‹ Mémoires;Chapitre 15 sur 137 · CHAPITRE XXI LES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI LES ÉMIGRÉS

îit

Ce fut par un billet déchirant de lord Grenville que je fus instruit de la mort du roi l. La consternation fut générale

1. Après le 10 août, l'Angleterre avait rappelé son ambassadeur France; l'ambassadeur français à Londres n'était plus que lereprése tant personnel de Louis XVI; cette mesure et celles que prit dan cette circonstance le gouvernement anglais n'étaient pas, comme le dit un historien de la Révolution, des « subtilités diplomatiques; » elles témoignaient que le parti violent qui dominait alors la France n'avait plus le caractère d'un gouvernement régulier.

Déjà VAlien-Bill avait donné au roi le pouvoir d'ordonner, à discrétion, à tout étranger de sortir du royaume.

Dès que la nouvelle de l'attentat du 21 janvier parvint à Londres, ord Grenville adressa à M. de Chauvelin la lettre que voici : « Je suis chargé de vous notifier, monsieur, que le caractère dont vous étiez revêtu auprès de cette cour et les fonctions dont vous avez été investi étant aujourd'hui entièrement annulés par la mort très -fatale de S. M. très-chrétienne, vous n'avez plus ici aucun caractère public, et Sa Majesté a jugé convenable d'ordonner que vous quittiez ce royaume dans le délai de huit jours. » Mémoires du règne de Georges III, pa Belsham, IV, 427.

On lit encore dans les mémoires auxquels nous empruntons la citalion qui précède : « Sur ces entrefaites, M. Maret, agent, confidentiel de M. Le Brun, était en route pour l'Angleterre, porteur de nouvelles dépêches du conseil exécutif, et, comme on est fondé à le croire, de nouvelles concessions de la plus haute importance. Mais à son arrivée à Londres, ayant appris le renvoi de M. de Chauvelin, il ne se crut pas autorisé lui-même à déclarer sa mission. En conséquence, il donna

Londres, où l'anniversaire de l'exécution de Charles 1er est encore un jour de deuil. Tout ce que nous étions de Français réfugiés dans cette capitale osions à peine nous montrer dans les rues : la douleur et la honte de ce grand attentat nous réunissait tous pour la première fois dans un môme sentiment ; car les divisions des émigrés ont été fréquemment un sujet de scandale pour les étrangers. Nous désirions tous également que le sang innocent fût vengé, que le joug odieux qui pesait sur la France fût brisé ; mais les émigrés, comme les puissances coalisées, n'ont jamais pu s'entendre sur les moyens : tant il est rare que le simple bon sens, qui suffirait aux hommes pour les conduire, en ait jamais le pouvoir.

Ce n'est pas dans les temps de troubles, lorsque les haines de parli s'exaltent jusqu'à la fureur, qu'on peut raisonner froidement sur les intérêts, les droits et les devoirs respectifs ; mais, lorsque les orages sont dissipés, lorsqu'il ne reste plus de tant d'atrocités qu'un souvenir douloureux, si Ton a pu échapper à cette éclipse de la raison, de la bonne foi, alors ou «prouve quelque consolation à se rappeler le souvenir du passé. Alors il est utile, dans le calme, de revoir, de confirmer ou de modifier les jugements qu'on a portés pendant la tempête. Sous bien des rapports, j'étais aussi prononcé quêtons les émigrés contre la Convention ; j'étais loin de voir en elle une puissance légitime ; et si j'avais pu la combattre et la détruire, je ne doutais pas que je n'eusse le droit de me déclarer 3on ennemi. Mais les armées françaises qui défendaient le territoire contre les puissances étrangères

seulement avis de son arrivée à lord Grenville, mais il ne lui fut fait aucune avance de la part de la cour d'Angleterre. » Le 1er février ITOiî, la Convention déclarait la guerre a l'Angleterre.

n'avaient plus pour moi le même caractère. Partisan de la guerre civile en France, je me serais rangé du côté des Français royalistes contre les Républicains ; mais la coali tion armée contre la France était pour moi tout autre chos J'aurais vu avec douleur l'asservissement de mon pays au: étrangers ; le triomphe du parti conventionnel ne me paraissait pas moins odieux. Ma pensée flottait incertaine entre les mesures diverses auxquelles je devais m'arrêter. Mes vœux étaient pour le rétablissement de la monarchie, mais je ne voyais aucune base à laquelle pussent se rattacher mes espérances et mes efforts personnels. Étranger au métier des armes, j'étais dispensé de les prendre-, et, sans blâmer ceux de nos militaires émigrés qui ont servi dans les armées étrangères, la proscription prononcée contre nous justifiant tous les moyens de défense, il me semble que c'est à la Vendée que devaient se réunir tous les Français royalistes. Cependant, comment y parvenir ? Comment s'offrir désarmé à des hommes qui croient avoir plus besoin de bras que de conseils? Je résolus de quitter Londres et d'aller vivre à la campagne dans une famille anglaise, celle de M. d'Albiac1, qui m'offrait l'hospitalité.

J'en fus rappelé par les affaires de Saint-Domingue, qui vinrent m'y chercher ; voici comment. Après l'explication que j'avais eue avec lord (Irenville, le procès du roi et l'altération de ma santé me firent perdre de vue les démarche des députés. Je m'en étais entretenu alors avec les princi-

1. Cette famille, originaire du comtat Venaissin, s'était réfugiée en Angleterre à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. A la fin du siècle dernier, elle était représentée par John-Georges d'Albiac, major au quatrième régiment de dragons, et par le général sir J. -Charles d'Albiac. Elle subsiste encore aujourd'hui en la personne de Georges- Charles d'Albiac, esq., né en 1807, fils aîné du major d'Albiac.

paux propriétaires de la colonie ; je leur avais fait connaître mon opinion sur le projet dont on m'avait fait part et ce que j'en avais dit au ministre. Aussitôt que la guerre fut déclarée entre la France et l'Angleterre1, les colons se réunirent, eurent entre eux plusieurs conférences et convinrent de me donner leurs pouvoirs pour solliciter auprès du gouvernement anglais des moyens de protection contre l'insurrection des nègres, qui était très-notoirement suscitée par la Convention. Sur l'avis qui me fut donné de cette proposition, je revins à Londres ; M. de Fontenille avait convoqué chez lui une assemblée générale ; il vint me chercher avec M. l'évôque deComminges, et je fus institué fondé de pouvoirs de tous les grands propriétaires de la colonie au nombre de cent quatre, auxquels s'étaient joints les députés récemment arrivés.

Ma mission spéciale m'autorisait à faire tout ce que je jugerais convenable pour le salut de la colonie. J'expliquai bien à l'assemblée qu'il était hors de notre pouvoir et contraire à nos devoirs de disposer de la souveraineté ; que, prescrits en Europe comme royalistes, nous avions eu le droit de venir demander asile et protection à une puissance étrangère ; que nous prenions par là l'obligation de nous conduire envers elle en sujets fidèles tant que nous resterions sur son territoire : proscrits au même titre à Saint-Domingue, nous avions les mêmes droits et contractions les mêmes obligations en échange de la protection qui serait accordée dans cette colonie à nos personnes et à nos propriétés ; mais

1. Ce fut dans la séance du 1er février 17!)3 que la Convention, sur la motion de Brissot, vota à l'unanimité la guerre au roi d'Angleterre et au Stathouder. La déclaration des hostilités par l'Angleterre eut lieu le 11 du mémo mois. {Moniteur du 2 février, n" 33.)

il. 14

que nous ne pouvions prendre aucun engagement perpétuel. C'était au traité de paix qui interviendrait entre les deux nations à prononcer sur notre sort; jusque-là, la colonie devait être considérée comme mise en séquestre et sous la garde du gouvernement anglais.

Tel fut l'esprit et l'expression du traité passé quelques jours après entre M. Dundas, aujourd'hui lord Merville1, alors ministre des Colonies, et moi en qualité de fondé de pouvoirs des colons de Saint-Domingue.

Lorsque j'ai quitté Londres en 1801, pour retournera France, j'ai brûlé ou laissé en Angleterre tous mes papiers et ma correspondance d'émigration ; mais j'ai heureusemen conservé les pièces originales qui devaient constater loyauté de cette négociation et les heureux effets qui d vaient en résulter pour la France, si en 1798 le Directoi n'avait pas rendu inutile la sagesse de ces mesures, en rejetant avec aigreur les propositions que j'étais fondé à lui faire sans manquer à ce que je devais de fidélité au gouvernement britannique : ce dont j'étais incapable.

Comme cette partie de ma conduite politique est une d celles dont je peux m'applaudir, parce que je me suis to jours montré Français sans perdre l'estime des Anglais, et que je méritais l'estime de mes concitoyens en m'exposant à leurs calomnies, j'ai une véritable satisfaction de pouvoir consigner ici sur cette affaire des détails authentiques, do

1. Henry Dundas, né en 1771, créé vicomte Melville en 1S02. De 1791 à IcSOl il fut président of ihe board of control for the affairs oflndiù) et en 1794 il joignit à ces fonctions celles de secrétaire d'État de la guerre. Dans le parlement, dit M. Erskine May, c'était « un orateur plein de hardiesse et de présence d'esprit. » Il mourut en

les preuves existent et sont indélébiles, dont la plupart des témoins me survivront; car ils sont presque tous plus jeunes que moi.

Tous les journaux du temps, ceux imprimés en France, ne manquèrent pas de publier que j'avais vendu la colonie aux. Anglais. Ce n'est pas ce genre de reproche que j'ai envie de repousser : on y répond toujours victorieusement, quand on sait rester pauvre et qu'après avoir perdu une grande fortune légitimement acquise, on ne se baisse pas trop pour en ramasser les débris. Mais il y a, même pour les proscrits, d'autres devoirs à remplir envers leur pays, que le ressentiment d'une longue oppression peut faire oublier, mais dont il n'est jamais permis de s'affranchir. Je 11 avais donc pas voulu briser totalement les liens qui m'attachaient à la France, ni lui causer volontairement un préjudice notable; c'est ce que nous aurions fait en transmettant, autant que nous l'aurions pu, la souveraineté de Saint- Domingue à l'Angleterre. Or, indépendamment de ce que j'en ai déjà dit, la suite de ce récit prouvera que j'étais du peiit nombre de ceux qui ne l'ont pas voulu, et que c'est dans ce sens-là que j'ai usé des pouvoirs dont j'étais investi, m'en réservant complètement le droit tant envers les ministres anglais qu'envers les propriétaires français qui m'avaient fait leur mandataire. A l'égard de ceux-ci, je pris, dès le premier moment, une précaution dont je prévoyais le besoin, en me faisant autoriser, sans limite et sans explication, à faire tout ce que je jugerais convenable pour le salut de la colonie; c'est ainsi que j'ai défendu ma conduite ultérieure contre ceux qui ont eu la sottise ou la méchanceté de me croire l'agent du Directoire, qui était loin de s'en rapporter à moi et de suivre mes conseils.

Quant aux ministres anglais, M. Dundas, quoique trèshomme d'État, était trop passionné contre la France pour sentir que l'occupation de Saint-Domingue, à titre de conquête et de propriété anglaise, serait une faute politique qui démoraliserait la guerre que l'on prétendait faire à notre pays : mais, comme il ne parlait pas français et que je parlais mal l'anglais, nos discussions par interprète ne pouvaient trop se répéter , et c'est avec lord Grenville, qui me présenta à M. Pitt1, que je traitai cette affaire. L'un et l'autre m'entendirent fort bien et n'insistèrent pas sur la plénitude de l'abandon auquel je refusais de consentir. J'avais prévenu les colons, dans la seule assemblée qui eut lieu pendant la négociation, que je leur rendrais compte du résultat seulement, mais non des discussions; ainsi, tous ne virent pas dans la rédaction du traité ce qui y était, et ce qui me donna le droit, trois ans après, de revenir à la grande mesure que la plupart d'entre eux blâmèrent; tous au contraire me devaient des actions de grâces, les royalistes comme les républicains.

Après la signature du traité, le ministère britannique me témoigna la plus grande confiance, et elle ne s'est jamais démentie. Tous les détails de l'expédition me furent communiqués : conjointement avec le marquis de Bouille, je fus consulté sur les localités, sur le mode d'administration à établir et sur le choix des propriétaires qui devaient composer le conseil privé de la colonie. Rien ne fut épargné de la part de l'Angleterre pour assurer le succès de l'expédition. Les troupes anglaises, aidées des propriétaires armés, s'em-

1. Depuis le 17 novembre 1783, le parti tory était au pouvoir, dans la personne de M. William Pitt, premier ministre, chargé de former le cabinet qui remplaça celui du duc de Porlland.

parèrent facilement du môle Saint-Nicolas, de Saint-Marc, de Jérémie ' et de toute la partie de l'ouest. Le siège du gouvernement s'établit au Port-au-Prince ; mais près des deux tiers de la colonie restèrent toujours au pouvoir des nègres, qui luttèrent avec avantage pendant trois ans contre plus de dix mille hommes de troupes de ligne. Trois gouverneurs successifs échouèrent dans tous leurs plans d'attaque, et n'en adoptèrent aucun qui fût convenable aux circonstances et aux localités ; il y avait peu d'accord entre les officiers et les employés français et anglais. La dépense était effroyable; on voyait des fortunes scandaleuses; les maladies du pays consommaient encore plus d'hommes que le feu des ennemis. Le ministère britannique était mécontent, dégoûté de son entreprise; et comme ma correspondance avec le Conseil et les principaux habitants de la colonie m'avait mis en état, dès la seconde année, de prévoir tous les résultats d'un mauvais régime, je n'avais pas manqué de communiquer au gouvernement mes informations et les réflexions qu'elles me suggéraient. Je m'étais ainsi maintenu dans une sorte de crédit dont je crus pouvoir faire un nouvel essai.

J'avais acquis la certitude par mes correspondances que nous pourrions nous assurer un recrutement de trois mille

i. L'expédition avait été préparée à la Jamaïque, par les soins du gouverneur de cette colonie, le général Williamson. Parti de Port- Royal le !» septembre 1793, le lieutenant- colonel Whitelocke débarqua bientôt à Saint-Domingue, s'empara de Jérémie, dont les habitants ne firent pas de résistance, et successivement du cap Saint- Nicolas et de Léogane. Le 4 juin suivant le général Whyte, après un premier échec, réduisit la ville de Port-au-Prince. C'est alors que commença une lutte terrible des Anglais contre le général de Laveaux, et contre Toussaint-Louverture, qui fit sa première apparition au commencement de t79i.

colons espagnols en les payant bien ; ce sont des mulâtres acclimatés, beaucoup plus propres que les Européens à faire la guerre aux nègres. Il y avait dans les troupes de ligne un régiment allemand, et dans nos milices coloniales à peu près trois mille hommes, que nous pouvions augmenter d'autant de nègres fidèles. Je formai mon plan sur cette base, et je dis aux ministres : « Je ne m'aviserai pas de vous demander quels sont vos projets ultérieurs sur Saint-Domingue; mais j'ose vous dire que je prévois le parti que vous serez forcés de prendre pour ne pas dépenser inutilement tous les ans un million sterling, en perdant trois ou quatre mille hommes. Vous évacuerez donc Saint-Domingue, au grand détriment de vos propres intérêts coloniaux, que le triomphe des nègres met certainement en danger. Je viens vous proposer une mesure plus salutaire, qui ne déconsidérera point vos armes, et qui épargnera vos hommes et votre argent. Remettez-nous la colonie, à nous, propriétaires français; retirez-en vos soldats anglais, et accordez-nous un subside pour nous défendre. Je ne demande pas même la dixième partie de ce qu'il vous en a coûté jusqu'à présent; mais pour que cet arrangement réussisse complètement, il faut que vous me permettiez d'en faire part aux hommes que je connais bien pensants dans les comités et dans les conseils français; il faut que j'obtienne par eux du Directoire une neutralité tacite pour Saint-Domingue, et qu'enfin nous puissions présenter l'espérance de conserver cette colonie à la France. »

M. Huskisson1, sous - secrétaire d'État, et M. Georges

1 . William Huskisson, né en 1770, mort en 1830. Après avoir habité la France de 1781 à 1792, et pris part au mouvement de 1789, il était rentré dans sa patrie et avait été placé par M. Dundas à la tête du

LES KMKiRKS. 21 r;

Ellis', membre du Parlement, auxquels j'avais confié mon plan, se chargèrent de l'appuyer ; lord Grenville et M. Dundas l'agréèrent; le premier m'autorisa par un billet de sa main, que j'ai conservé, à correspondre dans ce but avec le gouvernement français ; et enfin il fut décidé que ce serait à moi qu'on remettrait la colonie et un subside annuel de cent mille livres sterling-. Je répondis que je ne me refusais pas de me charger de l'administration civile, mais que l'homme essentiel, dans cette circonstance, était un bon général français, et que je désirais être autorisé à en faire la proposition BU marquis de Bouille. J'eus sur-le-champ cette autorisation, et ce fut avec beaucoup de peine que je le décidai à accepter. Le général Abercromby2, dont le noble caractère et les vertus relevaient encore les talents militaires, fut chargé de nous remettre la colonie, d'aller nous y installer et d'en retirer les troupes anglaises. Tous les préparatifs de notre départ furent ordonnés, et nous nous occupâmes, M. de Bouille et moi, à régler et à réduire les dépenses de la colonie d'après la somme d'impositions dont nous pouvions disposer

bureau des émigrés. Sous-secrétaire d'État de la guerre de 179?> à 1806, avant d'acquérir sa célébrité comme économiste, il se faisait déjà remarquer, dit Erskine May, « par sa science féconde. »

1. Un des éditeurs du Mabinogion, ami intime de Walter Scott, mort en 1815.

2. Sir Ralph Abercromby, né en 1734; les campagnes de 1793 et 1794, on Flandre et en Hollande, sous le duc d'York, le mirent en évidence. A son retour, il eut le commandement en chef des Indes occidentales et il enleva à la France les îles de Saint-Louis, de Saint- Vincent et de la Trinité (179^- 1798). Après avoir commandé en second dans la campagne du Helder (1799). il fut appelé au commandement en chef de l'armée anglaise en Egypte, gagna contre le général Menou la seconde bataille d'Aboukir, et mourut quelques jours après de ses blessures. Le titre de baronne d'Aboukir fut donné à la veuve.

2Hi CHAPITRE xxr.

et cello du subside qui nous était accordé. Il nous était impossible de conserver rétablissement civil et militaire des Anglais : il était beaucoup trop dispendieux; nous ne pouvions arriver à nos fins qu'en supprimant beaucoup d'emplois, de traitements, d'entreprises de divers genres , et en blessant ainsi un grand nombre d'intérêts individuels, qui ont toujours bien plus d'énergie que l'intérêt général; mais toutes ces réformes, qui ne devaient s'exécuter que sur le lieux, m'inquiétaient peu.

J'étais sûr de l'adhésion de M. de Bouille à toutes mes mesures, et de la fermeté de son caractère. Nous n'avions fait confidence à personne de nos projets et de ce qui éfait, arrêté par le gouvernement anglais relativement à Sain Domingue ; on savait seulement que nous y étions envoyé M. de Bouille comme général, et moi comme administr teur en chef1. On présumait bien à Londres une partie de qui devait arriver, et ma correspondance en France, dont on eut quelques indices par les communications subsistantes entre les deux pays, fit deviner le reste ; mais comme on ne supposait pas que j'eusse pu déterminer le ministère brita

un

\. Tous les détails de l'expédition projetée sont exposés dans ur travail manuscrit du général de Bouille; cet intéressant document est entre les mains de son petit-fils, M. le marquis René de Bouille, qui a bien voulu nous le communiquer.

Les événements ont suivi une marche bien différente de celle qu'il était permis de prévoir à l'époque où Malouet écrivait. Saint-Domingue est depuis longtemps perdu pour nous, et son nom ne rappelle pli que le souvenir de nos désastres. — Il serait aujourd'hui de peu d'intérêt d'apprendre au public par quels moyens il eût été possible de conserver à la France la plus belle de ses colonies; mais il nous est permis de dire que les plans habilement conçus de Malouet et du général de Bouille réunissaient, en 1795, toutes les conditions qi eussent permis de les réaliser, et faisaient autant d'honneur au patriotisme qu'au sens politique des deux proscrits.

LES KMIGBE8. 217

nique à me permettre des rapports avec le Directoire, la plus absurde méchanceté m'imputa une intrigue criminelle. C'est dans ce sens qu'on en écrivit à Saint-Domingue , où mes lettres au Conseil présentaient depuis plusieurs mois la probabilité d'un grand changement et la nécessité de nous tenir en mesure de reprendre nos rapports avec la métropole française, lorsque les circonstances nous le permettraient. Je préparais ainsi par mes observations le développement du plan qui allait s'exécuter; mais indépendamment de ma correspondance officielle avec les chefs de la colonie, il entrait dans mes combinaisons, avant même que le plan fût arrêté, d'y préparer l'opinion publique ; et c'est ce que je fis dans deux lettres imprimées qui présentaient mes vues sur le système colonial applicable à Saint-Domingue1. Cette publication, fortifiée par les dénonciations qui partaient de Londres, sur mes prétendues liaisons avec le Directoire, et mes lettres particulières, qui disaient tout, excepté mon Becret et l'assentiment qu'y donnait le ministère britannique, M laissèrent aucun doute parmi les colons d'un changement prochain dans leur situation, changement dont ils me croyaient le promoteur. Ceux qui connaissaient bien mon caractère, me jugeant incapable d'un acte déloyal, m'ac- » usaient d'imprudence et d'opinions systématiques dont ils

i. Ces deux lettres, datées du 30 décembre 1796 et du 25 janvier 1707, ont été imprimées à Londres en 1797, sous le titre suivant :

Examen de cette question : Quel sera pour les colonies de l'Amérique le résultat de la Révolution française, de la guerre qui en est la suite et de la paix qui doit la terminer? Elles sont insérées dans le cinquième volume de l'ouvrage que nous avons eu souvent l'occasion de citer : Collection de mémoires sur les colonies, et notamment sur le régime eefoninl. parMalouet; Paris, an X (pases 2 1 "> à 209).

se voyaient déjà victimes. Je n'avais pu écrire à personne, ce qui m'était démontré, que le gouvernement anglais ne soutiendrait pas longtemps la grande consommation d'hommes et d'argent qu'il faisait à Saint-Domingue sans aucune compensation d'avantages. Je ne pouvais pas plus confier à mes correspondants tout ce que j'allais tenter auprès du gouvernement français et par quels intermédiaires j'arriverais jusqu'à lui. J'étais fondé à croire que les gens éclairés de ma connaissance qui se trouvaient dans les conseils français, sentiraient l'utilité des mesures que j'adoptais, et que le Directoire lui-même reconnaîtrait l'importance de conserver à la France une propriété aussi considérable que celle de Saint-Domingue ; dans la situation actuelle des choses, ce résultat ne pouvait être obtenu qu'en remettant la colonie entre les mains des propriétaires et en cessant de les traiter comme ennemis, sauf à eux de se défendre contre les nègres armés, ce qui nous eût été facile.

Ne pouvant m'expliquer sur tout cela que vaguement da mes lettres , l'inquiétude des uns , l'irritation de ceux qui voyaient dans un changement la cessation de leur traitement et de leur influence , produisirent le mécontentement de tous. Le Conseil m'écrivit une lettre de mercuriale et de reproche, et l'Assemblée du Port-au-Prince fît insérer dans les papiers publics anglais ma révocation, motivée sur l'abus de confiance dont je me serais rendu coupable en excédant mes pouvoirs, qui ne me permettaient de provoquer aucun changement dans leur situation ; ce qui n'était ni vrai ni raisonnable. Cet éclat, qui n'eut lieu et qui ne fut connu en Europe que trois mois après que M. de Bouille et moi eûmes renoncé à nos projets, n'en aurait pas empêché l'exécution,

ns

LES KMIGRES. 219

si des obstacles d'une plus grande importance ne nous en avaient dégoûtés. Nous avions eu jusqu'au dernier moment l'appui constant de M/Pitt, de lord (irenville et de M. Dundas; mais il n'eu était pas de même du duc de Portland1, ministre titulaire des colonies, dont M. Dundas n'avait que la direction militaire. Le duc de Portland protégeait particulièrement M. Lambert2, fils de l'ancien contrôleur général, et l'avait nommé chef de justice à Saint-Domingue avec dois mille louis d'appointements. M. Lambert était à Londres au moment où il était question du départ de M. de Bouille et du mien ; il nous demanda à partir avec nous. Nous étions très-décidés à ne pas lui conserver ses appointements de trois mille louis, mais nous ne lui en dîmes rien, et pour son embarquement nous le renvoyâmes au général Abercromby, qui disposait du vaisseau sur lequel nous devions nous embarquer nous-mêmes.

Le général, qui approuvait fort nos projets d'économie, et à qui M. Lambert ne plut pas, brouillé d'ailleurs avec son patron, le duc de Portland, lui refusa le passage. Dès ce moment, M. Lambert se vit dépossédé de sa magistrature, et il ne manqua pas de dire au duc que nous 'lui en avions fait

1. William-Henry Cavendish Bentinck, troisième duc de Portland, né en 1728. — Attaché d'abord au parti whig, il avait fait partie en 1765 et en 1782 des deux cabinets du marquis de Rockingham. Les excès de la Révolution française le rallièrent au parti tory, et en 1794 il fit partie, comme secrétaire d'État de l'intérieur, du ministère de Pitt. Plus tard, il donna son nom au célèbre cabinet tory qui succéda en 1807 à celui de Fox et de lord Grenville. — Il mourut en

2. En 1788 il avait débuté dans la carrière administrative comme maître des requêtes. Son père, sorti du contrôle général le 19 octobre 1790, avait été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire le 27 juin 179T.

220 CHAPITRE XXL

la menace. Le ministre, mécontent de cette anticipation de nos pouvoirs, en différa l'expédition qui devait être signée de lui en ce qui concernait les instructions du général Abercromby. Celui-ci, n'ayant aucun rapport obligé avec le duc de Portland, qui n'était que ministre civil des colonies, ne voulut pas aller lui demander ses instructions, dont l'expédition ne pouvait souffrir que peu de délai, puisque c'était l'effet d'un arrêté du gouvernement; mais dans l'intervalle, je reçus la réponse aux démarches que j'avais fait faire en France auprès du comité des Colonies et du Directoire. Je m'étais adressé à MM. Portalis, Marbois, etVaublanc' : je leur faisais part de mon plan, auquel j'avais joint une adresse au Directoire, une autre au comité des Colonies. M. de Vaublanc seul me répondit; ces messieurs n'avaient pas jugé possible de présenter mes adresses ; elles auraient été mal reçues; on était encore trop exaspéré contre les colons, contre les émigrés ; le moment de la conciliation n'était pas encore arrivé. Ainsi, sans égard aux intérêts nationaux, des Français refusaient à des Français de recevoir, par leur médiation, plus du tiers de la colonie, qui était alors intact, et l'espérance très-fondée de reconquérir sur les nègres insurgés les deux autres tiers, à la seule condition de ne pas nous traiter en ennemis, et de nous laisser libres de nous administrer et de nous défendre contre les nègres jusqu'à la paix générale.

Je ne crois pas qu'aucun républicain, aucun royaliste, ait

J . Portalis et Barbé-Marbois étaient alors membres du conseil de? Anciens; M. deVaublanc faisait partie du conseil des Cinq-Cents. Tous trois furent déportés au 18 fructidor. — Barbé-Marbois avait été intendant à Saint-Domingue de d78r> à 1790; M. de Vaublanc était originaire de cette colonie.

rendu de plus grand service à son pays que celui qu'on ne m'a pas permis de lui rendre. Cette malheureuse issue de ma négociation m'affligea beaucoup; elle indignait M. de Mouillé ; et cependant nous étions presque décidés à passer outre et à partir, lorsque l'incident de M. Lambert et l'humeur du duc de Portland achevèrent de nous décourager. M. de Bouille vint le premier me trouver et me dit : « C'est par conliance et par amitié pour vous, autant que par intérêt pour notre patrie, que j'acceptais cette périlleuse mission. Voilà vos amis de Paris qui ne peuvent pas nous aider, et cet enragé de Directoire qui nous fera tout le mal possible au moment où nous nous sacrifions pour l'intérêt général. D'un autre côté, vous voyez l'humeur du duc de Portland et les prétentions de son protégé ; chaque millier de louis que

nous voudrons épargner nous produira des centaines d'en-

iiriuis; nous serons contrariés ici par un homme puissant,

et peut-être par les autres. Tout considéré, mon parti est

pris; j'envoie ma démission; je viens de chez le général

AlnTcromby, que j'en ai chargé, et je pars avec lui pour la

Martinique. Si vous persistez dans votre plan, si vous partez,

uns vœux vous accompagnent, mais j'en serai fâché pour

vous. » Je lui dis tout de suite : « Ma démission suivra la

vôtre; je n'ai garde de courir seul cette aventure ou de la

risquer avec un autre homme que vous ; j'ai fait tout ce que

je pouvais, tout ce que je devais; le non-succès n'est point

à nia charge : c'est à ceux qui ne veulent pas nous entendre

et nous aider, à répondre des malheurs qui arriveront. »

Ainsi se termina cette importante affaire, dans laquelle je

peux, dire que je n'ai pas fait une démarche qui ne fût com-

liinée avec sagesse, loyauté et patriotisme. La lettre du

Conseil de Saint-Domingue, sur mes insinuations, arriva

longtemps après l'abandon de la mesure, dont tous les détails et le véritable but restèrent ignorés : mais on en savait assez pour juger, dès lors, que M. de Bouille et moi ne nous serions pas chargés d'une opération préjudiciable aux intérêts de la colonie.

La retraite des troupes anglaises, qui suivit bientôt après ', expliqua et justifia mes opinions et mes démarches. Je n'eus pas même à les défendre ; mon silence sur le fait indigne de ma destitution ne parut point du tout un silence d'embarra mais je ne fus pas aussi généreux vis-à-vis du Conseil, do la mercuriale m'avait blessé. Ma réponse fut peut-être trop mortifiante, d'autant plus qu'elle arriva avec la preuve de M justesse de mes conjectures et de tous les motifs qui avaient déterminé ma conduite. Celle du gouvernement anglais à mon égard ne se démentit pas : il me couvrit de toute sa protection, lors de l'explosion des bruits calomnieux qui s'étaient répandus contre moi; et un ambassadeur étranger s'étant permis de dire que j'allais être chassé d'Angle ter comme jacobin, fut encore plus étonné de me rencontrer chez lord Grenville, que je ne l'ai été de le voir depuis chez M. de Talleyrand.

de

1. Le 10 octobre 1798, à la suile d'une convention passée entre Toussaint-Louverture, qui venait de s'emparer de Port-au-Prince, et le général Mailland. Celte occupation, qui avait duré cinq ans, coûtait à l'Angleterre 45,000 soldats et plus de vingt millions sterling (500,000,000 fr.). Quatre ans plus tard, l'expédition du général Leclerc devait faire périr trente-trois mille hommes de nos meilleures troupes.

2. Ce diplomate étranger, dont le nom n'est pas indiqué, doit être M. de Stahremberg, ambassadeur de l'empereur François II. (Voir dans notre Appendice la lettre écrite par Malouetà son ami de Gérando, datée d'Anvers le 23 avril 1808.)

Voici maintenant les pièces originales que j'ai conservées à l'appui de tout ce qu'on vient de lire ' .

Les deux premières sont des lettres imprimées, qui ont été connues dans le temps à Paris comme à Londres et à Saint-Domingue 2 : personne ne sachant alors ce que je Bavais et ce que je projetais, on ne vit dans cette publication que des idées générales plus ou moins convenables au temps et aux circonstances; mais les colons, en général, en

i. Les documents manuscrits auxquels renvoie ici l'auteur des Mémoires sont malheureusement perdus pour nous. La lettre de Malouet à de Gérando, que nous avons citée dans la note qui précède celle-ci, rappelle toutes les circonstances relatives à ces affaires de Saint-Domingue dont il a été question dans ces deux chapitres.

■J. Ces deux lettres sont celles dont il a été parlé page '217; — elles sont adressées à Mallct du Pan. Après une peinture navrante de l'état de notre malheureuse colonie, livrée à la révolution, l'auteur écrivait : « Ce crime n'appartient pas tout entier à la première Assemblée ; les envoyés de la seconde l'ont consommé, et c'est à la Convention qu'il était réservé de les absoudre de tout le sang qu'ils ont \ ersé, des ruines qu'ils ont amoncelées sur ce sol jadis le plus riche du globe... Cette boucherie philanthropique est dans une activité continue depuis cinq ans; il n'est question ni de système ni d'intérêts poli tiques; c'est la propriété qui se défend contre le brigandage en invoquant une puissance protectrice.

« C'est dans de telles circonstances que le Gouvernement français a mis sérieusement en question l'émigration des colons, et leur forfaiture pour avoir émigré et pour avoir préféré la protection du roi d'Angleterre à la clémence du général Pierrot... »>

« Si cet écrit parvient en France, dit encore Malouet, j'espère que les bons citoyens y reconnaîtront un Français que les injustices de son pays n'ont pas détaché de ses vrais intérêts et qui a toujours séparé dans son cœur la nation française de tous les crimes commis en son nom. La persécution, au lieu de nous affranchir de nos devoirs, n'a fait que les multiplier, car nous ne pouvons trouver la fin de nos souffrances ni dans des vœux impies contre notre ancienne patrie, ni dans cette lâcheté perfide qui nous porterait à méconnaître ce que nous devons à la nation généreuse par laquelle nous sommes encore au nombre des vivants. » (Cuil. Mon. sur les col., V, 21U-221-249.)

furent fort mécontents, parce qu'ils n'étaient pas convaincus comme moi de la nécessité de ne pas nous montrer inconciliables avec les principes et les hommes modérés qui avaient quelque crédit dans les conseils français.

Vient ensuite le billet de lord Grenville, en réponse à une demande de communiquer avec le gouvernement français sur l'intérêt qu'il aurait de ne pas traiter en ennemis les propriétaires français armés contre les nègres ;

Mes lettres au comité colonial et au Directoire français ;

La réponse de M. de Vaublanc ;

La lettre du Conseil de Saint-Domingue.

Je juge inutile de rappeler ici ma réplique.

Je n'ai conservé aucune rancune contre ceux qui m'ont plus maltraité pendant nos troubles, et je ne suis pas plus offensé de l'erreur et de l'injustice momentanée des colon qui n'ont été que trop punis.

On verra dans les deux lettres imprimées en 1796 et 179 une exposition d'idées et de principes qui remplissait d'autant mieux mes vues à cette époque, que je disais, pour France comme pour l'Angleterre, tout ce qui convenait a intérêts des deux pays ; si bien qu'en supposant l'exécution de l'arrangement que j'avais projeté, et qui fut, comme on l'a vu, au moment de s'effectuer, cet arrangement n'eût semblé être que la conséquence naturelle de mes opinions, et l'on eût pu croire alors que j'avais voulu par cette publication mettre le public dans ma confidence. Comment s fait-il donc que les préjugés, les intérêts mal entendus, e surtout les haines de parti, annulent ainsi les plans raisonnables, ou en détournent la faveur publique en les livrant à des interprétations absurdes et calomnieuses? Lorsqu'on reconnut la pureté de mes intentions et la sagesse de mes

ont le

Page 1