‹ Mémoires;Chapitre 27 sur 137 · LA CONSPIRATION D'AVEIRO ET L'EXPULSION DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

LA CONSPIRATION D'AVEIRO ET L'EXPULSION DES JÉSUITES

(Tome I", pages 9, 11, 16, 18.)

Personne aujourd'hui ne songe à nier la réalité de l'attentat du 3 septembre 1758. Toutefois, ce premier point admis ne fait qu'exciter de nouvelles et plus vives discussions. Quel fut le mobile qui lit agir les coupables? Quels furent ces coupables? Ce sont là des questions que le temps n'a pas encore complètement éclaircies. Le témoignage de Malouet sur l'obscurité impénétrable dont le gouvernement de Portugal entoura avec persistance cette affaire, celui des contemporains, qui le confirme, permettent de croire que la raison d'État ne resta pas plus étrangère à l'issue fatale du procès qu'elle ne l'avait été aux singularités suspectes delà procédure. Sans prétendre dissiper tous les doutes, nous avons voulu résumer ici le résultat de nos recherches, et y joindre quelques documents inédits ou publiés récemment en Angleterre.

Encore tout-puissants à la fin du règne de Jean V, les Jésuites avaieift vu tout à coup, lors de l'avènement de Joseph Ier, la

1 . Voir ci-après le Précis historique de. la conspiration, etc. ; les quatre dépêches et le Mémoire adressé nu duc de Choiseul par le comte de Merle.

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malveillance succéder pour eux à la laveur. 11 est certain que plusieurs circonstances semblaient l'aire d'eux l'obstacle le plus considérable que rencontrât la politique suivie alors par la cour de Lisbonne. A l'extérieur, la lutte des peuplades des Sept-Missions pour se soustraire aux effets du traité du 1 3 janvier 1 750, qui, par l'échange de ce territoire contre la colonie du Saint- Sacrement, allaitlessouinettre à la domination redoutée du Portugal; à l'intérieur, l'émeute suscitée à Oporto par l'établisscmentd'un monopole sur les vins; le mécontentement populaire qui avait accueilli le projet d'émancipation des Juifs, projet que le gouvernement anglais n'avait pas pu faire adopter chez lui, mais qu'il appuyait énergiquement en Portugal: c'étaient là autant de signes où l'on voulut reconnaître l'influence hostile d'un ordre trop puissant pour être à l'abri des soupçons. Telles étaient les raisons que croyait avoir la politique, ou tout au moins les prétextes qu'elle pouvait prendre pour travailler à la ruine d'une société qui avait les apparences d'un Etat dans l'État, lorsque se produisit l'événement du 3 septembre, suivi bientôt de l'accusation de complicité portée contre les Jésuites.

Le dimanche, à onze heures du soir, sur la route de lielcm, trois coups de feu avaient été tirés sur la chaise de voyage dans laquelle se trouvait le roi avec son valet de chambre Texeiro ; le premier coup avait tué le postillon ; les deux autres avaient atteint le roi au bras droit et blessé Texeiro presque mortellement. Favorisés par l'obscurité, les assassins avaient pu s'échapper sans être reconnus.

Tel fut du moins le récit que la cour publia plus de trois mois après l'événement; car jusqu'au manifeste royal du 9 décembre 1758, l'attentat fut dérobé aussi soigneusement à la nation portugaise qu'aux représentants des cours étrangères. Après cette singulière conduite, on s'étonne moins que le fait lui-même ait été mis en doute, et que plus d'un historien ait cru que cette retraite du roi, qui pendant plusieurs semaines resta caché à tous les regards, n'ait eu d'autre but que d'accréditer un récit dont elle était à peu près l'unique fondement '.

1. Celle opinion a <:lc soutenue par l'abbé Georgcl : « Les dépêches se-

Cependant le bruit qui se répandit presque aussitôt dans le public que le roi avait été blessé, les remèdes énergiques, tels que de nombreuses saignées, qui lurent mis en usage, le résultat de la procédure de révision faite en 1777, suffiraient pour faire écarter cette opinion, que n'autorise d'ailleurs aucune vraisemblance. — Mais ce qu'on doit en même temps remarquer, c'est le sentiment exprimé par les ambassadeurs de France et d'Angleterre, que l'attentat n'avait pas été dirigé contre le roi, mais contre son valet de chambre, serviteur habituel de ses intrigues. D'après le récit de sir Edward Hay, l'ambassadeur anglais à Lisbonne , les trois coups de feu auraient été dirigés contre la seconde des deux voitures à l'usage du roi, celle qui d'ordinaire était occupée par Texeiro et où le roi ne se trouvait ce jour-là que par une sorte de fatalité. « On pense — ajoute-t-il — que l'attaque était dirigée contre le serviteur et non contre le maître1. » M. de Saint-Julien, chargé des affaires de France en attendant l'arrivée du comte de Merle, s'accorde sur ce point avec le diplomate anglais ; moins circonspect que lui, il ne craint pas de mêler le nom de la reine à cette tentative criminelle : « On est dans l'idée, écrit-il au cardinal de Bernis, que le roi venait de voir une de ses maîtresses. Ce qui est plus incroyable, c'est qu'on accuse la reine, par sa jalousie, d'être la cause de l'attentat. — Elle aurait, dit-on, cru qu'elle faisait tirer sur la maîtresse et sur l'entremetteur chargé de la conduire au palais; ce qui accrédite ce bruit, c'est que l'on ne fait aucune recherche et que le

crêtes du comte de Merle, dit-il, ne dévoilent que trop la main ministérielle qui a dirigé ce prétendu assassinat. Il était l'ouvrage du comte d'Ocyras. La blessure du roi n'était qu'une contusion égratignée, et cette égralignure ne venait pas de l'explosion de la carabine, dont on n'avait voulu l'aire qu'un épouvantail. » (Mémoires, p. 1 1.) On doit remarquer qu'au moment de l'attentat, M. de Saint-Julien représentait seul la France à la cour de Portugal, le comte de Merle n'étant arrivé à Lisbonne que sept mois plus tard, en mai 1759. Quant aux dépêches secrètes dont parle l'abbé Georgcl, nous ne savons ce qu'il entend par le mot secrètes ; mais ce qui est certain, c'est que, dans la correspondance diplomatique entre le comte de Merle et le duc de Choiseul, qui a passé tout entière sous nos yeux, jamais on ne révoque en doute la réalité de l'attentat. 11 en est de même des dépêches de M. de Saint-Julien, t. Dépêche du 13 septembre 1758 à W. Pitt.

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porl reste libre1. » Le roi en effet revenait de chai la marquise de Tavora. C'est là un l'ait sur lequel s'accordent encore les doux ambassadeurs, et que confirmerait au besoin le genre de curiosité manifestée par Louis XV au sujet de cette jeune femme3. — Ces circonstances, dans la confidence desquelles il était difficile de mettre le public et surtout la reine, expliquent le silence gardé sur l'événement; mais ce silence ne sullil pas à confirmer le soupçon d'un attentat supposé. Quant aux bruits répandus d'abord contre la reine, et qui du reste ne persistèrent pas, ils ne seraient pas suffisamment expliqués par la jalousie de cette princesse3. Ce qui dans les dépêches des ambassadeurs de France et d'Angleterre reste acquis à l'histoire, c'est que l'attentat eut lieu au cours d'une intrigue amoureuse entre le roi et la marquise de Tavora, et qu'il ne fut pas dirigé contre la personne de Joseph 1er, mais contre Texeiro. Si l'on se reporte maintenant aux mœurs si rudes de la noblesse portugaise4, à cescavallerias, sorte de vendetta impure par le point d'honneur5, on ne jugera pas dépourvue

t. Dépèche du 12 septembre 1758.

2. En réponse à une dépêche du 16 juillet 1759, dans laquelle Louis XV faisait demander des détails sur la marquise de Tavora, M. de Merle mande, le 7 août, qu'elle avait ignoré le complot et n'avait appris l'attentat que par la voix publique; que depuis ce moment elle vivait retirée dans un couvent, où le roi lui faisait une pension de cinq cents livres par mois, et que son peu île talent el la nature de son esprit la rendaient incapable de s'ingérer dans les affaires publiques au temps où elle avait la faveur du roi.

:i. W. Wraxall écrivait en 1772 : « Quoique la reine de Portugal fût alors très-près de sa soixantième année, elle épiait toutes les actions de son mari âVec la vigilante anxiélé d'une jeune femme. Pour mieux s'assurer de sa fidélité, elle avait soin de soustraire à ses yeux autant que possible lout ce qui eut pu le disposer à l'inconstance... Soit qu'il chassât à tir ou au faucon, elle éUil sans cesse à ses côtés. Aucune femme à la vérité, en Kuropc, ne montait à cheval avec plus de hardiesse ou d'habileté. Elit montait à califourchon, selon l'usage général en Portugal, et porlait de larges culottes à l'anglaise couvertes d'un jupon qui ne cachait pas toujours ses jambes. » (Mémoires, I, 3i.)

\. « Les fidalgos, ou grands de Portugal, ne sont pas aussi ignorants que les grands d'Espagne, mais ils sont presque aussi peu communicatifs, aussi fiers et plus jaloux de leurs femmes. » (Dumouricft, Étal présent du royaume ilr Portugal, 17(l(;, Lausanne, 111, 12.)

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