LE COMTE ET LA COMTESSE DE MERLE
(Tome 1er, l>age " .)
Anne-Marie Peirenc de Moras, comtesse de Merle, sœur du contrôleur général, était née vers le mois de juillet 1723, <l' Abraham Peirenc de Moras et de Marie-Anne Fargès. La mort de son père, en 1732, avait fait d'elle un très-riche parti; aussi dès l'âge de onze ans, et bien qu'elle ne fût pas sortie du couvent où se faisait son éducation, fut-elle convoitée par plus d'un de ces seigneurs qui avaient une fortune à refaire. La société nombreuse, brillante, qui fréquentait la maison de la mère, hâta sans doute pour la fille l'heure de ces petites intrigues matrimoniales : Barbier nous dépeint en effet Mme de Moras comme une « veuve fort riche, ayant une très-bonne maison, garnie de seigneurs qui font la cour à madame. » (III, 1 19.) Les prétendants ne manquèrent donc pas à Mlle de Moras. C'étaient1 : l'un, M. de Crèvecœur, qui à son titre joignait l'avantage de la parenté; un duc et pair, qu'appuyait la
l. Mémoires <le Luvnes, X. 21-1.
recommandation du tout-puissant cardinal de Fleury * ; puis, â la tête des compétiteurs, un brave officier qui avait fait brillamment la campagne d'Italie sous le maréchal de Broglie, cadet d'une famille de vieille noblesse militaire, mais n'ayant pour soutenir son nom qu'un héritage de huit cents livres de rente, le comte de Courbon, frère du marquis deBlenac2. Familier de la maison, ce dernier avait plus d'une chance en sa faveur, grâce à l'appui secret de son cousin, le comte de la Mothe-Houdancourt3, fort bien, paraît-il, avec Mme de Moras.
Si l'âge de la jeune fille ne suffisait pas pour ajourner toutes ces rivalités, du moins ne permettait-il pas de prévoir l'événement qui vint y mettre un terme. Le dimanche 22 octobre 1737, sur un ordre supposé de sa mère qui la mandait au château de Livry, Mlle de Moras quittait le couvent de Notre-Dame de la Consolation, rue du Cherche-Midi, montait, suivie d'une femme de chambre gagnée, dans une chaise qui l'attendait à la porte, et se faisait conduire tout droit au château de la Roche-Courbon, où le 1er novembre suivant, la nuit, dans la chapelle du lieu, le curé de Contre la mariait au comte de Courbon4. L'âge de l'héroïne (elle avait quatorze ans) n'étonnera guère moins que celui du ravisseur, qui, né en 1 699, avait sans doute plus d'amabilité que de jeunesse. Le caractère de celuici, d'après le témoignage des contemporains, semble même
1. Barbier, recueillant les bruits répandus sur l'enlèvement de Mlle de Moras, s'exprime ainsi : a Les uns disent que cela avait été fait de concert enlre Mme de Moras et la Mothe-Houdancourt, pour ne pas donner la fille à un duc un peu forcément de la part du ministre. » (III, 110.)
2. Charles-Angélique, comte de Courbon Blenac, né en 1G99, capitaine de cavalerie au régiment de Clermont. La famille de la Roche-Courbon, qui a produit un grand nombre d'officiers de mer et de terre distingués, existe encore aujourd'hui représentée par un arrière-petil-neveu de celui-ci, unique héritier du nom des diverses branches.
3. Louis-Charles, comte de la Mothe-Houdancourt, alors sous-lieutenant de chevau-légers dans la maison du roi, grand d'Espagne et mort maréchal de France en 1754. Il avait épousé, le 4 juillet 1714, Eustelle-Thérèse de Courbon, dernière héritière de la branche aînée des Courbon.
4. Voir pour les détails de l'enlèvement que nous résumons fidèlement, Barbier, III, 109, 1 05 ; IV, 417 ; les Mémoires de Luynes. I, 389,394, 425, 459; X, 213, et le Journal de Buvat.