‹ Mémoires;Chapitre 122 sur 137 · Tome III, page 165 : 4e lettre · texte numérisé non relu

Tome III, page 165 : 4e lettre

3. Le discours de Necker pour l'ouverture des États-Généraux fut critiqué vivement par Mirabeau dans le deuxième numéro de ses Lettres ù mes commettants. Cependant, quelques jours après, Mirabeau eut recours à M. Malouet pour obtenir les moyens de s' entendre avec M. de Montmorin et avec M. Necker, dont l'accueil l'irrita. (II, p. 360, note.)

4. « Dès les premiers mois de l'Assemblée Conslituanle, Mirabeau montra des dispositions à se rapproeber de la cour; ce fut à M. Malouet qu'il les témoigna. On sait quelle était la rigide vertu de ce député ; cependant il regarda comme la chose la plus utile à son roi et à son pays de détacher du parti révolutionnaire un si puissant orateur. Malheureusement, M. Necker reçut très-froidement les avances de Mirabeau. » (Lacretelle, Histoire de France pendant le dix-huitième siècle, V1U, p. 109; 1821.)

5. Mme de Staël ne dit rien de l'entrevue de Necker et de Mirabeau; l'omission est volonlairc et s'explique d'elle-même : Necker n'avait pas eu le beau rôle, et Mme de Staël ne parle de son père que dans les circonstances où rien ne contrarie son admiration.

correspondance entre Mirabeau et La Marck, il a été de nos jours l'autorité la plus certaine pour tout ce qui concerne le rôle et l'histoire du grand orateur. Or, à propos des rapports entre les ministres et Mirabeau, M. de Bacourt reproduit textuellement le récit de Malouet, en le faisant précéder de ces quelques lignes : « Il eût été en effet bien facile de faire entrer «Mirabeau dans le parti du roi: il vint s'offrir lui-même à M. iXecker dès le mois de mai 1789 *. » Gomment concilier ce fait avec le passage du livre de M. Thiers où il est dit : « Mi- « rabeau s'y était souvent refusé? »

N'est-il pas évident que M. de Bacourt, par la citation qu'il a faite et par les lignes qui la précèdent, a témoigné qu'il trouvait dans le récit de Malouet l'expression la plus complète cl la plus vraie desespropres informai ions?

La publication de M. de Bacourt est postérieure, sans doute, à Y Histoire de la Révolution de M. Thiers; mais M. Thiers, au moment où il écrivait son premier volume, avait nécessairement connaissance de la Collection des Opinions de Malouet, publiée en 1792, c'est-à-dire trente ans auparavant. D'un autre côté, il est difficile de croire que l'historien ignorât l'existence du comte de la Marck, vivant alors à Bruxelles, où il accueillait avec bienveillance tous ceux qui venaient le consulter sur les grands événements dont il avait été le témoin. Enfin, lorsque le comte de la Marck mourut, en 1833, il n'est personne qui n'ait entendu parler du dépôt de manuscrits laissé par lui à M. de Bacourt. Quoi qu'il en soit, et à quelque époque que M. Thiers ait eu connaissance .de tous les document que nous venons de rappeler, chacune des éditions de son livre lui offrait une facilité de discuter les témoignages dont il lui convenait de récuser l'autorité :.

Malouet, dans ses Mémoires, ne fait que développer ce qu'il avait déjà publié en 1792. A cette époque, Mirabeau était mort depuis un an; mais les autres personnes intéressées étaient présentes : sauf les ménagements que celte circonstance ren-

1. Correspondance entre Mirabeau et la Marck, I, p. 311. note 14.

2. Le premier volume de l'Histoire de la Révolution de M. Thiers a paru en 1823. L'ouvrage a eu treize éditions, entre lesquelles il n'existe aucune différence appréciable.

dait nécessaires, la substance du récit dans le recueil de 1792 est la même que dans les Mémoires que nous publions aujourd'hui.

C'est ce récit dont M. Thiers n'a pas craint de contester la véracité; et cependant, comment ne pas reconnaître Combien il est vivant et réel ? Quand Necker, constatant ainsi lui-même l'initiative de Mirabeau, lui dit, avec ses façons de banquier et de genevois : « Vous avez des propositions à me faire : quelles sont-elles ? — Ma proposition est de vous souhaiter le bonjour, » répond Mirabeau irrité. Puis, nous le voyons arriver à l'Assemblée, enjamber les bancs rouge de colère. En passant près de Malouet, il lui jette ces mots : « Votre homme est un sol : il aura de mes nouvelles 1 ! »

Toutes les fautes de sa vie passée, toutes ses humiliations dévorées lui montaient au cerveau, avec le déboire d'une telle démarche faite à faux, avec la colère de n'avoir pas été compris. C'était le Mirabeau que nous avons vu au moment de son procès contre sa femme, repoussé injurieusement par une société où il veut reprendre sa place : sa place était alors à la tête des affaires, que des mains trop faibles ne dirigeaient plus. « Le vaisseau est battu par la plus violente tempête, « et il n'y a personne à la barre *, » disait-il déjà à l'époque des États-Généraux.

Necker et Montmorin avaient eu le tort bien grave de ne voir dans Mirabeau qu'un homme pressé par des besoins d'argent. Ils ne savaient pas que son génie était plus grand que ses vices. «Tous deux, nous dit Malouet, délestaient Mirabeau, et ne le craignaient pas encore. »

La faute était faite; quand on voulut la réparer, il était trop tard : on sait ce qu'elle a coûté.

On a dit, à la mort de M. de Maurepas : Aous avons perdu plus quil ne valait. Le mot était spirituel et juste. Necker, s'il eût été moins gauche ou plus clairvoyant, aurait pu dire, à propos de Mirabeau, mais dans un sens différent : Nous avons gagné plus qu'il ne valait.

2. Correspondance entre Mirabeau et la Marck, Introduction, p. 91.

Revenons à notre sujet. On a vu comment l'historien que

nous rétuions, en cherchant ses informations ailleurs que dans des documents irrécusables, s'est mépris sur uu point essentiel : ce point, c'est l'initiative propre de Mirabeau dans ses rapports, soit avec les ministres, soit avec Malouet.

Mais, en histoire, la vérité ne consiste pas seulement dans l'exactitude des faits; elle dépend encore de la manière d'apprécier les événements et les hommes qui ont été mêlés à ces événements.

M. Thiers ne pouvait pas faire la faute d'accepter cette légende triviale d'un Mirabeau traître à la cause populaire et vendu au parti de la cour ; mais il eût été digne de son talent de restituer à l'histoire un Mirabeau authentique et complet. M. Thiers écrit : « On lui promit tout (à Mirabeau), s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent mises à sa disposition. (P. 254.) — Mirabeau était jaloux de La Fayette. (P. 179.) — Il (La Fayette) excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas se donner un compagnon pareil. (P. 255.) — Bien que son ambition, ses petites rivalités personnelles contribuassent à l'éloigner du parti populaire, il (Mirabeau) était sincère dans sa crainte de l'anarchie. » (P. 37€.)

Les mobiles qui firent agir le grand orateur semblent avoir été à peine entrevus par l'historien. La question d'argent, la jalousie du rôle de La Fayette, les rivalités personnelles, ce sont là les petits côtés de l'histoire; ce sont des vérités de surface : mais Mirabeau sourirait s'il pouvait apprendre qu'il a été jaloux de «Gilles César. » Mirabeau était de taille à sauver la monarchie, et, « comme tous les hommes supérieurs, nous dit son contemporain, le duc de Lévis, il était au-dessus de la malignité et de l'envie1. »

Dans le livre que nous avons déjà cité (Opinions de Malouet), il eût été facile de trouver des points de vue plus élevés et plus sûrs.

Mirabeau avait le génie de l'organisation : cette grande faculté ne pouvait se développer que dans l'exercice du pouvoir. C'est la tendance d'un grand orateur de devenir un homme

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