Le 18 septembre
m'en donnerait un sous mon véritable nom : c'était M. Le Roux, mon collègue à l'Assemblée1. On lui avait dit que j'avais été massacré à l'Abbaye; lorsqu'il me \it, il me sauta au cou en fondant en larmes, et il me fit sortir de l'hôtel de ville, où il craignait que je fusse reconnu ; il arrangea, je ne sais comment, l'expédition et les signatures des municipaux ; il me dit, qu'excepté lui, tous étaient en correspondance avec la Commune de Paris, et qu'il ne se fiait à aucun d'eux. Je partis donc d'Amiens avec deux passe-ports, et lorsqu'on m'arrêtait aux barrières, je montrais le faux à ceux qui ne me connaissaient pas, gardant en réserve le véritable pour le produire si j'étais reconnu, ce qui m'arriva à Arras. Arrêté à la porte de la ville, un garde national, qui m'avait vu à l'Assemblée, me nomma : ce fut assez pour que l'on me conduisît sous escorte à la municipalité. On était en séance ; le président était encore un de nos députés, aussi bienveillant que celui d'Amiens. On discutait je ne sais quelle affaire ; mais tout le monde en était occupe. Le président m'aperçut à mon entrée dans la salle : il me fit demander mon passe-port par un huissier, le visa sans mot
1 . M. Le Roux, ancien maire d'Amiens, député du tiers pour les bailliages d'Amiens et de Ham, avait présidé comme doyen d'âge la première séance des Communes le 6 mai 1789. Cet homme excellent devait à l'estime de ses concitoyens une influence dont il fit, dans ces temps désastreux, le plus noble* usage. — Malouet, à son retour en France, ne devait pas retrouver son ancien collègue : celui-ci venait de mourir dans un âge avancé, laissant un nom respecté de tous et qui est aujourd'hui porté par son arrière-petit-fils.
Le département de la Somme fut un de ceux qui protestèrent contre le dix août. Son conseil général avait déclaré le 12 qu'il ne reconnaissait aucun caractère officiel aux actes qui lui avaient été envoyés au nom du président de l'Assemblée. Peu de temps après, il fut cassé par le ministre Roland.
dire et me congédia d'un signe. A Boulogne, j'allai descendre hors la ville, dans la maison de campagne d'un de mes collègues, M. du Blaizel', qui me fit entrer la nuit dans sa \oiture et me déposa dans une auberge, où il me recommanda. Il ne fallut pas moins de secours et de précautions pour arranger mon passage sur un paquebot qui partait le 23 pour Douvres. Lorsque nous fûmes sous voile, qu'il n'y eut plus à craindre de visite de la municipalité, je vis sortir des cadres, où ils étaient cachés sous des matelas, l'éveque de Coutances2, MM. de Monciel3 et la Tour-du-Pin, l'ex-ministre. Cet homme si respectable échappait alors comme nous aux assassins; mais il rentra en France un mois après, et fut conduit à l'échafaud. Sur le port où je m'embarquai, je rencontrai MM. de Grillon, mes amis, et nous détournâmes réciproquement la vue pour n'avoir pas l'air de nous con-
1 . Nous n'avons trouvé sur aucune des listes de l'Assemblée ce nom, qui a sans doute été mis par erreur dans le manuscrit.
•J. Ange-François de Talaru de Chalmazel, né le 14 mai I72.*j, était ';\r juede Coutances depuis le 10 mars lTfi.'i. Il fut un des prélats qui, le '24 juin 1789, se mirent à la tête de la majorité du clergé pour se réunir aux communes. Le 27 mars 1700, il quitta l'Assemblée avec un congé et n'\ reparut pas. A la suite de son refus de serment à la "institution civile du clergé, il fut remplacé sur son siège épiscopal le 20 mars 1791. Réfugié en Angleterre, il mourut à Londres en
3. Terrier de Monciel se réfugia d'abord chez Gouverneur Morris, ministre des États-Unis, puis chez Bernardin de Saint-Pierre, qui lui devait sa position de directeur du jardin des Plantes. S'il faut en croire la Biographie universelle, le proscrit, froidement reçu par le sensible écrivain, alla bientôt chercher un refuge ailleurs, sans que celui-ci fit effort pour le retenir.
Le retour des Bourbons rappela Terrier de Monciel aux Tuileries, où le comte d'Artois reçut avec affection le serviteur de Louis XVI. Plus tard, des dissentiments politiques l'éloignèrentdu roi Louis XVIII; il se rôtira dans sa terre de Franche-Comté, où il mourut au mois de septembre 1831.
il. 12
naître : tant il était dangereux pour tout ce qui n'était pas patriote d'être aperçu et remarqué.
Débarqué à Douvres, je bénis cette terre hospitalière et vraiment libre, où je n'avais plus à craindre d'être traité en ennemi de la liberté. Ma première impression fut celle d'une joie irréfléchie, qui s'effaça bien vite par le triste souvenir de tout ce que je laissais d'intérêts et de malheurs dans ma patrie.
MM. de la Fayette, de Lameth, Bureaux de Puzy, la Tour-Maubourg venaient de l'abandonner aussi ; l'Assemblée avait envoyé à Sedan des députés dont la mission était de faire prisonniers tous les officiers généraux qu'elle supposait dans le parti du roi. M. de la Fayette s'était cru d'abord assez sûr de son armée pour faire arrêter les députés l et se déclarer contre le Corps législatif, coupable d'avoir violé la Constitution en sanctionnant l'attaque des Tuileries au 10 août et en ordonnant l'incarcération du roi et de la famille royale. M. de la Fayette était conséquent à ses principes et à sa conduite antécédente ; il en avait fort mal calculé le but et les moyens, mais il suivait sa ligne-avec persévérance, et se séparait ainsi de toute autre faction révolutionnaire. Ses soldats, prévenus par les émissaires de la Commune de Paris et du parti républicain de l'Assemblée, ne virent plus dans ce qui s'était passé au 10 août qu'une suite de la conspiration aristocratique déjouée par les patriotes. Le prestige
1. Ces députés étaient Kersaint, Antonelle et Peraldi, et comptaient parmi les commissaires aux armées nommés par l'Assemblée dans la soirée du dix août. Arrivés aux portes de Sedan dans la matinée du 12, ils furent arrêtés et conduits devant la municipalité de cette ville, qui décida de les retenir en otages. Deux jours avant, à l'instigation de la Fayette, cette môme municipalité avait pris un arrêté pour le mai tien de la Constitution de 1791.
de la représentation nationale obtient facilement un grand empire sur le peuple, dès qu'on semble faire tout pour lui et en son nom. La tyrannie qui marche à la suite de cette hypocrisie ne craint plus de se montrer quand elle a pris racine et que la terreur a doublé ses forces ; tout dépend de la première impression donnée à la multitude. Dans cette circonstance, l'armée avait reçu celle d'un nouveau et vaste complot contre la liberté, combiné avec ses chefs et avec les puissances étrangères. C'en fut assez pour que M. de la Fayette et ses amis n'y eussent plus aucun crédit et y fussent même en danger : ils se décidèrent à passer en Hollande, qui était un pays neutre, et firent demander la liberté du passage au général autrichien, qui les fit arrêter1. Acte impolitique autant qu'injuste et qui devait avoir de funestes conséquences.
(Jue voulaient alors les puissances étrangères? Était-ce un intérêt bien sincère pour Louis XYI et pour sa famille, une sollicitude bienveillante sur les erreurs des Français, qui leur mettait les armes à la main? Ce n'était point avec des manifestes menaçants et de petites armées qu'il fallait atta-
1. Le 19 août 1792, vers dix heures du soir, à Rochefort, dans l'évéchéde Liège, où ils rencontrèrent les avant-postes autrichiens. — La défection de Luckner et de Dumouriez, celle du département de l'Aisne, où était cantonnée une partie de l'armée de la Fayette, rendaient pour celui-ci toute résistance impossible, et il s'était éloigné le même jour de son quartier général sous prétexte d'une reconnaissance sur Bouillon, qui était le point extrême de la frontière française. Congédiant alors son escorte, il avait franchi la frontière avec vingt et un de ses officiers, parmi lesquels Bureaux de Puzy, la Tour-Maubourg et ses deux frères. Ils furent arrêtés par le corps du général Moitelle, qui commandait les troupes autrichiennes concentrées à Namur. La captivité de La Fayette ne cessa que le 27 août 1797. (Voy. ses Mémoires, III, 400-41 G; IV, 290-371.)
quer un million d'hommes décidés à soutenir la réforme, bien ou mal entendue, de leur gouvernement. Mais s'il est vrai, comme cela n'est que trop prouvé, que les princes alliés n'avaient d'autre objet que de comprimer et de châtier le vœu général des Français pour un gouvernement libre, et de profiter de nos dissensions pour démembrer la monarchie ; si le roi de Prusse voulait s'étendre en Pologne, en laissant prendre à l'Autriche la Flandre française et l'Alsace ; c'est avec douze cent mille hommes au moins qu'il fallait entrer en France, en en laissant sortir librement M. de la Fayette et tous les Constitutionnels. Les princes n'étaient-ils pas trop heureux qu'il y eût à Paris et dans les provinces une race exécrable de Jacobins renversant tout ce que la nouvelle Constitution avait laissé subsister? N'était-ce pas sur ces derniers attentats que devaient se diriger leurs ressentiments et leurs forces? Et lorsqu'ils étaient les maîtres d'attirer à eux la partie la plus raisonnable de la nation, ce sont les Constitutionnels qu'ils saisissent pour les emprisonner, les mettre en jugement, au moment même où- ceux-ci se séparent des factieux ! N'y avait-il donc alors en Europe, auprès des princes et dans leurs cabinets, aucun homme de sens, assez influent pour empêcher de pareilles fautes, pour en imposer aux clameurs, aux folies espérances des émigrés français et de leurs chefs? Non, l'esprit de vertige s'était emparé des rois et de leurs ministres; et les révolution naires, non moins extravagants, mais plus audacieux dans leurs projets criminels, devaient triompher d'eux et les punir sans les corriger.
C'est en Angleterre que j'appris cette arrestation de M. de la Fayette, et je trouvai peu de Français, peu d'Anglais même, hors ceux du parti de l'opposition, qui fussent de
mon avis sur les suites qu'elle devait avoir; tant il est ordinaire de juger avec ses passions et d'agir sous leur influence.
Me voici arrivé à une nouvelle époque de ma vie publique, qui formera la dernière partie de ces Mémoires1.
{. L'auteur témoigne ici, comme il l'a fait ailleurs, de l'intention qu'il avait d'achever ses Mémoires. Peut-être nous sera-t-il possible un jour de suppléer par des documents à ce qui manque à son récit, et de remplir, dans une forme différente, une intention que la mort seule a pu l'empêcher de réaliser.
J'arrivai à Londres sans recommandation pour personne. Dans d'autres circonstances, j'aurais pu m'en procurer; j'avais même quelques connaissances en Angleterre; pendant mon séjour à Toulon, j'avais reçu la visite de quelques Anglais de marque. Mais, trop heureux de m'échapper furtivement de mon triste pays, uniquement occupé de l'affligeante situation où je l'avais laissé, je ne songeais nullement à me répandre dans la société anglaise, et je ne voulais même pas rester en Angleterre. Car j'ai eu aussi, comme beaucoup d'autres, mes espérances chimériques, mes fausses combinaisons : j'étais loin de croire à la retraite précipitée des alliés, aux conquêtes de Dumouriez1, enfin à tout ce qui est arrivé. Je rencontre souvent des gens qui ont tout prévu je n'ai pas cet avantage. J'apercevais les inconséquences de: autres et tous leurs faux calculs, sans m'en préserver moi même.
Voici ce que je pensais de l'état des choses ; c'était mo
i. A la suite des combats de Valmy (20 septembre 1792), le duc de Brunswick s'était mis en pleine retraite ; le 22 octobre, le territoire français était complètement évacué, et le 6 novembre, la victoire de Jemmapes ouvrait la Belgique aux soldats de Dumouriez,
roman, et ce n'est pas pour m'en vanter que j'en rends compte :
J'ignorais les forces positives des alliés ; je ne connaissais que les prétentions énoncées dans leur manifeste, qui me paraissait fou; j'étais convaincu de la résistance la plus énergique de la part des Français. Le mouvement général dont j'avais été témoin, le concours volontaire des gardes nationales, qui arrivaient de toute part, m'annonçaient un parti pris de ne pas recevoir la loi de l'ennemi. Mais la supériorité du duc de Brunswick sur nos généraux, celle d'une armée disciplinée sur de nouvelles levées, me faisait croire que nos troupes seraient battues, les provinces frontières envahies; que les républicains, se défendant de poste en poste, perdant beaucoup de monde et affaiblissant d'autant les ennemis, les deux partis renonceraient à l'espérance de [^exterminer; que le duc de Brunswick, convaincu de l'impossibilité de subjuguer la France, aimerait mieux la pacifier; que les généraux français sentiraient aussi la nécessité d'un accommodement et prendraient mieux leurs mesures que M. de la Fayette; qu'enfin l'armée, redevenue constitutionnelle, comprimerait le parti jacobin, rendrait au roi sa liberté et le pouvoir nécessaire pour gouverner. Ainsi, je faisais toujours entrer dans mes calculs, dans mes moyens, cette malheureuse Constitution et ses partisans, que je n'avais cessé de combattre.
Toutes mes conjectures, bien démenties par les événements, me rendaient insupportable aux aristocrates et même odieux aux plus ardents; mais accoutumé, pendant notre Assemblée, aux injures, aux contrariétés de tout genre, aux non-succès, il était difficile de me décourager. Il ne le fut pas de me prouver que j'avais mal jugé ce qui arriverait;
mais je n'en persistai pas moins dans mes anciennes opinions que je défendis constamment, pendant mon séjour en Angleterre, -vis-à-vis des princes, des ministres anglais et des émigrés.
Dès 1791, je m'étais déclaré contre l'émigration dans une lettre imprimée qui plut beaucoup à Louis XVI1, et qui réussit aussi auprès des étrangers qui en eurent connaissance. Je la rappellerai ici, parce que l'on peut y trouver, à raison de l'époque où elle fut écrite, quelque chose de prophétique sur les suites de la révolution et de l'émigration, et aussi parce que ce résumé de mes principes et de mes vues n'a pas peu contribué à m'accréditer parmi les Anglais, et à me procurer chez eux une tout autre situation que celle du plus grand nombre des émigrés.
1. Le 9 novembre 1 791 l'Assemblée législative avait adopté le décret suivant : « Les Français rassemblés au delà des frontières du royaume sont dès ce moment déclarés suspects de conspiration contre la patrie. — Si au 1er janvier prochain ils sont encore en état de rassemblement, ils seront déclarés coupables, poursuivis comme tels et punis de mort. » Tout en refusant de sanctionner ce décret, Louis XVI, le 12 du même mois, adressait aux émigrés une proclamation pour les inviter à rentrer en France; mais la portée en était d'avance affaiblie par l'usage qu'il venait de faire de son veto. Enfin, le 20 septembre, il était signifié en son nom à l'Électeur de Trêves que, s'il ne s'opposait pas efficacement à tout rassemblement de Français dans ses États, la France le regarderait comme ennemi.
Louis XVI, très-certainement, était opposé à l'émigration, mais était contraint par l'Assemblée et par ses ministres à dépasser la mesure de ses sentiments intimes dans leur expression publique : de des contradictions qui le desservaient en môme temps à l'intérieur et à l'extérieur. — Voir sur ce point ses lettres des 18 novembre et 16 décembre 17'Jl, dans le recueil de M. d'Arneth : Marie - Antoinette , Joseph II und Leopold II; et celle écrite à Louis XVI par le prince de Condé (premiers jours de décembre 1791), publiée par M. Feuillet de Conches, sous le n° dcxix, et suivie d'une Note sur l'émigration.
LETTRE AUX ÉMICRANTS.
20 décembre 1791.
Je ne vous blâme point de quitter la France ; les persécutions atroces que vous avez essuyées vous autorisent à vous soustraire à un gouvernement oppressif qui vous a luimême appris que vous aviez le droit de résistance ; mais je vous invite à écouter d'autres conseils que ceux du ressentiment, à juger froidement votre position, celle delaFrance, celle de l'Europe ; ni les violences, ni les injustices dont vous êtes victimes ne sont la Révolution : elle est indépendante des excès qui la signalent.
Le respect des mœurs et des usages anciens ne peut se maintenir que par leurs bons effets ou par une superstition politique et religieuse qui les rende inviolables; mais lorsque le temps, le progrès, et l'abus des lumières ont rendu les passions plus habiles, les intérêts plus discords, les opinions plus hardies, un mouvement inquiet tourmente tous les esprits, déchire tous les voiles. Tous les liens se relâchant, il s'élève un signal d'indépendance qui annonce la tempête; la vérité ni le mensonge n'ont plus d'autorité; tout ce qui est ancien présente l'aspect de la caducité. La jeunesse et la vie semblent s'attacher aux nouveautés; on est rassasié du passé ;' toutes les espérances, tous les vœux appellent un changement. Lorsque ces temps sont arrivés, et ils Tétaient pour notre nation, la destinée d'un empire
dépend de ceux qui le gouvernent. S'ils ont des vues profondes, de la sagesse, de la fermeté, ils devancent la révolution, la tempèrent et la dirigent ; alors, les abus et les préjugés sont sacrifiés; l'administration devient plus intègre, la justice plus impartiale, la discipline plus sévère ; l'autorité est circonspecte et se fait craindre, mais elle respecte la liberté; la gravité des mœurs dans les premiers rangs rappelle les idées religieuses et rend au culte public sa dignité ; l'économie dans les dépenses permet la diminution des impôts; l'encouragement des arts utiles, de l'industrie et du commerce ne laisse plus de place à la paresse, à l'indigence; les inquiétudes se calment, les espérances ont une issue, le désir des nouveautés un aliment ; tout ce qui tendait à se désunir est comprimé par une force centrale ; l'ordre renaît et le corps politique est rajeuni sans commotion. C'est à ces conditions seulement qu'on prévient une révolution dont tous les éléments sont rassemblés. Mais elle était inévitable depuis trente ans; en conservant vos mœurs, vos lois, votre gouvernement, il ne s'agissait plus que de savoir quels en seraient les chefs. Si la Providence vous avait destiné pour directeurs et pour agents des hommes dignes de cette grande époque, il n'y aurait point d'émigration; vous auriez été réformés, constitués sensément; car, malgré la corruption générale, le peuple, aussi facile qu'impétueux, peut être porté au bien comme au mal; et vous avez un roi résistant au crime, jamais à la vertu. Mais vous étiez appelés à servir aux nations d'exemple et de leçon; votre puissance était devenue la statue aux pieds d'argile ; une philosophie dévorante en ébranlait les étais ; des enfants vains, étourdis et méchants sont venus lancer des pierres sur le colosse, et il s'est écroulé.
C'est, dit-on, la cause des rois, celle de la noblesse : n'est-ce pas aussi celle des peuples, celle du genre humain? Les rois et la noblesse i\e sont rien sans la force : ils disposaient d'une force aveugle, et elle est éclairée. Les peuples, les grandes collections d'hommes n'existent qu'en se réunissant en faisceau, et l'égoïsme, les fausses lumières délient et dispersent le faisceau. L'indépendance, l'égalité, voilà le glaive à deux tranchants qui se promène sur la France et qui menace toute l'Europe.
Qif allez-vous faire maintenant? Croyez-vous que ce soit par les armes et par les arguments de vos pères que vous rétablirez la noblesse, l'autel et le trône? Vous voulez ramasser les pierres que vous ont jetées des enfants ! Vous avez aujourd'hui des géants à combattre : cherchez d'autres armes.
N'espérez pas de rallier à vos panaches des hommes qui n'uut ni titres ni distinctions à défendre, qui ne les craignent plus, qui n'en voient que les abus, qui ont cru s'en emparer en vous dépouillant. Où trouverez- vous aujourd'hui des bras dociles, des instruments passifs de la vanité? La nécessité ;d'une hiérarchie résulte de la propriété ; voilà le poste où vous deviez vous placer. C'est entre l'antique simplicité et la dépravation de notre âge, entre les vieilles erreurs et l'exagération, la fausse application des vérités, qu'il faut chercher le remède à tant de maux et de désordres. La force, la terreur, sont nécessaires; mais elles n'ont plus les mêmes enseignes. Que produiront donc vos rassemblements, vos coalitions, tant que vous ne débuterez pas par un sacrifice solennel à l'équité, par un sacrifice politique aux lumières, aux passions même de vos contemporains? Pour venger vos injures, il faut les oublier ; pour mettre en sûreté
vos intérêts, il faut les rattacher au grand intérêt de toutes les sociétés. Vous défendez les fleurs qui ornent vos jardins; sauvez d'abord les champs et les moissons. Vous disputez sur les modes de gouvernement, et toutes les autorités sont en péril !
Ces réflexions s'adressent non-seulement à vous, mais à tous les princes de l'Europe, soit qu'ils dorment ou qu'ils veillent dans leurs camps; ce n'est pas là seulement, c'est sur tous les points de l'horizon que s'amoncellent les nuages qui renferment la tempête : les clubs, l'insurrection des troupes en sont la redoutable explosion.
Ce sont vos divisions, vos jalousies, c'est le défaut de plan et de concert qui vous ont faits opposants sans force ennemis de la Révolution sans résistance. Vous vouliez c dont on ne voulait plus, sans savoir empêcher ce qu'on voulait et sans rien mettre à la place. Vous n'avez fait, pour vous défendre, que ce qui était nécessaire pour vous faire attaquer avec plus d'avantage par des hommes étrangers à tout sentiment de justice et de générosité. Assez de maux sont le fruit de cette étrange conduite. Voulez-vous y mettre un terme? Unissez-vous comme propriétaires à tous les propriétaires de France et de l'Europe ; car une démocratie délirante tend .au nivellement général, c'est-à-dire à une entière subversion. Que tous les gouvernements s'unissent, non pour re connaître la Déclaration des droits de l'homme, mais le droits des peuples à la propriété, à la liberté, à une protec tion efficace de l'une et l'autre. Les droits des peuples : il n'y a plus que cette ressource pour enchaîner les démagogues et les brigands, pour faire rentrer dans la fange tous ceux qui en sont sortis, revêtus d'un pouvoir absolu.
Toute autre coalition des puissances étrangères les e
pose à l'anarchie qui nous dévore. Si le corps germanique attaque la France pour le recouvrement des droits féodaux du quelques princes, cette querelle se prête à tous les moyens de séduction du nouveau système et à la défaveur de toutes les prétentions qu'il a proscrites. Si vous unissez vos ressentiments à une querelle étrangère, à une guerre politique contre la France, quelque fondés que vous soyez dans vos griefs, vous n'êtes plus des citoyens français ; vous le seriez encore en combattant seuls ceux dont vous auriez à nous plaindre; mais que les horreurs de la guerre civile vous épouvantent et vous arrêtent ! Mettez-vous en mesure de n'avoir à attaquer que des brigands ; que tous les propriétaires retrouvent leur cause et leurs intérêts dans les Nôtres; que les princes dont vous invoquez les secours s'aident eux-mêmes par d'autres combinaisons que celles d'une politique timide et tortueuse; qu'ils s'éveillent, qu'ils s'unissent à l'aspect de la lave qui va se précipiter sur eux l'imime sur vous; qu'ils y opposent la seule barrière impénétrable : la reconnaissance des droits des peuples, non tels que des tribuns insensés les proclament, mais tels que la raison et l'intérêt général les consacrent à jamais. Le droit de consentir les lois et les impôts appartient à tous les propriétaires exclusivement; l'exercice de ce droit a pour objet de maintenir la propriété, la liberté, le cnlte public, les mœurs, le gouvernement. Tout homme, toute société qui méconnaît ces principes, est ennemi du genre humain. Fondez sur cette base la force publique de la diète européenne; que ce soient là les objets sacrés qu'elle ait à défendre; et ne craignez plus que des commis, des praticiens, des libellistes s'érigent en despotes d'une grande nation. Voilà les fondements inébranlables des sociétés : ils sont
renversés par l'extension indéfinie des droits politiques; ils sont à jamais consolidés par la reconnaissance et la fixation de ces droits dans la classe des propriétaires indépendants. Ceux-là se convaincront que pour l'intérêt commun l'autorité conservatrice doit être indépendante ; que les actes d'administration sont l'attribut nécessaire du gouvernement; mais que les princes reconnaissent que les impôts, les lois politiques et générales doivent être consentis par les représentants de la propriété.
La première personne marquante que j'aie vue à Londre est M. Burke. L'évêque de Comminges1 me mena chez lui, et j'en fus fort accueilli: nous eûmes une longue explicatioi sur les affaires de France, dans laquelle cet homme célèbre me parut tout ce qu'il était : bon, lumineux, éloquent, passionné, fort attaché à la constitution de son pays, qu'il nt jugeait pas applicable au nôtre2. Les Anglais, en général,
1. Antoine-Eustache d'Osmond : né à Saint-Domingue le G février 17o4, il avait des intérêts et des relations dans cette colonie, comme or le verra plus loin. — Rentré en France après le 18 brumaire, il fut successivement évêque de Nancy, en 1801, archevêque de Florence en 1810, et mourut en 1823; Son frère* le marquis d'Osmond, pair de la Restauration et ambassadeur à Londres, mourut en 1838.
2. Le grand orateur anglais s'était prononcé dans le sens que l'on indique ici* notamment à la chambre des communes, au mois de février 1790, dans un discours où il combattait Fox, son ancien ami politique. C'est au mois d'octobre suivant que Burke prit à l'égard de
l'exil. lot
sont disposés à croire que le commerce du monde et la liberté sont deux choses qui leur appartiennent exclusivement. Les préventions injustes de M. Burke1 contre M. de Lally, mon ami, refroidirent ce commencement de liaison ; crlle que j'avais avec M. de Cazalès, qui les lui avait suggéré.-s, en fut aussi altérée, sauf que nous n'avons jamais rompu ensemble; mais nous étions toujours disputant, sans
M aucune concession respective, sur ce que nous appelions nos la France une attitude décidée par le livre célèbre intitulé : Réflexions sur la Révolution française.
On n'a pas oublié les leçons que M. Villemain consacrait à Burke en
1. Les préventions dont il est ici parlé s'étaient manifestées pour la première fois dans l'opuscule intitulé : Lettre de M. Burke à un membre de l'Assemblée nationale, datée de Beaconfield, 19 janvier 1791. Dans cet écrit, Burke rétractait une partie des éloges qu'il avait donnés, dans son livre des Réflexions, à Mounier et à Lally. Celui-ci répondit par sa Lettre au très-hon. Edm. Burke, membre du parlement d'Angleterre, s. 1., 1790, in-8°. Réfutant l'opinion de Burke, « qu'il fallait remettre tout préalablement dans la môme situation où tout se trouvait avant la tenue des États-Généraux, » Lally disait : « Je suis, moi, convaincu du contraire. Je suis convaincu que la France serait perdue ans ressource dès l'instant où de pareilles intentions se feraient seulement soupçonner. — In vitium ducit culpœ fuga, si caret arte. — Que l'horreur très-naturelle et très-légitime que nous avons d'un excès ne nous précipite pas dans un autre... Parce que la liberté a été déshonorée par les tribuns qui nous tyrannisent en son nom ; parce qu'elle nous a paru impie et sanguinaire avec les uns, louche et sophistique avec les autres, avec ceux-ci absurde et ridicule, avec ceux-là abjecte et insolente, ne la repoussons pas, lorsque rendue à elle-même, consacrée par la religion, consolante pour l'humanité, ayant la raison pour guide et la vérité pour compagne, environnée d'amour et do respect, éclairée, généreuse, désintéressée, elle se produit avec des hommes faits pour la connaître, dignes de la servir et appelés à en répandre les inestimables bienfaits. »
Cette lettre, écrite de Florence et datée du 20 juin 1791, fut suivie l'année d'après d'une Seconde lettre où les mêmes pensées étaient développées.
torts d'opinion, et je ne vois pas aujourd'hui qu'il y eût liei de ma part à aucun amendement sur celles que j'ai développées dès le début de la Révolution. Si Cazalès, qui avait beaucoup d'esprit, de talent et de courage, avait été à la tête de la noblesse, qu'il se fût mis en état de rajeunir la décrépitude des trois ordres, et de les défendre avec succès contre les communes, j'aurais applaudi à son triomphe sur la démocratie, que je redoutais bieu plus que l'inconséquen( des trois ordres; mais n'abandonner aucune prétentior lorsque rien n'est disposé pour les soutenir; provoquer toute les résistances, quand on s'est laissé dépouiller de la fort qui peut convaincre : voilà ce que je n'ai jamais pu concevoir.
M. Burke avait tout à fait les idées d'un aristocrate français1, ce qui convenait encore moins à notre position que le système des deux chambres, dont je sentais bien toutes les difficultés; mais, comme il fallait opter entre cet expédient et une démocratie absolue, je blâmerai toujours ceux qui nous ont réduits au pire, et qui ont ainsi fait perdre à la nation la plus belle occasion qu'elle ait jamais eue de réformer sensément son gouvernement. Ceux qui disent que tel ou tel mode de gouvernement convient à un peuple et point à un autre ont-ils oublié que tous les peuples de l'Europe ont été pendant plusieurs siècles soumis aux mêmes institutions féodales ou municipales; que partout l'autorité souveraine a rencontré des limites, effacées, rétablies, renforcées, selon les circonstances ; que le Nord, comme le Midi, a été alternativement libre et esclave; et qu'enfin il n'y a rien de permanent
i. Ces idées sont résumées dans la note précédente par la citation : « Remettre tout préalablement dans la même situalion où tout se trouvait avant la tenue des États-Généraux. »
LEXIL. 1<J3
parmi les hommes que leur mobilité? C'est donc à ceux qui les conduisent à saisir tous les moyens d'arrêter leurs écarts, ,i prévenir les abus de l'autorité, qui Unissent toujours par ni ii ii 1er sa protection et par détruire son énergie. Voilà le seul résultat utile d'une révolution, le seul qui puisse en absoudre ou en honorer les auteurs.
Après avoir vu M. Burke, j'allai chez lord Grenville, alors secrétaire d'Etat, de qui je m'attendais aussi à être bien reçu, étant persuadé que c'était le même Grenville à qui j'avais rendu un petit service en France. Revenant de Toulon à Paris en 1783, je traversais la forêt de Fontainebleau par un orage affreux ; j'aperçus sur la route une voiture versée; je li> arrêter la mienne ; mon courrier s'était joint aux voyageurs pour les aider à relever la voiture ; mais l'essieu était cassé ; il fallait envoyer chercher du secours à la poste que nous venions de quitter : les gens de lord Grenville étant en avant, un des miens fut chargé de cette commission, et j'offris à lord Grenville, qui paraissait pressé de se rendre à Paris, de lui donner la place de mon valet de chambre qui était à côté de moi. Lord Grenville accepta cette offre avec beaucoup de reconnaissance, et nous voilà partis, moi ne sachant pas à qui j'avais affaire, car l'étranger parlait assez bien français- pour que j'eusse besoin d'être averti par lui qu'il était étranger. Son début fut très-aimable : — « Vous ne savez peut-être pas, monsieur, me dit-il, que l'homme que vous avez secouru si obligeamment est un de vos ennemis, un Anglais? — Un Anglais, monsieur! Je serais charmé de pouvoir vous rendre tout ce que j'ai reçu de bons offices de votre pays lorsque j'ai été prisonnier à Weymouth. J'ai trouvé là .M. le duc de Dorset, qui m'a comblé de bontés, et une autre famille anglaise, que je n'oublierai jamais,
lesd'Albiac.» M. Grenville, qui était parent du ducdeDorset, me dit alors son nom, et pas tout à fait l'objet de son voyage ; mais j'en de\inai quelque chose : il arrivait de Naples pour être employé à la négociation de la paix. Nous préludâmes sur les conditions ; la conversation fut très-animée sur la guerre d'Amérique, sur les intérêts, les prétentions des deux nations. A Paris, nous nous étions retrouvés chez Mme la duchesse de Bouillon.
Dès le lendemain d£ mon arrivée à Londres je ne manquai pas d'aller chez lord Grenville. Je lui rappelai sa voiture renversée : « C'est aujourd'hui la mienne, lui dis-je, qui est renversée ; mais je ne vous demanderai pas de m'aider à la relever : cela serait trop difficile ; je désire seulement avoir l'honneur de vous voir quelquefois et de renouveler notre connaissance. » Lord Grenville â me répondit avec beaucoup de grâce que ce n'était pas lui qui était assez heureux po m'avoir une obligation, mais qu'il se ferait un plaisir d'à quitter celle de son frère2. 11 me reçut, en effet, de la manière
1. William-Wyndham, lord Grenville, né en 1759. Il était le second fils de Georges Grenville, beau-frère de lord Chatham. Étroitement uni avec son cousin William Pitt, il entra dans le ministère formé par celui-ci en 1783 et fut son principal auxiliaire, d'abord comme secrétaire d'État de l'intérieur, et depuis le mois de janvier 1791, comme chargé des affaires étrangères. Il les conserva jusqu'à la formation du cabinet Addington, en février 1801, fut premier ministre dans la célèbre administration qui avait réuni Fox, Grey et Sidmouth (1806-1807), et mourut en 1834. On a dit que toute la haine que Pitt portait à la France, lord Grenville la portait à la Révolution.
2. Thomas Grenville, l'aîné des deux frères, né en 1755; entré de bonne heure dans les rangs du parti whig, il avait eu part au traité de paix de 1783 entre l'Angleterre, la France et les États-Unis. La mort de Fox en 1806 entraîna la chute du ministère whig : rentré alors dans la vie privée, Thomas Grenville consacra ses loisirs à réunir une
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la plus obligeante et qui ne s'est pas démentie pendant mon séjour en Angleterre.
Accueilli dès mon arrivée par un membre du Cabinet, cette faveur m'accrédita parmi les émigrés, qui commençaient à être nombreux à Londres ; ce fut l'origine de mon intervention dans les affaires de Saint-Domingue, intervention fort calomniée d'abord, mais dont il m'était facile de prouver la sincérité, et j'y suis parvenu.
Aussitôt qu'il fut connu que j'avais accès chez un ministre, trois habitants de Saint-Domingue, nouvellement arrivés de la colonie, vinrent me trouver et me dirent: — i Monsieur, nous venons vous confier la mission dont nous sommes chargés et dans laquelle vous pouvez nous aider beaucoup : nous sommes députés de Saint-Domingue pour venir offrir au roi d'Angleterre la souveraineté de cette colonie ', dont vous connaissez les malheurs ; nous avons déjà mi les ministres; nos propositions sont acceptées; nous sommes au moment de signer le traité, et nous venons vous offrir de vous associer à cette mission. » Très-étonné de cette dé la ration, je répondis à ces messieurs que j'étais loin de leur croire des pouvoirs suffisants pour disposer d'une des propriétés les plus importantes de la monarchie française ; que ton* les grands propriétaires étaient absents de la co-
très-belle bibliothèque que possède aujourd'hui le Britïsh Muséum. 11 mourut en 181S.
1. C'est dans les derniers jours de septembro 1792 que Malouet reçut cette singulière proposition. Des négociations de cette nature s'étaient ouvertes dès la (in de 1701 ; elles ne prirent de consistance qu'au moment de la déclaration de guerre de la France à l'Angleterre, et lorsque les sanglants désordres qui signalèrent la mission des commi8saires Santhonax etPolvérel eurent contribué à lever les scrupules du gouvernement anglais.
lonie (nous étions déjà plus de quatre-vingts de première classe réunis à Londres ; les autres étant en fuite ou massacrés, ce qui restait sur les lieux ne pouvait représenter l'universalité, ni même la majorité des habitants) ; que même cette majorité n'aurait pas le droit de transmettre la souveraineté de la colonie d'un gouvernement à un autre ; que leur démarche me paraissait donc inconsidérée, et que je doutais fort que le ministère anglais voulût profiter de leur bonne volonté.
Ils m'affirmèrent le contraire. La négociation, selon eux, était fort avancée. Je voulus savoir ce qui en était : j'allai rendre à lord Gren ville la confidence que j'avais reçue et toutes les observations qu'elle m'avait suggérées. LordGrenville a tout à la fois de la franchise et de la circonspection ; il parle peu ; il écoute beaucoup ; mais ce qu'il approuve et ce qui ne lui convient pas s'échappent à travers son silence. Je vis clairement dans le peu qu'il me dit, et dans ce qu'il ne me dit pas, que mes réflexions le frappaient, que les propositions des députés n'étaient ni acceptées ni rejetées, mais prises en considération ; que l'insurrection des nègres de Saint-Domingue et la dévastation de cette belle colonie étaient un sujet d'alarme pour les colonies anglaises. «. Croyez-vous, me dit-il, que vos révolutionnaires veuillent et puissent éteindre l'incendie qu'ils ont allumé? — Non, je ne le crois pas, et je pense qu'une protection généreuse de votre part vous serait aussi utile qu'à nous-mêmes ; mais vous reconnaître pour souverains, c'est autre chose : nous n'en avons pas le droit. »
Ce ne fut qu'après la mort du roi que cette première conversation eut les suites dont je rendrai compte. Ce qui se passait sur le continent fixait toute mon attention. La ré
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niou de la Convention, la férocité connue de plusieurs de ses membres, tels que Marat, Legendre, Robespierre, etc., la retraite du duc de Brunswick, le décret contre les émigrés, et enfin les préliminaires du procès du roi : c'en était assez pour effacer tout autre intérêt. Saint-Domingue et toutes les colonies disparaissaient devant ce grand spectacle de la France ébranlée jusque dans ses fondements, rejetant de son sein ses princes , ses prêtres, ses nobles, ou 'ne les gardant que pour les immoler. Nous, proscrits, fuyant nos bourreaux, on nous proscrivait encore, si nous ne venions les chercher.
C'est alors que je me sentis plus accablé que je ne l'avais été dans les moments les plus périlleux; car il y a dans le danger une activité d'inquiétude et d'efforts qui préserve du découragement. Je n'avais plus à craindre pour ma vie; mais, trompé dans toutes mes conjectures, le présent était affreux, l'avenir sans espérance; je ne voyais plus que des maux effroyables et sans terme. Cette peine morale ne produisant pas de réaction, mon âme était affaissée ; j'étais trèsmalheureux. Ma belle-sœur, rappelée en France par la crainte de la confiscation, me quitta dans les premiers jours de novembre en me laissant fort inquiet sur sa santé. Je vis partir par le même motif plusieurs personnes de ma connaissance dont je pressentais la destinée : M. de laTour-du- Pin1, le marquis d'Ambert2, l'intéressante duchesse de Biron3, qui m'avait demandé un conseil et qui ne voulut pas
1. Ministre de la guerre du 4 août 1789 au 10 novembre de l'année suivante. — Rentré en France, il fut arrêté à Auteuil et guillotiné le28 avril 1704, en même temps que son frère aîné le marquis de la Tour-du-Pin.