Mme de Belloy, devenue plus tard Mme Malouet
3. François-Bernard, marquis de Chauvelin, né en 1766, était le fils de ce marquis de Chauvelin qui mourut frappé d'apoplexie en présence de Louis XV. Ses fonctions de maître de la garde-robe du roi ne l'avaient pas empêché d'embrasser avec ardeur les idées de la Révolution; et à la fin de mars 1792, pendant le passage de Dumouriez au ministère des affaires étrangères, il avait été nommé à l'ambassade de Londres par l'influence des Girondins. On lui donna pour second M. de Talleyrand, à qui sa qualité d'ancien membre de l'Assembl
port, mon intention .étant d'aller m'offrir ji la Convention pour défendre Louis XVI. M. de Chauvelin, à qui je fis cette tlt Vlaration, ne voulut pas prendre sur lui de m'expédier un passe-port. J'écrivis alors dans son cabinet, le priant de transmettre ma demande à la Convention, qui passa à l'ordre du jour', après avoir ordonné que mon nom fût inscrit sur
nationale interdisait pendant deux ans toute fonction à la nomination du roi, et qui fut en réalité le chef de cette ambassade. Elle se composait encore de deux hommes de lettres, Garât et Gallois ; de Duroveray et de Reinhart. — Membre du Tribunat et du Corps législatif sous l'Empire, M. de Chauvelin siégea à l'extrême gauche dans les chambres de la Restauration, et mourut en 1832. (Voir les Souvenirs deDumont, p. 419.)
1. Dans la séance du 20 novembre 1792, que présidait Grégoire, un d«9 secrétaires de l'Assemblée donna lecture des pièces ci-après :
l.< Ministre des affaires étrangères au Citoyen président de la Convention
nationale.
« Citoyen président,
« J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une note remise, par l'exconstituant Malouet, au citoyen ministre de la République française à Londres pour me la faire parvenir.
« Je ne me permets aucune réflexion sur le contenu de cette lettre ; je me borne, citoyen président, à vous prier de la communiquer à la Convention nationale, qui pèsera dans sa sagesse et sa prudence la réponse qu'elle jugera à propos de me mettre en état d'y faire.
Signé : Le Brun. »
« Sorti de Paris le 17 septembre dernier, ainsi que cela est constaté par mon passe-port visé à Amiens le 18 et produit à Londres à M. le ministre de France ; occupé ici de réparer mes établissements à Saint- Domingue, par les avances de fonds qui me sont nécessaires, je ne peux, sous aucun rapport, être compris dans la classe des émigrés, et j'attendrois sans inquiétude l'application du dernier décret, si un intérêt plus puissant que celui de mes propres affaires ne me faisoit désirer de rentrer en France le plus tôt possible.
la liste des émigrés. Tel est le titre légal dont j'ai eu beau coup de peine à obtenir la radiation après huit ans d'exil la perte entière de ma fortune.
M. de Lally, qui eut la même pensée que moi, sollicit avec aussi peu de succès la permission de défendre le roi ; mais son plaidoyer , qui est un très-bel ouvrage, s'il avait pu être prononcé , aurait peut-être touché ceux de ces ba bàres qui pouvaient être accessibles à la voix éloquente d
« J'apprends parles papiers publics qu'il est question d'instruire procès de Louis XVI.
« Soumis au gouvernement et aux lois établies, quelles qu'elles soient, mais indépendant de toute considération dans le sentiment de me devoirs et la déclaration de mes opinions, je me crois obligé de me proposer- comme deffenseur officieux d'un prince dont j'ai toujour honoré les vertus et dont il m'est permis de déplorer l'infortune.
« J'ay l'honneur de prier monsieur le ministre de France de soumett ma demande au conseil exécutif à l'effet d'en obtenir un passe-po qui me mette à l'abri des difficultés qu'éprouvent en rentrant en France ceux mêmes qui, comme moi, n'en sont sortis que le 2 septembre, pour se dérober au fer des assassins, et chercher des ressources que nos désastres à Saint-Domingue et la situation de nos correspon dants en France ne permettent plus aux colons de trouver dans l'in térieur du royaume.
« Londres, 8 novembre 1792.
« Signé : Malouet. »
Nous avons reproduit cette lettre d'après la minute conservée dans les archives des affaires étrangères ; dans le Moniteur du 21 novembre, n° 326, on lit encore ce qui suit :
« N. — Il est possible que le citoyen Malouet ne soit pas connu comme « émigré dans son département. Je demande que le ministre fasse « porter son nom sur la liste des émigrés.
« Treilhard. — Il suffit de renvoyer au comité d'aliénation, où il « y a un registre ouvert sur lequel sont portés tous les noms de ceux « dont on apprend l'émigration.
« Cette proposition est décrétée et la Convention passe à l'ordre du « jour. »
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la justice et de l'humanité. Ce fut sur le premier, rapport de \ nlazé' que j'écrivis très-rapidement ma défense du roi, qui ne peut être comparée ni à celle de M. de Sèze, ni à celle de M. de Lally; mais en moins de huit jours, elle fut imprimée et publiée à Paris comme à Londres. On voit dans les mémoires2 de M. de Malesherbes que l'infortuné monarque en eut connaissance; lord Grenvillela fit traduire en anglais.
Je ne bornai pas là mes efforts; j'eus un instant l'espérance d'une démarche de la part du roi d'Angleterre. M. Fox, de son propre mouvement, en fit la proposition au Parlement3 ; lord Grenville ne la repoussait pas. M. Pitt fut d'un autre avis : il la jugeait inutile; il y voyait un compromis de son gouvernement sans aucun espoir de succès. Mais, quoique je n'adopte pas l'imputation qui lui a été faite d'a- \oii- vu sans peine périr Louis XVI, parce que son supplice rendait les Français plus odieux et la guerre inévitable, son opposition à la motion de M. Fox, que j'ai entendu justifier
1. C'est dans la séance du 6 novembre 1792 que ce rapport fut lu au nom de la commission des vingt-quatre. Condamné lui-même par le tribunal révolutionnaire le 30 octobre 1793, Valazé n'échappa à la guillotine que par le suicide.
2. Ces Mémoires, qui n'ont jamais été imprimés, ont cependant existé; ils existent peut-être encore, et l'on en trouve quelques fragments dans les Éclaircissements du Journal de Cléry. Or, la première édition de ce Journal parut à Londres, en 179S, sous ce titre : Journal de ce qui s'est passé à la Tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, et c'est alors sans doute que Malouet prit connaissance de ces Mémoires de Malesherbes.
3. « Les principaux chefs de l'opposition, Fox, Sheridan, Gray, avaient, au nom de l'humanité, sommé le ministère d'intervenir entre Louis XVI et la Convention. Le 20 décembre 1792, la chambre des communes vota, sur cette motion, une adresse au roi dans 'laquelle elle exprimait l'indignation et l'horreur de toute la nation sur l'injustice et la barbarie de la catastrophe qui menaçait le roi de France, » [Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat, II, 100.)
par des hommes d'État, me paraît à moi injustifiable. La haute politique, à mesure qu'elle s'éloigne de la simple morale, s'abaisse et se rapetisse à mes yeux. La justice, au contraire, la vérité, peuvent tout ennoblir, jusqu'au non- succès, et ne sauraient contrarier les véritables intérêts d'une nation. Quel était celui de l'Angleterre dans cette circonstance? C'était, avant tout, d'empêcher, si elle le pouvait, un grand crime dont les conséquences étaient incalculables Ceux qui n'y voyaient qu'un moyen de plus de former un coalition générale de toutes les puissances contre la France considéraient-ils ce crime comme un expédient ? C'était s'e rendre complices. Regardaient-ils comme humiliant pour un souverain de tenter une démarche infructueuse? 11 était bie plus honteux de se taire devant les juges et les bourreau de Louis XYI que de leur parler en vain. Il n'est pas prouv que les Conventionnels, qui voulaient la guerre contre l'Au triche et la Prusse, la voulussent aussi contre l'Angleterre ils n'en craignaient point d'invasion. Ils sentaient très-bie qu'ils ne pouvaient pas faire emploi, contre le peuple le plus libre de l'Europe, de leurs déclamations contre la tyrannie. La constitution anglaise disconvenait sans doute à leur féroce démocratie ; mais ils savaient que leurs principes d'égalité avaient des partisans en Angleterre; que le catéchisme de Guillaume Penn sur les droits de l'homme avait séduit une partie du peuple : ils avaient donc plus de raison de ménager la nation anglaise que de l'irriter ; et s'ils avaient été persuadés qu'elle s'intéressait vivement au sort de Louis XYI, je ne doute pas qu'une déclaration franche et mesurée d Cabinet britannique n'eût été prise en grande considération Mais, a-t-on dit, vouliez-vous qu'il se présentât en suppliant à la Convention, et que, pour obtenir la vie de Louis XVI,
il se Uâl les mains vis-à-vis d'elle en reconnaissant son goum niement et sa doctrine subversive de l'ordre social en Europe? Non, ce n'est pas ce que je voulais. Si j"avais été M. l'itt, j'aurais dit à la Convention : « Messieurs, nous n'avons aucune réclamation de territoire à faire contre la France ; aucune querelle de commerce ne nous divise, et ce n'est pas la forme de votre gouvernement qui nous divisera, pourvu qu'elle ne trouble pas la paix publique de l'Europe; mais si vous proscrivez votre roi parce qu'il est roi, car il ne peut avoir à vos yeux d'autre tort ; si vous proclamez la guerre aux châteaux et la paix seulement aux chaumières, comme l'Europe est couverte de châteaux et presque entièrement gouvernée par des rois, vous vous déclarez en état d'hostilité contre la société européenne, qui vous mettra hors de sa communion; si vous ne vous rendez accessibles à Injustice, à la raison, à la voix même de votre propre intérêt. Ce n'est donc pas pour nous mêler de vos affaires intérieures que nous intervenons dans le procès que vous intentez à votre roi; c'est parce que les principes sur lesquels vous fondez cet acte de violence attaquent tous les principes qui régissent les autres sociétés politiques. Soyez républicains, si bon vous semble ; si votre nation veut renoncer décidément au gouvernement monarchique, je crois qu'elle fait une grande faute, mais elle en est la maîtresse ; renvoyez honorablement votre famille royale hors des frontières ; rendez-lui son patrimoine; ne lui imputez pas des crimes qu'elle n'a pas commis, car il est notoire que Louis XVI s'est laissé dépouiller sans tirer l'épée, et il n'est pas moins prouvé que vous l'avez assez constamment outragé pour qu'il eût pu se mettre légitimement en état de défense. Il dépend de vous aujourd'hui de vous gouverner comme il vous plaira, sans vous rendre
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coupables d'une grande atrocité, qui serait le prélude de beaucoup d'autres. Choisissez donc ou la paix ou la guerre : nous nous présentons comme médiateurs, comme amis ou comme ennemis, ne voulant avoir aucun rapport politique avec un gouvernement qui deviendrait un objet de scandale et d'effroi pour les autres. »
Je sais qu'une telle déclaration n'est ni dans la langue ni dans les formes diplomatiques; mais que restait-il alors en France des anciennes formes et des maximes sociales? N'était-ce pas le cas d'aborder franchement la question et d'aller droit au but sans tergiversation? C'est que ce but n'était p ce qu'il aurait dû être chez les puissances étrangères : il n avait rien de noble, rien de généreux dans leur ressentiment, dans leur coalition contre la France. Une sage réforme de son gouvernement eût plus alarmé les princes et les ministres que tous les excès qui allaient déshonorer et détruire tous le moyens de liberté. Que Robertson et les autres publiciste qui ont rêvé comme lui un système politique de l'Europe un état fédératif de ses gouvernements, nous expliquent donc en quoi consistait ce système politique, quel était le lien de cette confédération, et ce qu'elle a produit dans ces derniers temps. Voilà, certes, une grande circonstance, bien faite pour nous montrer l'application de ce système un grand peuple, bouleversé par des factieux, détrui toutes ses institutions, menace tous les trônes, renverse tous les autels et appelle aux armes les pauvres contre le riches. Au moment même de ces sanglantes saturnales et pendant qu'on dresse à Paris l'échafaud sur lequel doit périr le dernier roi, la Pologne se prépare à mettre u terme à ses dissensions'; son anarchie féodale va dispa
1. Instruits par le premier démembrement de 1772, les Polonai
raître ; sa noblesse et son roi adoptent une constitution raisonnable qui assurera la liberté et le bonheur de la nation. Ces deux révolutions, si différentes dans leur principe, dans leurs moyens, auront l'une et l'autre la plus funeste issue. Nos amphictyons ne permettront point aux Polonais d'être libres, mais ils laisseront les Français massacrer leur roi. Les princes ne verront en Pologne et en France que des proies à dévorer, des provinces à partager, des hommes à asservir. Ils ont beau nous écrire ensuite qu'ils prient Dieu de nous avoir en sa sainte et digne garde : je n'ai pas plus de foi dans leurs prières que de respect pour leur politique; et je ne vois d'autres traces de ce prétendu système fédératif que de vaines paroles et des formules vides de sens.
C'est alors que j'écrivis à la hâte la défense de Louis XVI ', avant d'avoir la certitude qu'il ne me serait pas permis de rentrer en France pour m'associer aux travaux de ses défen- Miir> et partager leurs dangers.
avaient cherché à réformer les vices de leur gouvernement, si favorables aux discordes civiles et aux ambitions étrangères; le 3 mai !70l, il s'étaient donné une nouvelle constitution qui rendait la royauté héréditaire. Les puissances copartageantes ne l'entendaient pas ainsi ; un an s'était à peine écoulé que la Russie, la Prusse et l'Autriche s'unissaient pour renverser cette constitution; le patriotisme et l'habileté de Kosciuszko ne purent préserver la Pologne d'un nouveau partage, qu'elle subit en 1793, pendant que la France subissait le régime de l'échafaud.
I. Deffense de Louis seize : discussio7i de toutes les charges connues à r époque du 14 novembre 1792, s. I. n. d. — Cet opuscule de cinquantetrois pages r.e porte pas de nom d'auteur et commence ainsi : « Il « est inutile que je mette mon nom à la tète de cet ouvrage: il n'eu « résulterait aucun bien et je ne braverais par là aucun danger, car « j'écris à Londres; et si j'ai des ennemis, ils deviendraient ceux de la « cause sacrée que je défends. »