LETTRES DU COMTE DE CRILLON AU PRINCE EMMANUEL DE SALM
(Tome Ier, page 201.) Au camp près Mahon1, ce 27 novembre 178t.
Vous devez, cher ami, être content de moi : il ne part point de bâtiment d'ici qu'il ne vous porte de mes nouvelles; j'ai autant de plaisir, je vous assure, à vous en donner que vous pouvez en avoir à les recevoir. Il y a deux jours qu'un bâtiment de France nous est arrivé; vous ne pouvez vous figurer la joie générale; chacun tenait ses lettres et a vécu pendant quelque temps avec ses amis de France, étranger à ceux à côté de qui l'on est; nous commençons à nous retrouver à notre place. J'ai eu de cette joie une plus grande part que personne; quoique je susse par Barcelone que ma femme était accouchée, je désirais beaucoup avoir de ses nouvelles et de celles de mon enfant. J'ai eu aussi, cher ami , deux petites lettres de vous; mais ma femme, qui m'écrit tous les jours de sa vie et qui me fait le soir ;l'histoire de sa journée, me parle souvent du bon ami; ses soins lui sont bien agréables et il sait si je lui en suis reconnaissant.
Le vicomte de Saint-Chamans 2 me donne des nouvelles de
1. L'armée espagnole, commandée par le père du comte de Crillon, après avoir pris sans coup férir la ville et le port de Mahon, avait investi le fort Saint-Philippe, défendu par une garnison anglaise de six mille hommes et avait été renforcée de quatre mille Français, sous les ordres de M. de Falkenstein. Ce corps était formé du régiment de Bretagne, dont le colonel était le jeune comte de Crillon, et de ceux de Lyonnais, de Bouillon et de Hoyal- Suédois, commandés par MM. de Bouzolles, de Wimpfen, de Sparre.
2. Joseph-Louis, vicomte de Saint-Chamans, colonel du régiment de la Fère en 1771. Il était né le 23 septembre 1747.