LE COMTE DE MERLE. IÎ
se prêter assez mal aux hardiesses de l'entreprise. « On dit qu'il est froid, même sec, et cependant fort aimable, » dit le duc de Luynes.Un romancier du temps, s'emparant de l'aveninre, le prolixe chevalier de Mouhy, en trace à peu près le même portrait : « Sans être de la première jeunesse, tait-il dire à Mlle de Moras, il me parut encore très-bien fait pour inspirer plus que de l'estime : son air est noble, aisé; il annonce de l'esprit et prévient extrêmement, il parle peu, mais tout ce qu'il dit est séduisant et énoncé dans des termes purs et polis1. »
La veille de ce mariage, Mlle de Moras, passant à Poitiers, avait adressé à sa mère une longue lettre2, évidemment dictée par le comte de Courbon, et dont le but était d'obirnir son pardon et son consentement par ce qu'on pourrait appeler l'argument des faits accomplis. Cette espérance lui déçue. Le H novembre, les deux oncles de Mlle de Moras, MM. Fargès de Polisy et Peirenc de Saint-Cyr, arrivèrent à la Koche-Courbon 8 ; sur un ordre du roi, dont ils riaient porteurs, M. de Courbon dut leur remettre la jeune fugitive, qui fut conduite au couvent de Gergy, plus sévère sans doute que celui du Cherche-Midi.
1. Mémoires d'Anne-Marie de Moras, comtesse de Courbon, écrits par eilcmême et adressés à Mlle ***, pensionnaire au couvent du Cherche-Midi, La Haye, I'. de Hondt, 1740, in-12 en quatre parties. L'exemplaire existant à la Bibliothèque impériale est aux arm.es de Marie- Antoinette. Dans ce livre, plus histoire que roman, il est question de MM. de Saint-Cyr (deux oncles tin Mlle de Moras portant le nom de Peirenc de Saint-Cyr, dont l'existence est Bonttrmée par les documents que nous devons à la bienveillance de M. le banni de Larcy) et d'un abbé de Moras, Anloniste (sic) à Metz, mais dont nous n'avons pu retrouver la trace.
2. Cette lettre a été publiée par les éditeurs des Mémoires de Luynes à la tin du premier volume.
3. M. de Courbon, avec plus d'agrément que de convenance, a lui-même raconté ainsi l'arrivée (les deux oncles : » Le 8, à sept heures dumatin, un loi, armé jusqu'aux dents, escorté d'archers et d'un nombre de valets, se «lisant porteur d'un ordre du roi et n'en ayant point, arrive chez moi, monte
ce nom respectable à la porte de Mlle de Moras, qu'ils veulent enfoncer; enfui ils veulent me l'arracher. Ce n'était pas là la façon de l'avoir ; aussi ne l'eurent-ils pas. Mais l'après-dîner, un homme sage me la den anda avec politesse et l'eut. » (Lettre de M. de Courbon à Mme la princesse de Conli, Mémoires de Luynes, 1, 468.)
Telle tut cette aventure, qui tit d'autant plus de bruit qu'à la suite des fortunes énormes élevées par le système, la recherche des riches héritières de la finance avait pris un caractère d'âpreté qui menaçait de franchir toutes barrières, même celles delà loi. Aussi, malgré le nom des coupables, malgré certaines imprudences qui furent, non sans raison, reprochées à Mme de Moras, le cardinal de Fleury voulut-il laisser un libre cours à la justice1. Le comte de Courbon, voyant la mauvaise tournure que prenait cette affaire, avait cru prudent de fuir et s'était réfugié à Turin, dans l'hôtel même de l'ambassadeur de France, où il avait des amis; mais le chargé d'affaires qui lui avait donné asile fut sévèrement réprimandé. La princesse douairière de Conti, qu'il sollicita d'intervenir en sa faveur, non -seulement ne lit rien pour lui, mais lui adressa cette dure réponse : « Je suis étonnée, monsieur, puisque vous vous vantez de me connaître, que vous ne sachiez pas que je déteste le crime, par conséquent ceux qui sont capables d'en commettre, et que mon avis sera toujours qu'ils subissent la plus grande rigueur de la justice2. » La justice fut en effet rigoureuse. Par jugement du 31 mars 1738, M. de Courbon fut condamné par contumace à avoir la tête tranchée; la femme de chambre au fouet, àla fleur de lys, et à neuf ans de bannissement, et le curé de Contré au simple bannissement. — M. de Courbon ne put jamais rentrer en France et mourut à l'étranger. La captivité abrégea, dit-on, les jours de sa mère. Mme de Moras elle-même ne vit pas la (in de ce pénible procès, car elle était morte le 11 février 1738, conservant contre sa fille, qu'elle déshérita, une sévérité qui semble bien dure; car, ainsi que le remarque Barbier, « une fille subornée à quatorze ans n'a point de consentement et n'est pas bien coupable. »
Depuis cette époque, Mlle de Moras avait mené la vie de couvent, passant de celui de Gergy, où elle fut dangereusement atteinte de la petite vérole, à celui du Port-Royal, et plus tard occupant un appartement dans cette maison de Belle-Chasse où le monde tempérait agréablement la sévérité