‹ Mémoires;Chapitre 126 sur 137 · Souvenirs et portraits du duc de Lévis · texte numérisé non relu

Souvenirs et portraits du duc de Lévis

Malouet n'avait pas besoin de mettre en communication Necker et Mirabeau : les relations de Mirabeau avec le Gouvernement remontaient à l'époque de sa mission à Berlin, sous le ministère de M. de Yergennes. Il suffit, pour s'en assurer, de lire les documents de l'année 1786, et notamment le Mémoire sur la situation actuelle de l'Europe, qui se trouve en tête de X Histoire secrète de la cour de Berlin. La trace de ces relations existe partout : le 13 janvier 1787, Mirabeau écrivait de Berlin aux ministres, à la veille de la convocation des notables1 : t J'y vois un nouvel ordre de choses qui peut régénérer la monarchie; je me croirais honoré d'être le secrétaire de cette Assemblée, dont j'ai eu l honneur de donner l'idée. »

De retour à Paris, Mirabeau avait employé les années 1787 et 1788 à traiter, dans une suite de mémoires adressés au roi et aux ministres, toutes les questions qui occupaient alors les esprits : l'agiotage, les emprunts, la liberté de la presse. Ces communications ne furent interrompues que par son départ pour la Provence, au moment des élections pour les Étals- (léiiéraux. Ces antécédents politiques de Mirabeau, il n'est plus permis de les ignorer : la première lettre du recueil de M. de Bacourt nous apprend que « longtemps avant les États-Généraux Mirabeau avait entretenu une correspondance avec les ministres; qu'il avait cherché à les éclairer sur les difficultés de la situation et sur les moyens de pourvoir à ces difficultés. » [Lettre de Mirabeau à Montmorin, du 28 décembre 1788; tome I, page 342.)

Les ministres, au lieu de profiter des utiles conseils de Mirabeau, cherchaient à le discréditer et à combattre son élection. Cette opposition eut l'effet qu'elle devait avoir : Mirabeau fut élu deux fois, à Aix et à Marseille ; on sait avec quelles ovations.

Lorsque l'Assemblée eut remplacé les Étals-Généraux, la vue du désordre qui grandissait tous les jours lit encore de Mirabeau le conseiller du pouvoir menacé. Mais le moment était venu pour lui de prendre un rôle plus actif. Nous avons montré par quelles raisons et dans quel but il s'adressait à

1. L'assemblée des notables tint sa première séance le 22 février 1787.

Malouet. Enfin, la conférence qu'il demandait aux deux ministres lui est accordée; Montmorin et Malouet, par des motifs différents, s'abstiennent d'y paraître; Necker et Mirabeau sont seuls en présence, et trois jours après c'est de Necker lui-même que Malouet apprend les détails de l'entretien , tels qu'il les rapporte dans ses Mémoires*.

Tout ce qui précède montre assez qu'il n'est pas exact d< dire à propos de cette entrevue : Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau , voulait les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent refusé: il y consentit cependant : Malouet l'introduisit2.

Si la contradiction est manifeste, l'invraisemblance ne l'est guère moins. M. Thiers appuie sa version du témoignage de tous ceux qui étaient présents. Mais quelqu'un ignore-t-il que des communications de la nature de celle qui avait lieu entre Mirabeau et les ministres ne se font pas en présence de témoins? «Fort peu de gens, écrivait Malouet plusieurs années après, connaissent ces détails, et je ne vois que deux personnes vivantes qui aient sur ce point les mêmes certitudes que moi : le comte de la Marck et l'abbé de Montesquiou. »

Notre auteur a ses témoins aussi, mais il les nomme.

Dans une existence politique aussi courte que le fut celle de Mirabeau, les dates ont de l'importance. On sait maintenant que l'entrevue avec Necker eut lieu au mois de mai, et non pas après les 5 et 6 octobre ; quant aux relations de Mirabeau avec la cour, nous avons la preuve qu'elles dataient de l'année 1786. M. Thiers en parle pour la première fois à la lin de l'année 1789.

« C'est à "cette époque, dit l'historien, qu'une négociation directe s'entamait avec la cour r un prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières ouvertures3. »

Ce prince n'est nullement un étranger pour nous; c'est le comte de la Marck, l'ami de Mirabeau et son collègue à l'Assemblée ; c'est à lui de répondre. Or, voici ce qu'il nous dit dans une note publiée par son éditeur M. de Bacourt :

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