bon, sensé, très-instruit, pénétré de devoirs de roi ; mais il en faisait une fausse application à la triste situation dans laquelle il se trouvait. Il blâmait Charles Ier d'avoir pris les armes contre ses sujets, et il ne voulait pas l'imiter. Il se résignait à souffrir plutôt qu'à être • niisidéré comme promoteur d'une guerre civile ; il n'avait pas contre les Constitutionnels une aversion aussi prononcée que la reine et Mme Elisabeth; mais il ne s'y fiait pas et croyait pouvoir éviter de s'en rapprocher. Le parti jacobin leur inspirait encore plus de mépris que de crainte ; ils ne pouvaient s'accoutumer à voir là une force considérable ; ils ne pouvaient croire que les révolutionnaires ne fussent pas ci i itenus par les dispositions annoncées des puissances étrangères, et particulièrement, de l'empereur; ils les supposaient plus corrompus que fanatiques. De là cette confiance funeste clans les sacrifices d'argent1, et cet espoir frivole de paralyser leurs intrigues en les compliquant, de les affaiblir en les iiisant agir les uns contre les autres. Malheureuses et fausses combinaisons ! C'est ainsi qu'il suffit d'une erreur d'opinion, d'un seul défaut de caractère, d'un mouvement de colère

i. « La confiance de la reine venait de ce qu'elle croyait pouvoir compter sur Danlon, à qui elle avait fait remettre cinquante mille écus pou de jours avant ces terribles journées (10 août). » [Mém, de la Fayette, III, 376.)

pour rompre toute la chaîne des idées justes, des mesures sages, et nous précipiter, de fautes en fautes, dans un abîme de malheurs!

L'histoire et la postérité pourront juger plus sévèrement cette famille infortunée. Pour moi, sans aveuglement pour Louis XYI, sans exagération dans le respect et l'attachement qu'il m'a inspirés, je peins son caractère, celui de la reine, et de Mme Elisabeth, tels que je les ai vus, et j'explique leur épouvantable chute parles causes que j'ai aperçues. Je suis loin de justifier leur conduite; elle a été déplorable; mais j'ai vu plus d'une fois le courage et le talent s'effacer devant un sentiment passionné qui se crée des espérances illusoires, appelle les obstacles et repousse les ressources. Les caractères les moins inconséquents le sont toujours un peu. Il en est d'estimables dans le cours ordinaire de la vie, dont l'esprit, la raison s'éclipsent tout à fait dans les circonstances difficiles. C'est ce dont nous avons plus d'un exemple dans le cours de la Révolution.

M. de Lally, dont je n'ai point encore parlé, avec qui je n'avais alors qu'un commencement de liaison, mais de qui j'estimais autant le caractère que les talents, M. de Lally, apprenant en Suisse1, où il était retiré, les dangers, les outrages auxquels était exposée la famille

1. Après les 3 et 6 octobre, Lally, désespérant de fonder en France la monarchie constitutionnelle, avait adressé à l'Assemblée sa démission de député et s'était réfugié à Lausanne, où il fut bientôt rejoint par Mounier, lorsque celui-ci eut échoué dans son projet d'organiser en Dauphiné la résistance des assemblées provinciales. — Pénétré, comme Malouet et leurs amis, des vices de la Constitution de 1791, ce sujet lui inspira dans sa retraite l'écrit intitulé : Quintus Capitolinus aux Romains. Ce fut après les événements dont il est ici question que Lally émigra en Angleterre, d'où il revint en France en 1800.

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m vale, jugea digne de lui de revenir à Paris dès le mois d'avril, quoiqu'il ne put y être en sûreté ; mais il présuma que les honnêtes gens ne manqueraient pas de se réunir autour du roi en cas d'attaque ; et il méritait d'être compté parmi les vrais serviteurs de Sa Majesté, quoique son début aux États-Généraux l'eût signalé comme partisan d'une révolution qui n'avait déjà plus rien de commun [avec la réforme des abus et l'établissement d'une liberté modérée.

C'est dans ce dernier voyage de M. Lally que s'établit ♦•litre nous l'intimité dans laquelle nous avons vécu depuis 90 Angleterre et en France. Il se trouvait fréquemment à nus réunions chez M. de Montmorin, avec MM. de Maleshtilies, Clermont-Tonnerre, Bertrand, La Tour-du-Pin et Gouverneur Morris1, envoyé des États-Unis, pour qui le roi

1. Gouverneur Morris, né le 31 janvier 1752, mort le 6 novembre lNltl. Il était avocat à New- York, lorsque les événements l'appelèrent à prendre une part importante à la fondation des Étals-Unis comme député au congrès provincial, au congrès continental et enfin à la Convention chargée de rédiger la constitution américaine. Conduit plus tard en France par ses affaires personnelles, il y résidait depuis le 3 février 17Xi), lorsque, à la suite de plusieurs missions qui lui furent confiées par Washington, il fut, le 12 janvier 1792, nommé ministre plénipotentiaire des États-Unis à la cour de France. Le 12 janvier 1794, il fut remplacé dans ces fonctions par le célébra Monroo. — Clairvoyant et résolu, dévoué à la famille royale, il rédigea des notes et des mémoires destinés à l'éclairer sur les événements qui s'accomplissaient. Sa correspondance et divers écrits, mis en œuvre par M. Sparks, contiennent de précieux détails sur la Révolution. Il n'est pas sans intérêt ni sans enseignement de voir les républicains de France jugés par un membre de la démocratie américaine. « Vous savez, — écrivait-il le 14 mai 1792, — si du plus profond de mon cœur je désire le bonheur de la Fiance. Vous comprendrez donc facilement ce que j'éprouve en voyant ce pays marcher à grands pas vers le despolisme. Ils sont lombes dans l'erreur commune que, pour jouir de la liberté, il suffit de renverser le pouvoir. » Kt dans une autre lettre du 10 juin, adres-

avait du goût, et qui donnait à Sa Majesté, mais aussi inutilement que nous, les conseils les plus vigoureux. C'est le 7 août que pour la dernière fois nous dînâmes ensemble ; au moment de nous séparer, nous nous fîmes tous un dernier adieu. Notre conférence avait pour objet de tenter un nouvel effort pour faire enlever par les Suisses la famille royale ', et la conduire à Pontoise. Avertis fort en détail de

sée à Jefferson : « Dans leur rage d'abolition des anciennes institutions, ils ont oublié qu'une monarchie sans rangs intermédiaires n'est plus, sous un autre nom, que l'anarchie ou le despotisme. Malheureusement l'anarchie existe en ce pays à un degré tellement sans parallèle, et telles sont l'horreur et la crainte qu'a universellement inspirées la licence, ou plutôt le cynisme politique des sociétés jacobines, qu'il y a beaucoup de raisons de croire que la grande masse du peuple français accepterait le despotisme comme un bienfait, si ce despotisme offrait aux personnes et aux propriétés une sécurité seulement de la nature de celle qu'on goûte sous le pire des gouvernements de l'Europe. » (Mémorial de Gouverneur Morris, II, 137 et 143.) La France accepta, en effet, ce « despotisme; » mais ce n'est pas à Louis XVI que l'histoire reprochera de le lui avoir offert.

1. Lally, dans une sorte de procès-verbal annexé à sa Lettre au roi de Prusse, a reproduit une de ces conférences. La date qu'il y assign et quelque différence dans le sujet qui fut traité indiqueraient qu ce n'est pas la même dont il est ici question.

« Copie de la minute d'une séance tenue le 4 août 1792 :

« M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères M. Bertrand, ancien ministre de la marine. — M. de Glermont-Ton nerre. — M. de Lally-Tollendal. — M. Malouet. — M. de Gouvernet — M. de Gilliers. — Trois heures de délibération dans un endroit re tiré du jardin de M. de Montmorin.

« Chacun rendit compte de ce qu'il avait découvert. J'avais reçu une lettre anonyme dans laquelle on me dénonçait une conversation chez Santerre, annonçant le projet de marcher sur les Tuileries, de tuer le roi dans la mêlée et de s'emparer du prince royal, pour en faire ce que les circonstances exigeraient ; ou, si le roi n'était pas tué, de faire toute la famille royale prisonnière. Nous résolûmes tous qu'il fallait que le roi sortît de Paris, à quelque prix que ce fût, escorté par les Suisses, par nous et par nos amis, qui étaient en bon nombre.

tous les préparatifs du 10 août, nous étions rassemblés dès le matin chez M. de Montmorhi. Jl avait écrit au roi pour lui en faire part, et lui dire qu'il n'y avait plus à reculer ; que nous nous trouverions le lendemain avant le jour, au nombre de soixante-dix, aux grandes écuries, où l'ordre devait être donné de nous livrer des chevaux de selle ; que la ^arde nationale des Tuileries, commandée par Acloque, aiderait à notre expédition ; que quatre compagnies des gardes suisses partiraient à la même heure de Courbevoie, pour unir à la rencontre du roi ; que nous l'escorterions aux Champs-Elysées, où il monterait en voiture avec sa famille. Le porteur de la lettre étant revenu sans réponse, M. de Montmurin se rendit sur-le-champ chez le roi : Mme Elisabeth lui apprit que l'insurrection n'aurait point lieu ; que Sauterie et Pétion s'y étaient engagés, et qu'ils avaient reçu sipt cent cinquante mille livres pour l'empêcher, et ramenri' les Marseillais dans le parti de Sa Majesté. Le roi n'en était pas moins inquiet, agité, mais décidé à ne pas quitter

ftious comptions sur M. de Liancourt, qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi. et ensuite sur M. de la Fayette. Gomme nous finissions de délibérer, arriva M. de Malesherbes, qui vint presser Mme de Montmorin et Mme de Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait, et que Paris n'était plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de nouveau M. de Malesherbes, nous arrêtâmes que M. de Montmorin allait sur-le-champ partir pour le Château, pour informer le roi de ce que nous avions su et résolu. Le roi parut consentir, le soir, et dit à M. de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de Monciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allâmes le lendemain au Château; je causai longuement avec le duc deChoiseul, qui était entièrement de notre avis et voulait que le roi partît à quelque prix que ce fût; qu'il aimait mieux s'exposer à tous les dangers que de commencer la guerre civile. On annonçait que la déchéance serait prononcée le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autre ressource que l'armée de la Fayette... » n. 11

Paris. Quelques instances que pût faire M. de Montmorin, tout ce qu'il obtint fut la désignation du maréchal de Mailly pour commander aux Tuileries, et des instructions au commandant des gardes suisses et au brave Acloque, pour surveiller les mouvements des Jacobins, et se tenir prêts à tout événement. On a vu combien ces précautions étaient insuffisantes, et comment il eût été facile d'opposer plus de résistance à une populace furieuse, mais indisciplinée, et dans laquelle il y avait plus d'hommes entraînés malgré eux que poussés de leur propre mouvement.

Le même jour, après le dîner, nous étions dans le fond du jardin de M. de Montmorin, discutant tristement toutes les chances de cette horrible position. M. de Malesherbes nous dit : «Je ne vois plus qu'une mesure de désespoir : le roi s'étant interdit tout autre moyen de défense, il ne peut plus être question que de le préserver des assassins. Tout le parti révolutionnaire est armé contre lui, parce qu'il le suppose armé contre eux, et vous voyez quelles sont nos armes, puisque Sa Majesté se refuse à tout. Que le roi écrive au comité dirigeant de l'Assemblée que, pour faire cesser toutes les défiances et les mettre en état de rétablir l'ordre, il leur abandonne les rênes du gouvernement et les autorise à nommer un conseil de régence, jusqu'à ce que la paix soit faite. » M. de Malesherbes en était là, lorsque nous vîmes arriver un garçon du Château avec un paquet pour M. de Montmorin. Le roi lui envoyait une lettre de Guadet et Yergniaud1, et une du premier valet de chambre Thierry,

i . Cette lettre avait été écrite par Gensonné : destinée à "être mise sous les yeux de Louis XVI, elle était adressée au peintre Boze, admis dans une sorte de familiarité avec la famille royale, et dont. la fille> qui vit encore aujourd'hui, était souvent l'objet des caresses af-

chargé par eux do la remettre à Sa Majesté. Les deux députes lui faisaient la même proposition que venait de faire M. de Malesherbes, qui ne s'était sûrement pas concerté avec

fectueuses de la reine. Elle figura parmi les pièces à l'appui de Y Acte d'accusation dressé par Amar contre les Girondins, le 30 octobre 1792. On y remarque les passages suivants : « Tout autant que la liberté publique sera en péril, tout autant que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite du pouvoir exécutif, et que les conspirations qui se trament à l'intérieur et à l'extérieur du royaume paraîtront plus ou moins ouvertement favorisées par le roi, cet état de choses appelle nécessairement les troubles, le désordre et les factions... Aussi sincèrement qu'inviolablement attachés aux intérêts de la nation, dont nous ne séparerons jamais ceux du roi, qu'autant qu'il les séparera lui-môme, nous pensons que le seul moyen de prévenir les maux dont l'empire est menacé et de rétablir le calme, serait que le roi fit cesser par sa conduite tous les sujets de mécontentement, se prononçât par le fait de la manière la plus franche et la moins équivoque, et s'entourât enfin de la confiance du peuple, qui seul fait sa force et peut faire son bonheur. Ce n'est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut y parvenir; elles seraient dérisoires... Il n'en est qu'une dont on peut attendre quelque effet : ce serait la déclaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait une augmentation de pouvoir qui ne lui fût pas volontairement accordée par les Français, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance étrangère. » Ces idées furent publiquement portées à la tribune par Guadet, qui le 26 juillet, dans un projet d'Adresse au roi, s'exprimait ainsi : « Vous pouvez encore, sire, sauver la patrie et votre couronne avec elle; osez enfin le vouloir : que le nom de vos ministres, que la vue des hommes qui vous entourent appellent la confiance publique ; que tout dans vos actions, dans l'énergie et l'activité de vos conseils, annonce que la nation, ses représentants et vous n'ont qu'un seul désir, celui du salut public. » Moniteur du 28 juillet 1792, n°210. Voir encore Mémoires part, de Bertrand de Moleville, II, 1 H .

Les termes de ce factum ne défendit ent pas les Girondins, accusés par le rapport d'Amar d'avoir appelé le prince royal l'espoir de la nation. On lit dans les Mémoires de la Fayette : « Peu de jours avant le 10 août, il parait prouvé... qu'ils avaient intrigué avec les valets de chambre des Tuileries; ils ne voulaient encore, après cette insurrection, que gouverner au nom du prince royal. » (III, 37o, note.)

eux, ne les ayant jamais vus. Cette singularité nous étonna fort. Nous trouvâmes de grands inconvénients au parti proposé : l'abandon absolu de l'autorité royale, le monarque s'effaçant lui-même, et se livrant sans défense au parti jacobin ; un conseil de régence nommé par les républicains : c'était nous rendre responsables de l'ignominie et du danger de ces mesures que de les conseiller ou de les approuver. M. de Montmorin répondit, d'après l'avis unanime, qu'il était encore temps d'échapper au péril; mais que, si Sa Majesté persistait à se refuser à nos premières propositions, Thumiliation qui suivrait l'exécution de celle-ci était une cruelle ressource et peut-être la seule. Nous tâchions ainsi de ramener le roi au projet d'évasion; mais sa destinée s'y opposait.

Nous nous quittâmes fort tard , dans la plus pénible anxiété, et nous ne nous sommes plus réunis. J'avais vu le matin M. de la Porte ; et, toujours plein de l'idée d'une attaque prochaine des Tuileries, je l'engageai à visiter ses cartons, ses portefeuilles, et à brûler tout ce qui pourrait le compromettre; je l'aidai à cette révision, qui ne fut pas assez complète, car on a trouvé dans son cabinet beaucoup de papiers qui auraient dû disparaître. Je le priai aussi de demander au roi ma correspondance et de la brûler ; ce bon prince me fit dire le lendemain par M. de Monciel qu'il l'avait brûlée lui-même ; et effectivement on n'a rien trouvé de moi dans l'armoire de fer. Le lendemain et le 9 août, veille de la catastrophe, complétèrent l'aveuglement des Tuileries.

Le 9 au soir, lorsque j'entendis sonner le tocsin, je n'avais pas de carte d'entrée par. la petite porte des Tuileries ; j'en envoyai chercher une chez M. Bertrand, qui me répondit

d'être tranquille, que l'insurrection était pour le roi, et non contre les Tuileries. J'étais loin de cette sécurité ; un de mes domestiques avait assisté le soir même à la réunion des Marseillais, aux Cordeliers, et m'avait rendu leurs propos qui préludaient aux scènes sanglantes du lendemain.

Jour exécrable ! Réunion horrible de crimes, de perfidies, dont nous avons vu les auteurs se glorifier, en mettant sur le compte de l'infortuné roi tout le sang qu'ils faisaient couler ! C'est dans son palais qu'ils vont l'attaquer : et les gardes qui le défendent sont traités d'assassins. C'est au milieu de l'Assemblée nationale qu'ils lui offrent un asile : etils le traînent dans la prison d'où il ne sortira que pour monter sur l'échafaud. Nous n'avons plus rien à reprocher aux temps les plus barbares, aux peuples les plus féroces. Et ce n'est ni le fanatisme de la religion, ni celui de la liberté qui ont produit scènes cruelles ; c'est l'ivresse de l'égalité qui créa tant de tyrans ; c'est l'orgueil de la licence qui les rendit furieux, et multiplia leurs instruments dans la classe des hommes grossiers et dépravés. Tel est l'affreux spectacle qui nous était réservé, au milieu des progrès de la civilisation et des lumières, pour apprendre aux peuples comme aux princes, aux savants comme aux ignorants, que leur unique protection est celle des bonnes lois, des bonnes mœurs, et qu'il n'y a d'institutions solides que celles dont la moralité pénètre les cœurs et gouverne les consciences. Voilà la véritable philosophie, celle que professeront toujours les bons esprits. On paraît s'occuper partout d'instruction publique ; mais qui1 produisent les arts et les sciences sans une morale pratique ? L'édifice social ne peut avoir d'autre fondement que la justice et la vérité. Rendez les hommes bons; instruisez les pauvres comme les riches, en leur montrant des secours

assurés dans l'ordre et le travail ; que les gouvernements soient justes, fermes et bienfaisants : voilà la véritable instruction publique, la seule qui préviendra les révolutions et qu'on ne remplacera jamais par des académies.

Je sortis de ma maison, rue d'Enfer, dans la nuit du 10 août, et je n'y suis plus rentré. Elle était entourée dès le matin par des hommes qui massacrèrent M. de Clermont- Tonnerre à la Croix-Rouge1. M. de Montmorin eut le même sort. Proscrit comme eux et comme tant d'autres, mon nom était affiché au coin des rues ; je me retirai d'abord chez Mme Béhotte, ma belle-sœur et mon amie, place de l'Odéon, ensuite à l'hôtel de Suède, rue de Tournon, et à la butte des Moulins, hôtel des Américains ; car il fallait changer d'asile pour ne pas être découvert. On [concevra facilement quelles tristes réflexions m'occupaient dans ma retraite, et combien j'étais douloureusement affecté de la perte de mes amis, de l'emprisonnement de la famille royale, et de tous les malheurs que je prévoyais; car je ne doutais pas que les armée étrangères ne pénétrassent en France, et que ma patrie ne fût bientôt couverte de sang et de ruines.

C'est au milieu de toutes ces angoisses que j'appris l'ar-

1. Le même jour Malouet apprit le sort de son ami par quelques lignes que lui fit parvenir Mme de Clermont-Tonnerre. Ce billet, précieusement conservé, a été donné par nous, il y a environ vingt ans, à feu M. le duc de Clermont-Tonnerre, et nous regrettons aujourd'hui de ne pas l'avoir sous les yeux pour en reproduire l'expression déchirante. En voici du moins les premiers mots, qui ne sont point sortis de notre mémoire : « Votre collègue, votre ami, est mort assassiné ; il n'y a plus de place en France pour un homme vertueux ; fuyez... »

Delphine de Soran, née en 4766, mariée en 1782 à Stanislas comte de Clermont-Tonnerre, se remaria en 1802 au marquis de Talaru et mourut en 1832. C'était une personne d'un esprit distingué et d'un charme incomparable.

restation de M. de Lally ; il m'écrivit de l'Abbaye pour me demander du vin et des chemises ; il s'occupait de plaidoyers 1 1 de mémoires pour ses compagnons d'infortune. Tous l'adressaient à lui pour repousser des accusations d'aristocratie et de conspiration qu'ils supposaient avoir motivé leur emprisonnement, et M. de Lally, qui ne pouvait se croire dans une position plus favorable, se faisait leur défenseur officie ux. On annonçait une commission de la Commune qui devait les juger. 11 écrivit de fort belles pages, mais inutilenu ait, pour ceux dont la mort était résolue1. Il ne dut sa délivrance qu'à l'intercession de la veuve du grand prévôt de l'armée de son père, qui lui était restée attachée, et qui te trouva l'amie de Manuel2, dont elle s'empara jusqu'à ce qu'il eût signé l'ordre de la mise en liberté.

C'est le lendemain que commença le massacre des prisons, qui avait été précédé par les visites domiciliaires3, dans les-

i. On lit dans les Mémoires de la Fayette : «Roland dit un jour à « Mine d'Aven (mère de Mme de la Fayette) que les assassinats s'or- « ganisaient clans le conseil. » (IV, 13b.)

2. Depuis le 13 juillet précédent, Manuel avait été rétabli dans ses fonctions de procureur de la Commune de Paris, dont il avait été suspendu le 8 pour la part qu'il avait prise au 20 juin. Ce fut lui qui organisa la Commune du dix août. Le 12 il se rendit à l'Assemblée pour demander la translation de Louis XVI au Temple. Député de Paris à la Convention, dont ii fut un des secrétaires pendant le procès du roi, il vola pour la détention, donna sa démission le 19, à la suite des injures et des menaces qui suivirent le recensement des votes, et fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire à l'âge de quarantedeux ans.

3. Ces visites avaient été autorisées le 28 août par l'Assemblée, à la demande de Danton, ministre de la justice, et sous la pression des trihunes. — On lit dans les Mémoires de Ferrières : « Le jour marqué, l'on commande les sans-culottes et les Jacobins des quarante-huit sections. Défense à tous les habitants de Paris de sortir de leurs maisons après dix heures : ordre de laisser les portes entr'ouvertes. La

quelles on recruta tous ceux dont on voulait se défaire, prêtres et autres. Je me trouvai très-embarrassé de l'asile que j'avais à choisir ce jour-là. Les hôtels garnis paraissaient être les plus exposés aux recherches : j'y renonçai pour cette nuit, et je me proposai de la passer entre des piles de bois qui étaient près de la place de l'Odéon. Il m'eût été difficile d'échapper aux patrouilles qui rôdaient partout ; mais je ne voyais pas d'autre expédient. Ma belle-sœur vint me dire qu'elle avait consulté le propriétaire de sa maison, qui était un honnête homme, estimé dans sa section, dont il était commissaire. Nommé pour accompagner les patrouilles dan l'intérieur des maisons, il se flattait qu'on n'entrerait poin chez lui, et qu'en annonçant qu'il avait fait lui-même la visit de sa maison, les gardes ses camarades l'en croiraient su parole. Je me rendis, en conséquence, chez Mme Béhotte à la nuit tombante, et, à dix heures, nous vîmes arriver sur la place le bataillon de la section. On battit un ban portant ordre d'arrêter tous les ennemis connus de la révolution et d'en faire la recherche avec soin dans toutes les maisons ; on distribua les escouades et les sentinelles pour empêcher toute communication d'une maison et d'une rue à l'autre ; enfin, tous les postes étant assignés, chaque escouade de huit hommes s'empara d'une maison. Ils avaient déjà repassé

garde nationale est chargée d'occuper les rues, d'en fermer exactement l'entrée et la sortie. On double les postes des barrières; des pataches sur la Seine interdisent tout espoir de fuite de ce côté. Une foule de commissaires de la Commune, suivis d'une troupe de Jacobins armés, se répandent dans les différents quartiers de Paris, entrent dans les maisons, fouillent jusque dans les caves, dans les armoires, dans les cheminées, et arrêtent les hommes qui leur sont désignés. Les gardes placés dans les rues se saisissent de ceux qui, ignorant celte mesure, se trouvent hors de chez eux ou qui cherchent un asile qui puisse les y dérober. » (III, 248.)

trois ou quatre fois devant celle du commissaire sans y enti't t, lorsqu'à minuit nous entendons frapper à coups redoublés. La porte s'ouvre, et dans l'instant la troupe se précipite dans l'escalier et entre dans l'appartement où je me trouvais avec ma belle-sœur. Elle était étendue sans connaissance sur un canapé, et moi à côté d'elle, lui donnant un verre d'eau et des sels d'Angleterre. De ces dix hommes qui composaient la garde, il n'y avait que le commissaire et un tapissier qui me connussent ; les autres me prirent pour un médecin appelé pour soulager la malade, et je soutins ce rôle avec assez de sang-froid. Je les priai de visiter le plus promptement possible les pièces attenantes au salon, et de ne pas y rentrer, pour ménager la pauvre malade. La vue d'une femme évanouie, d'une figure agréable, les attendrit. Ils sortirent aussitôt en me laissant auprès d'elle : ils allèrent me chercher dans tous les cabinets, sous les paillasses et les matelas, car c'était moi qu'ils cherchaient. L'honnête commissaire et le brave tapissier, pâlissant et mourant de peur pour moi, me gardèrent le secret.

Cependant les prisons se remplirent, et furent évacuées en trois jours à force de massacres. Cette horrible boucherie s'exécuta sous la direction d'un comité de la Commune '. Là on n'aperçoit plus les chefs, les héros de la Révolution. Une douzaine d'hommes obscurs, dont la plupart périrent sur l'échafaud, mais dont les enfants pourront peut-être un jour liiv ces mémoires, gouvernaient les sections, l'Assemblée, la France entière ; si l'on peut appeler gouvernement ces ex-

\. « Tout Paris laissa faire... Je n'espérais plus que la liberté s'éta- « blît parmi des lâches, froids spectateurs d'attentats que le courage « de cinquante hommes armés aurait facilement empêchés.» (Notices hittoriquesde Mme Roland, première édition, p. la.)

plosions de fureur que l'ivresse de quelque motionnaire transmet à ses complices. Que, dans un pays livré à de telles calamités, on cherche une nation , on ne trouvera rien qui y ressemble. Il n'y a plus d'esprit public, plus de caractère national; tous les courages se taisent, se voyant isolés. Les lâches se font audacieux et méchants pour se mettre en sûreté; mais dans ces sanglantes saturnales, où tout annonce la dissolution d'une société, il reste un nombre d'hommes routiniers qui en conservent l'habitude en suivant les affaires dont ils sont chargés dans leurs emplois respectifs. J'ai connu un commis de bureau qui n'a pas manqué, dans ces jours de deuil, d'aller, comme à l'ordinaire, copier et calculer ses états : la correspondance des ministre avec les armées, avec les provinces, suivait son cours et se formes habituelles. La police de Paris veillait sur les appre visionnements, sur les escrocs, pendant que le sang misse lait dans les rues. Tant il est vrai que l'homme est un anim? ondoyant et divers, dont les inconséquences sont auss inexplicables que les autres secrets de la nature !

Je sortais tous les soirs pour prendre l'air, et je me. trouvai le 2 septembre, sans savoir où j'allais, tout près de l'Abbaye. Averti parles cris des égorgeurs et des victimes, je me retirai avec effroi après avoir traversé un ruisseau de sang, dont j'aperçus la trace sur mes bas en rentrant dans mon asile. 11 était temps pour moi de quitter Paris ; mais je ne savais comment faire. Mes amis s'occupaient de me procurer un passe-port : sous mon nom, cela était impossible ; sous mon signalement, attendu ma grande taille, cela était difficile. Un inconnu vint à mon secours : un grand jeune homme arrive chez ma belle-sœur, et lui dit : « Madame, je cherche M. Malouet et c'est pour le sauver; je suis le fils de

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M. de Hoynes, ancien ministre de la marine1; j'ai tout crédit dans ma section; je vais tons les jours, avec un laissez-passer sous mon nom, à ma maison de Neuilly ; je viens porter ce passe-port à M. Malouet. Quand il sera hors de Paris, nous lui en procurerons un autre. » On me fit paraître devant ce jeune homme, que j'embrassai avec tendresse ; il me remit ses papiers, ses instructions. J'envoyai chercher une femme qui nous était dévouée; elle était garde-malade, grande, robuste et très-hardie. Je me mets arec elle dans une voiture de Versailles, et nous prenons le chemin de Neuilly.

Arrivés à la barrière de la Conférence, la garde m'arrête, et me fait monter, malgré mon passe-port, au comité de la section du Roule, qui était en séance. Je retrouvai làMilton et sa description d'une assemblée délibérante dans les enl'« '!•>; je n'ai rien vu de plus hideux que l'intérieur de cette salle : cent individus au moins y étaient réunis, les uns déni'iiccs et arrêtés, les autres accusateurs, autour d'une longue table recouverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouv.iimt amoncelés des épées et des poignards. Vingt patriotes en chemise, les bras retroussés, ayant les uns des

1. Nous avons parlé ailleurs de l'ancien ministre de la marine Bourgeois de Boynes. — Son fils, né en 177o, servait dans la marine et avait été embarqué comme élève à bord de YEspcrance, une des tleux frégates envoyées à la recherche de La Pérouse sous le commandement de d'Entreeasteaux. L'expédition partit de Brest au mois de septembre 1791, et sans doute le jeune officier fut autorisé à débarquer dès le début de la campagne et rapatrié par un navire rentrant (Mi Franco. A partir de cette époque, nous perdons sa trace, et son nom no reparaît sur les états delà marine qu'en 1817, au moment où il fut retraité comme capitaine de frégate.

M. de Boynes n'a pas laissé d'enfant et nous ne pouvons acquitter qu'envers sa mémoire la dette de notre aïeul.

pistolets, les autres une plume à la main, composaient le comité, s'injuriaient, se menaçaient, parlant tous à la fois et prononçant les mots de Traître! — Conspirateur! — En prison! — A la guillotine ! Les spectateurs, gesticulant, vociférant, paraissaient prêts à en venir aux mains; et mon entrée dans la salle fut le signal d'une mêlée dans laquelle je me sauvai par la bienveillance du président, qui était sûrement un honnête homme entouré de bêtes féroces. Un des plus animés, brandissant son sabre pour frapper son antagoniste, s'arrête en me voyant, et s'écrie : « Voilà Malouet! » Le champion adverse, moins occupé de moi que de son ennemi, saisit cet instant pour l'assommer d'un coup de crosse de fusil. Mon dénonciateur terrassé, le président, auquel un factionnaire avait porté mon passe-port, le signe et me dit à mi-voix : « Citoyen, sauvez-vous ! » Je ne me le fis pas répéter ; je gagnai la porte et l'escalier, mais sans ma compagne. Cette femme, qui avait l'air d'un soldat aux gardes, tremblait de tous ses membres en entrant dans la salle, et s'évanouit en m'entendant nommer. J'ai su depuis qu'elle était restée longtemps sans mouvement, et qu'elle s'était fait reconduire à sa maison, fort en peine de ce que j'étais devenu.

Je me rendis le soir même à Gennevilliers chez Mme Coutard ; c'était une femme de mes amies, d'une bonté et d'une vertu rares; dévote jusqu'à la superstition, elle n'en était pas moins indulgente et généreuse ; elle vivait à la campagne, sous la protection de son cuisinier, enragé jacobin, mais idolâtrant sa maîtresse. Cet homme, lié avec les égorge urs, membre du comité de sa section, impitoyable pour les aristocrates, ne faisait grâce qu'à sa maîtresse et à ses amis, qui étaient sacrés pour lui. La maison de Mme Coutard

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était un asile inviolable sous la sauvegarde du cuisinier ; et la bonne dame y avait recueilli trois religieuses de Meaux, deux piètres de sa paroisse et moi. La porte exactement fermée, nous étions libres dans l'intérieur. Le cuisinier commandait dans cette enceinte comme dans le village. J'étais errant dans les environs une grande partie du jour, évitant tout ce qui avait une allure bourgeoise, mais m'arrétant et causant avec les paysans que je voyais occupés de leurs travaux ordinaires, sans aucun intérêt pour ce qui se passait autour d'eux. J'en rencontrai cependant qui m'interrogèrent sur les massacres de Paris, en les déplorant, et me disant : « Aussi, c'est bien terrible que ces aristocrates voulussent tuer tout le peuple en faisant sauter la ville ! » Voilà ruminent on enflamme ces pauvres gens, qui se croient légitimement sur la défensive.

Ce mois de septembre était superbe; jamais un plus beau soleil n'éclaira tant d'horreurs. La pureté de l'air, la beauté de la campagne, le repos de la nature, calmaient un peu l'agitation de mon cœur, et semblaient jeler un voile sur le tableau sanglant dont je tâchais de détourner ma vue. Je nï'tais pas moins triste, mais j'étais plus tranquille. En rentrant le soir chez Mme Coutard , le troisième jour de mon arrivée, je vis pour la première fois le cuisinier ; il était dans le salon, et venait donner l'ordre de la retraite dans nos chambres à toute la réunion de proscrits ; il allait recevoir sou ami N., de la Commune de Paris, commissaire des prisons, qui lui avait demandé du punch. C'est dans le salon que le rendez-vous devait avoir lieu ; car il ne pouvait pas recevoir à l'office un magistrat de cette importance. Mme Coutard et moi, nous nous retirâmes dans un cabinet vitré attenant au salon ; les autres allèrent s'enfermer dans

leurs chambres. J'entendis donc toute la conversation. Le commissaire municipal avait été l'un des juges de regorgement de l'Abbaye ; il rendait compte à son ami des motifs qui avaient fait massacrer celui-ci et épargner celui-là. C'était pour tous la commune renommée, les accusations d'incivisme, d'aristocratie, de fanatisme religieux, ou l'opinion des juges sur des témoignages favorables, qui avaient fait égorger ou absoudre. — Ces abominables juges s'étaient établis les plénipotentiaires du peuple et de la révolution pour la destruction de ses ennemis. Celui-ci paraissait en avoir quelques remords, et parlait surtout avec indignation des instruments qu'ils avaient employés pour l'exécution : c'étaient des ouvriers , des portefaix , auxquels on avait distribué des armes et six livres par tête ; lui, le municipal, était chargé du payement. Il avait frémi, disait-il, d'en voir plusieurs réclamer double et triple paye, en se vantant d'avoir égorgé un plus grand nombre de victimes que leurs camarades1.

Yoilà bien l'esprit, le caractère des satellites de Sylla, des triumvirs. Les forfaits les plus atroces se répètent dans tous les siècles presque dans les mêmes termes : il n'y a de rare que la vertu dans toute sa pureté. 0 genre humain, quand seras-tu raisonnable et bon? Mais vous qui le gouvernez, et qui devriez être moins inconséquents, plus éclairés que la foule, qu'attendez-vous pour améliorer, pour consolider votre existence, presque aussi misérable que la nôtre, malgré tout votre appareil de grandeur? Je ne connais, en ce moment, que le gouvernement des États-Unis d'Amérique dont

\. Ces quittances ont existé longtemps dans les archives de la Cour des comptes ; il y en avait en effet de six livres et de douze livres ; la plupart étaient tachées de sang.

les fondateurs puissent se glorifier. Des circonstances locales et propres à cette collection d'hommes les ont mis en état de profiter des vertus éminentes de l'immortel Washington et de plusieurs de ses coopérateurs. Hélas ! qui nous garantira la durée de ce monument? L'ambition des conquêtes, l'avidité commerciale n'auront-elles pas là, comme ailleurs, leur funeste inlluence?

On obtint enfin pour moi un passe-port sous un nom supposé, avec mon signalement. Ma belle-fille, que j'aimais tendrement et qui ne m'était pas moins attachée, vint me le porter à (iennevilliers, et voulait m'accompagner en Angleterre ; indépendamment des angoisses que lui causait ma situation, son horreur pour tout ce qui se passait accélérait le dépérissement de sa santé; je l'aurais emmenée, si elle avait été en état de faire le voyage ; attaquée d'une maladie de poitrine, elle devait bientôt succomber; j'eus la douleur de la perdre en 1794. Nous nous séparâmes le 17 septembre pour ne plus nous revoir. Ma femme se retira à Verberie, chez sa sœur, avec mon fils et sa fille ; et pendant deux ans j'ai tremblé pour leur existence, qui n'a été garantie que par la bienveillance des habitants de cette commune, où Mme de Chabanon était accréditée par sa bienfaisance.

Mme Béhotte, non moins généreuse que ma belle-fille, partit avec moi, et c'était assurément une mission périlleuse. Elle courut de grands risques à <?ette occasion à son retour d'Angleterre, tout rapport intime avec moi étant alors un titre de proscription. A mon passage à Amiens1, j'étais sûr de rencontrer un honnête homme à la tête de la municipalité, qui non-seulement viserait mon faux passe-port, mais

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