LA FERMETURE DE L'ESCAUT
et que M. Feuillet de Conches à publiée dans le premier volume de son intéressant recueil :
«.... C'est contre mon vœu que les Hollandais ont agi dans « la dernière occasion, quoiqu'ils se croient fondés sur les « traités et notamment sur celui de Munster. Je mets tant de « prix au maintien de la tranquillité générale de l'Europe « que, ne désespérant pas de ramener les choses à une conci- « liation équitable, je m'adresse à Votre Majesté pour la prier « de me rendre dépositaire de ses vues et de ses intentions, « et c'est dans ces sentiments que je lui offre mon entremise « pour terminer les différends » (Lettre en).
Joseph II accepta la médiation qui lui était offerte, et il se désista de ses réclamations moyennant une indemnité de sept millions, dont une partie fut payée par la France : concession politique qui nous donnait deux alliés et terminait la contestation sans laisser à la Prusse et à l'Angleterre le temps d'y intervenir.
Mirabeau, qui avait dû à l'hospitalité hollandaise un asile contre les lettres de cachet, marqua sa reconnaissance en défendant les droits des Provinces-Unies, fondés sur les traités et sur une possession de deux siècles. C'est à cette occasion qu'il publia l'écrit intitulé : « Doutes sur la liberté de « V Escaut, réclamée par l'empereur, sur les causes et les consé- « quences possibles de cette réclamation.» (Londres, 28 décembre 1784.) Linguet, dans ses Annales politiques, soutenait les prétentions de l'Autriche; Mirabeau de son côté faisait valoir des raisons politiques d'ordre général, et ces raisons ne laissèrent pas d'influer sur les négociations, dont le résultat fut le traité d'alliance entre les Provinces-Unies, signé à Fontainebleau, le 10 novembre 1785, et par lequel fut maintenue la fermeture de l'Escaut. (Kock, Révolutions de V Europe ; Vergennes, Politique des cabinets.)
(Tome 1er, page 311.)
Ce n'est pas ici le lieu de rappeler les circonstances qui suivirent le mariage de Mirabeau avec Mlle de Marignane en 1772. Au moment de l'entrevue dont il est ici question, les souvenirs de Malouet se reportaient à la tin de l'année 1782; à cette époque Mirabeau avait reparu en Provence, après une absence de six années, remplies par les événements que chacun sait, par l'exil et par la prison ; c'est cette période qu'il résumait lui-même en deux mots, lorsqu'il écrivait à son oncle le bailli : « Ma destinée est un orage, ma vie est un « roman. » Rendu à la liberté, il n'aspira qu'à une réconciliation avec Mme de Mirabeau, et il était venu réclamer, avec ses droits, sa place dans la société. Repoussé injuiïeusement par la famille de Marignane, il n'avait eu d'autre ressource que de faire assigner sa femme devant la sénéchaussée d'Aix; là, il sut prendre sur ses adversaires l'avantage de la modération; il gagna sa cause, et Mme de Mirabeau eut à choisir entre un couvent et la maison de son mari.
Mais l'affaire devait être portée au parlement de Provence; cette fois, Mirabeau fut moins heureux; un incident avait changé la face du procès, et le 5 juillet 1783 la séparation de corps avait été prononcée à la demande de Mme de Mirabeau et sur la plaidoirie de Portalis.
Quelque fâcheuse impression que Malouet eût conservée de ce procès, il nous est permis de croire que, même aujourd'hui, tout n'a pas été dit sur cette circonstance de la vie de Mirabeau. Il avait contre lui son père et la puissante famille de Marignane; c'était sous cette influence, plutôt que par ellemême, qu'agissait Mme de Mirabeau; ses lettres et celles du 'bailli nous l'ont appris. On sait aussi comment elle se reprochait d'avoir méconnu celui qu'elle appelait son Mirabeau. Devenue par un second mariage Mme de Rocca, et veuve de
nouveau, elle reprit le nom de Mirabeau, qu'elle porta jusqu'à la fin de sa vie. Entin, le 6 mars 1800. elle mourut dans la chambre et dans le lit de Mirabeau, les yeux fixés sur son portrait, témoignant ainsi jusqu'à sa dernière heure ses regrets passionnés.
La fin de Mme de Mirabeau méritait d'êlre tirée de l'oubli où les biographes l'ont laissée. Elle se lie intimement aux circonstances que nous avons rappelées, et à l'histoire de Mirabeau, dont le nom revient souvent dans ces Mémoires.
(Tome Ie'-, page 313.)
« Les esprits supérieurs sont presque toujours « de bons esprits ; on voit mal parce qu'on a la o vue courte. La grandeur de l'esprit porte « naturellement au delà de l'erreur. »
Suaro, Étude sur Mirabeau,
M. Thiers, dans le premier volume de son Histoire delà Révolution, mentionne l'entrevue de Necker et de Mirabeau. Sans en préciser la date, il la place à la lin de l'année 1789 : c'est dans les derniers jours du mois de mai qu'elle eut lieu. Mais au sujet de cette entrevue, nous devons relever une erreur plus importante. Les Mémoires de Malouet nous ont appris dans quelles circonstances et par quelle démarche Mirabeau la provoqua. D'après M. Thiers, les choses se seraient passées tout autrement : « Ce fut Malouet, dit cet historien, qui, ami de Necker « et lié avec Mirabeau, voulut les mettre tous deux en com- « munication. Mirabeau s'y était souvent refusé1. »
1. Page 182. Les citations de l'Histoire de la Révolution de M. Thiers sont prises dans la cinquième édition. Les renvois peuvent ne pas être d'accord avec la pagination des autres éditions ; mais la différence ne doit être que d'un petit nombre de pages.
Nous parlons toujours du premier volume, le seul dont nous ayons eu à nous occuper dans cette note.
A ce mot refusé, M. Thiers ajoute en note : « Malouet et « Bertrand de Moleville n'ont pas craint d'écrire le contraire, « mais le fait est attesté par les témoins les plus dignes de foi. »
Le démenti est formel.
Une contradiction aussi manifeste que celle qui existe entre le récit de Malouet et la version de M. Thiers semblait faire une obligation pour cet historien d'attacher des noms propres aux témoignages qu'il invoque. C'était la seule manière de donner quelque apparence à une assertion aussi vague qu'elle est absolue. Mais quels témoins peut-on supposer plus dignes de foi et plus autorisés qu'un contemporain, racontant des faits quorum pars, au lendemain du jour où ces faits se sont passés? La plupart des auteurs qui ont écrit sur les mêmes circonstances, depuis Bertrand de Moleville jusqu'à M. deBa court *, en ont jugé ainsi, puisqu'ils ont adopté le récit qui se trouve dans la Collection des Opinions de Malouet 2, publiée en 1791 et 1792. Il nous suffira de citer: les Souvenirs de Dumont, les Mémoires de Montlosier, de Ségur, de Malle t du Pan, de La Fayette 3, enfin le témoignage de Lacretelle 4, tous contemporains de Mirabeau et de Malouet5.
Quant à M. de Bacourt, chacun sait que, dépositaire de la
1. Correspondance de Mirabeau et de la Marck, publiée en 1851 par M. de Baeourt.