REUNION DES CITOYENS
4 janvier 1790.
« Point de réunion praticable, si les anciens abus, les prétentions exclusives conservent quelque influence. C'est le mélange d'intérêts et de passions contraires qui a tout perdu, qui a discrédité la modération, la saine raison ; il n'y a que la vertu la plus pure, l'exacte équité, la sagesse éclairée, qui puissent tout réparer.
« Ce serait une criminelle folie que d'essayer de rétablir l'autorité arbitraire, les distinctions d'ordres, les privilèges exclusifs, et tout ce qui composait l'ancien ordre de choses. C'est un malheur sans doute que la Constitution ne soit pas posée sur des bases monarchiques, qu'il n'y ait qu'une seule chambre, que le roi n'ait qu'un veto suspensif. Le contraire de tout cela, est décrété, et la nation en paraît satisfaite ; ainsi il n'y a point de motifs, point de moyens légitimes d'en revenir, autrement que par l'expérience. Si les inconvénients que je prévois existent, que des observations calmes, modérées, éclairent la nation, et que sa volonté plus réfléchie se manifeste paisiblement. Voilà, sur la Constitution, tout ce qu'on peut espérer de tenter.
« Mais le pouvoir exécutif suprême est conservé au roi ; dans le fait, ce pouvoir est absolument effacé ; il n'a plus
d'espace pour agir. Les factieux troublent, agitent partout le peuple, et le tiennent dans un état d'alarme et de guerre perpétuel. Des bruits calomnieux, incendiaires se propagent, et se succèdent dans tous les coins du royaume. On dit sans cesse au peuple qu'il y a une conspiration, un complot contre la liberté ; ce sont des scélérats qui excitent et qui payent les émeutes, qui produisent les disettes, et qui nous menacent des plus grands malheurs, si nous ne les prévenons.
« Or, pour cela, que faut-il faire? Le voici :
« Il faut dans l'Assemblée un grand calme et un concert .soutenu de principes et d'opinions. Il ne faut donc avancer et défendre que des principes et des opinions qui tendent véritablement à la liberté, à la paix, à l'ordre public.
« C'est sur ce plan qu'il faut rétablir et défendre l'autorité royale > sans laquelle il ne peut y avoir de paix durable dans un grand empire.
« Lorsque les principes contraires, les opinions exagérées se présentent avec violence, et que les clameurs commencent à s'élever, il faut y opposer un profond silence. Qu'un seul prenne la parole et discute froidement ; ensuite un autre, jusqu'à ce qu'on aille aux voix.
« Il faut convenir des principes, des articles qu'on n'abandonnera jamais, et en convenir publiquement, afin d'éviter toute apparence d'intrigue.
« Il faut demander justice sévère du premier tumulte, et en désigner les auteurs sans ménagement ; mais en parlant tous à la fois, en s'emportant, même contre une injustice, on perd sa force, on se lasse, on s'isole ; et les plus audacieux, les plus emportés finissent par être les plus forts.
« Il est déplorable, après huit mois d'expérience, d'être obligé de faire une telle recommandation.
L'ABBÉ raynal. 29
« Il faut ne faire grâce à aucune espèce de scélératesse : les libellistes, les distributeurs, les calomniateurs, et tous les perfides inventeurs de complots, doivent être soigneusement recherchés ; et sans en fatiguer l'Assemblée, dix ou douze députés doivent se charger de dénoncer au Châtelet le Dénonciateur1, Y Ami du peuple'2, le Journal patriotique3, la Chronique de Paris* , et toute cette horde de libellistes qui empoisonnent le peuple et entretiennent la fermentation. Si le procureur du roi, provoqué par des députés, ne faisait pas son devoir, il faudrait le dénoncer à l'Assemblée; et lorsqu'on prend un tel parti, il faut en venir à la délibération, mais sans tumulte, sans clameurs, en se levant en assez grand nombre pour que le président ne doute pas que le \u h de l'Assemblée se manifeste, et qu'il faut lui obéir.
« Il faut avoir soin de remarquer et de rendre sensibles toutes les supercheries, tous les faux principes à l'aide desquels on trompe le peuple, en l'excitant à la licence, et la perfidie avec laquelle on lui présente ses intérêts blessés, là où il n'y a que la vanité et l'intérêt personnel de certaines
1. Le Dénonciateur, in-8°, 1789, avait succédé au Dénonciateur national, aoùtl789; sept numéros.
2. Le Vublicistc parisien, rédigé par Marat, parut pour la première fois le 12 septembre 1789 et s'intitula, au sixième numéro, l'Ami du peuple. Il cessa avec le numéro 685 (21 septembre 1792), pour devenir le Journal de la République française, jusqu'au 14 juillet 1793, lendemain de la mort de Marat. De toutes les feuilles de ce genre, aucune ne fut plus prodigue d'injures et de dénonciations envers Malouct. Voir entre autres le numéro du 18 juillet 1791.
3. Le Journal patriotique sur la révolution d'Avignon et du comtat Yenaissin ; 4 numéros.
4. La Chronique de Paris, par Condorcet, Rabaut-Saint-Étiennc, Noël, Ducos, in-4", commença le 24 mars 1789 et finit le 2U août 1793. Ce fut en 1792 le journal de la république fédérative.
gens compromis. Par exemple, dans la grande question de l'éligibilité, il est inconcevable que personne n'ait su dire au peuple : « Bonnes gens, ouvrez les yeux; ceux qui parmi vous payent cinquante-quatre livres d'impositions, et il y en a un très-grand nombre, ne sont pas en état de défendre les intérêts de la nation dans le Corps législatif; mais ceux qui ne payent pas cette somme d'impositions, les pauvres artisans, les pauvres paysans, seraient-ils plus capables d'être représentants? Ceux dont toute l'occupation, toute l'inquiétude est de pourvoir à leur subsistance, ont-ils le désir et les moyens d'arriver à la représentation nationale? Ce n'est donc pas la cause du pauvre peuple, mais celle des gens d'une classe moyenne, qui, avec quelques connaissances acquises, manquant de propriétés, de fortune, ont un désir ardent d'en obtenir, et veulent ainsi s'ouvrir la porte des emplois politiques. Mais vous, pauvre peuple, est-il de votre intérêt d'être représenté par des hommes qui ont leur fortune à faire ou par ceux qui ont leur fortune faite ? Ouvrez donc les yeux, et jugez ce que signifient ces phrases : « On outrage le peuple ; on exclut les deux tiers du peuple de la représentation nationale ! »
« Il est très-important, dans de semblables occasions, de parler clairement, et d'écrire, d'imprimer, de publier dans les provinces des explications. Yoilà la conduite à tenir hors de l'Assemblée. On enivre le peuple, on l'agite : il faut le calmer, lui montrer les suites funestes de l'anarchie ; comment tout périt par la licence, par l'absence de l'ordre. Il faut que tous les citoyens paisibles se réunissent dans toutes les parties du royaume, pour contenir les séditieux et les brigands ; que les gardes nationales reconnaissent^ pour leur propre sûreté, la nécessité de la discipline^ de l'obéissance aux
magistrats, do la soumission au roi ; car, si le chef du pouvoir est sans autorité sur la milice, sa fonction est nulle, dérisoire ; le Gouvernement se convertit en une démocratie extravagante.
« Il faut donc tendre, dans rAssemblée et au dehors, à remettre à leur place tous les ressorts de l'administration, à la subordonner inviolablement à l'autorité royale, à rétablir la discipline parmi les troupes et la paix parmi les citoyens. »
M. de Bouille m'a dit qu'après la mort de Mirabeau, d'ayant pu décider M. de la Fayette à se mettre à la tète du parti royaliste ', il avait pressé le roi de s'y mettre luimême, et que le voyage de Varennes, qui fut longtemps en projet et auquel il a si malheureusement concouru, n'avait pas d'autre objet. Il est certain que Louis XVI, non plus que M. de Bouille, n'a jamais eu la pensée de terminer autrement la révolution que par une constitution raisonnable et libre. Il n'est pas moins vrai que c'était là tout ce que voulait la majorité de l'Assemblée, et que la moitié de la minorité était dans les mêmes intentions. Comment croire cependant que ce grand nombre de personnes, voulant
1 . On lit dans les Mémoires de Bouille : « La Fayette se livra de
nouveau à de petites intrigues J'étais plus que jamais convaincu
qu'il n'y avait rien à attendre de lui : son existence politique était presque finie; il fallait craindre, avant sa chute, ses derniers efforts et les effets de son désespoir, qui rejailliraient plutôt sur les aristocrates et les royalistes, les moins dangereux de ses ennemis, que sur ses plus formidables adversaires. » (P. 212 et 216.)
toutes les mêmes choses et pouvant y parvenir par une volonté prononcée et soutenue, se sont constamment divisées, combattues et ont toujours été en deçà ou au delà de leur but? Par quelle cruelle fatalité l'absurdité a-t-elle toujours été plus puissante que la raison? L'éloquence, le courage, la vertu ont été inutiles ; la faiblesse toujours funeste, l'audace sans talent, l'exagération sans motifs, la violence sans nécessité ont opéré avec une facilité étonnante tous les maux qui nous ont accablés. Nous ne trouvons dans aucune des histoires analogues à celle de nos. troubles la solution de ce problème. Marius gouvernait ses démocrates; Sylla, ses aristocrates; Cromwell, ses puritains : chez nous, l'anarchie a commencé par l'anarchie ; elle est sortie tout armée du cerveau de la multitude. Un seul mot, l'égalité, a bouleversé les têtes, et aucune forte tête ne s'est montrée pour les contenir. Il fallait pousser en avant pour se faire remarquer. Aucun homme fort, dans cette grande époque, si l'on en excepte Mirabeau, n'a précédé Napoléon.
Il y avait sans doute des talents dans l'Assemblée ; MM. Maury, Cazalès, l'abbé de Montesquiou ont défendu les anciennes institutions aussi bien qu'elles pouvaient être défendues. Avec des principes plus populaires et de grands moyens oratoires, MM. de Lally, Mounier, Bergasse, Clermont-Tonnerre n'ont pas eu plus de succès. Ils parlaient au peuple de ses intérêts, de ses droits légitimes : ce n'était pas assez pour obtenir sa confiance. Moi aussi j'ai parlé raison, et je n'ai pas manqué de courage : ma persévérance n'a abouti qu'aux honneurs delà proscription. Jamais je n'ai pensé que j'eusse les talents et la célébrité nécessaires à un orateur influent; mais, si je n'avais pas été employé par le Gouvernement, si je n'avais pas eu des liaisons connues à la cour, si je m'étais présenté aux
États comme propriétaire indépendant, je crois que j'aurais pu être utile. Les préventions que je n'ai pu vaincre n'ont point ralenti mes efforts, parce que je considérais ces efforts comme un devoir à remplir; parce que je voyais cette direction funeste de l'Assemblée si contraire au vœu intérieur de la majorité, qu'il me restait toujours quelque espérance de la rectifier ; mais nous avons reçu une leçon qui ne doit point être perdue pour nos neveux. Il faut bien se garder de lancer le peuple hors de ses limites. S'il marche de front avec ceux qui doivent le conduire, le désordre est bientôt dans les rangs. L'impulsion de la masse est terrible. Sauf quelques scélérats profonds, tels que Robespierre, ceux qui paraissent l'exciter ne font que lui obéir. Telle a été souvent la position des orateurs du côté gauche.
Dans le récit que je viens de faire du plan de Mirabeau et de ses projets, on a pu remarquer ma propension à l'espérance, et la conviction où je suis que, dans les circonstances difficiles, il faut toujours tendre à un but raisonnable et ne négliger aucun moyen ; mais, quoiqu'il eût l'avantage sur tous les orateurs du parti populaire, je n'étais pas sans inquiétude, et il me reste aujourd'hui des doutes sur le succès dont je me flattais alors. Mes observations, pendant le cours de cette révolution, m'ont conduit à un résultat presque certain sur ceux qui purent y influer en bien et en mal. En aggraver les excès, les horreurs, rien de plus facile. Un scélérat quelconque, avec un peu d'audace, aura cette puissance et prendra rang parmi les hommes fameux de ces malheureux temps. Mais mettre un terme aux désordres, imposer un frein à la fureur, aux égarements du peuple, prendre sur lui un ascendant irrésistible, enfin réparer le mal , rétablir l'ordre , ce n'est pas seulement l'œuvre du n. 3
génie ; il faut encore des conditions, des circonstances qui favorisent une telle entreprise ; il faut que celui ou ceux qui la tentent soient déjà investis d'une sorte de puissance sur l'opinion publique ; il faut, tout à la fois, qu'ils inspirent confiance aux bons et qu'ils soient redoutables aux méchants ; ce qui ne saurait arriver à des hommes nouveaux et sans réputation dans la carrière militaire ou politique. Lorsque Cicéron triompha par son éloquence de la conjuration de Catilina, il n'était ni plus courageux ni plus habile que lorsqu'il attaqua sans succès le consul Marc- Antoine ; mais, dans le premier cas, il n'avait affaire qu'à un chef de brigands, dont la troupe était composée de la plus vile canaille, d'esclaves, de gladiateurs. Marc- Antoine, au contraire, avait à ses ordres les vétérans, les légions de César, que le parti républicain ne put jamais gagner ni détruire. Ainsi, parmi nous, ce qui eût été facile à la naissance des troubles, avec de l'adresse et du courage, ne l'était plus après quinze mois d'anarchie, lorsque le peuple, corrompu par les clubs, par les journaux et par toutes les espérances qu'il attachait à la proclamation de l'égalité, se voyait seul puissant et tout à fait indépendant. Les propositions de M. de Montlosier, les résistances des propriétaires contre les non-propriétaires ou les démocrates, étaient le seul parti raisonnable ; l'aristocratie est bien coupable de ne s'être pas mise en état de faire cause commune avec tous les propriétaires sensés, en adoptant et en garantissant toutes les bases constitutionnelles qui pouvaient leur convenir. C'était à quoi je voyais avec plaisir M. de Bouille disposé; j'imaginai cependant de donner un successeur à Mirabeau; et la reine, qui ne connaissait pas mon projet, quoique j'en eusse prévenu M. de Montmorin, eut un moment d'humeur contre
moi, et dit publiquement à son jeu qu'elle ne concevait pas comment M. Malouet n'avait pas cédé au côté gauche l'honneur de faire une motion pour le retour à Paris de l'abbé Raynal J .
Notre correspondance, depuis le commencement de l'Assemblée, n'avait pas été interrompue ; il profitait de toutes les occasions sûres qu'il pouvait trouver pour me faire parvenir ses lettres, et elles étaient remplies d'amertume sur tout ce qui se passait. Ses conseils, ses éloges auraient soutenu mon courage, s'il s'était attiédi. Il applaudissait à la mesure avec laquelle je me conduisais, et il ne concevait pas que cette ligne raisonnable fût aussi déserte 2. Il en concluait
1 . Cette motion fut faite par Malouet dans la séance du dimanche i'S août 1790, c'est-à-dire plusieurs mois avant la mort de Mirabeau. Quanta la pensée môme de chercher un successeur politique au grand orateur, Malouet ne s'y arrêta évidemment qu'après la mort de Mirabeau. La motion du 15 août n'était qu'un préliminaire éventuel à l'adresse du 31 mai 1791, dont il sera parlé plus loin.
2. Arthur Voung, qui, au mois de septembre 1789, visita à Marseille l'abbé Raynal, rapporte un entretien qu'il eut alors avec lui et avec un de ses amis. Les sentiments de Raynal, à cette époque, diffèrent peu de ceux qu'il exprimait en 1791. C'est ce rapprochement qui nous engage à emprunter le passage suivant à l'intéressante publication de M. de Lavergne :
« Notre conversation se tourna ensuite sur l'agriculture et sur l'état actuel des affaires, que tous deux jugeaient aller mal. Ils ne craignaient rien tant qu'un gouvernement purement démocratique, une sorte de république, pour un grand pays comme la France. J'avouai alors l'étonnement que j'avais ressenti tant de fois de ce que M. Necker n'ait pas assemblé les États sous une forme et avec un règlement qui auraient conduit naturellement à l'adoption de la Constitution d'Angleterre débarrassée des taches que le temps y avait fait découvrir... M. l'abbé Raynal fit remarquer que la révolution d'Amérique avait amené la révolution française. Je lui dis que, s'il en résultait la liberté pour la France, cette révolution serait un bienfait pour le monde entier, mais bien plus pour l'Angleterre que pour l'Amérique. Ils crurent que je
la puissance d'une faction, qui ne fut jamais que celle de la multitude influencée par des étourdis et des scélérats, mais sans vouloir en élever aucun au-dessus d'elle. Il me paraissait enfin dans une telle indignation, que je crus devoir en tirer parti. Je l'engageai donc à venir à Paris ou à écrire de Marseille une lettre de remontrances à l'Assemblée. Je lui disais que son âge, sa réputation et son courage lui permettaient cette liberté ; que l'autorité du raisonnement et celle des principes lui appartenaient ; que, si quelqu'un pouvait contenir cette révolution dans de justes limites, c'était celui qui en avait devancé l'explosion, qui l'avait peut-être préparée, et dont le nom se trouvait sans cesse dans la bouche des patriotes à côté du nom de Jean-Jacques. L'abbé Raynal me répondit qu'il ferait, qu'il oserait tout ce que je voudrais ; que l'idée d'écrire à l'Assemblée, et de faire ainsi une sorte d'amende honorable de ses écarts, lui convenait tout à fait ; mais que, s'il écrivait de Marseille, il ne doutait pas que les Jacobins du Midi, plus féroces que partout ailleurs, ne le fissent massacrer ; qu'il se décidait donc à venir à Paris aussitôt que je lui en aurais obtenu la permission ; que la députation d'Aix lui avait écrit pour lui proposer d'en faire la demande à l'Assemblée ; qu'il ne lui avait pas encore répondu ; qu'il allait lui mander que M. Malouet lui ayant fait la même offre, il désirait avoir cette obligation à l'amitié.
Huit jours après, M. Bouche1 vint me trouver à l'Assemblée et me communiqua la lettre de l'abbé Raynal. Je
faisais un paradoxe, et je m'expliquai en ajoutant que, selon moi, la prospérité dont l'Angleterre avait joui depuis la dernière guerre surpassait non-seulement celle d'aucune période de son histoire, mais encore celle de tout autre pays dans aucun temps. » (Voyage en France d'Arthur Young, publié par II. de Lavergne, I, p. 312.) i. Il était député d'Aix et l'un des plus en vue.
lui dis que je me chargeais de cette motion; qu'elle n'ajouterait rien à l'opinion que l'on avait de son patriotisme, au lieu qu'elle pouvait me réhabiliter parmi les siens. « Au surplus, ajoutai-je, vous vous tromperiez si vous croyiez l'abbé Raynal sur votre ligne ; il est, dans la pratique, beaucoup plus circonspect qu'en théorie, et je le crois plus près de mes principes que des vôtres. » Je crus devoir préparer ainsi le dénoûment auquel je travaillais, mais que personne ne pouvait prévoir. M. Bouche me répliqua avec assez d'obligeance et de politesse ; mais il voulait que je fisse la motion immédiatement ; dans le cas contraire, il allait demander la parole. Je le priai de me donner vingt-quatre heures pour y réfléchir. Ce n'était pas pour moi une petite affaire que de me produire à la tribune comme le fondé de pouvoirs et l'apologiste de l'auteur de Y Histoire philosophique. On savait bien que je n'en adoptais pas tous les principes ; mais ce n'était pas le lieu de les combattre. Cependant, d'après le projet qui m'occupait et qu'on était loin de soupçonner, il fallait bien dans cette occasion dire quelque chose qui pût se lier à ce que nous voulions faire. Je tâchai de sortir de cet embarras, et ma motion, qui indisposa le côté droit et plut au côté gauche non sans l'étonner, rapprochée plus tard de la démarche de l'abbé Raynal, fut jugée par tout le monde conséquente à son objet.
Voici comment je m'expliquai :
« Messieurs,
c Lorsqu'on vous a dit dans cette tribune : Franklin est mort, vous vous êtes empressés d'honorer sa mémoire. Je
viens vous rappeler aujourd'hui que, parmi nos concitoyens, il existe, pour nous et pour la postérité, un vieillard vénérable qui fut aussi le précurseur et l'apôtre de la liberté, et dont la vieillesse est flétrie par un décret lancé contre sa personne et ses écrits ; c'est l'abbé Raynal, qui réclame aujourd'hui par ma voix la justice, les principes et la protection de l'Assemblée nationale. Qu'il me soit permis, messieurs, de m'honorer à vos yeux d'une mission que je dois à l'amitié de cet homme célèbre ; qu'il me soit permis de vous dire que celui qui s'indigne aux cris furieux de la licence, s'unit avec transport à la voix d'un des plus généreux défenseurs de la liberté.
« Personne n'ignore qu'il fut un temps où les terreurs du despotisme, précédant ou suivant les progrès de la raison, préparaient pour les hommes de génie des chaînes que ceuxci ne se lassaient pas de rompre ou de braver. Parmi les ouvrages immortels que nous leur devons, on distinguera longtemps, malgré les reproches qu'on peut lui faire, malgré des écarts dangereux, Y Histoire philosophique et politique des Deux- Indes. Ce vaste dépôt de faits et de lumières présente tout à la fois les crimes et les succès de l'ambition, de l'industrie et de la cupidité ; les combinaisons les plus savantes de la politique, de l'agriculture et du commerce ; les droits des peuples, les devoirs des princes, les fautes de tous les gouvernements, les véritables intérêts de toutes les sociétés politiques.
« Il semblait, messieurs, que celui qui avait su se placer ainsi sur le point le plus élevé du globe, pour parler de là à tous les peuples de la terre des lois civiles et religieuses qui les régissent, et du bonheur auquel il leur est permis d'atteindre ; qui, dans cette diversité bizarre de préjugés, de
vices et de vertus, offrait à tous un point de ralliement dans la raison universelle, dans cette justice éternelle qui précéda toutes nos institutions, et qui leur survivra ; un tel homme pouvait sans doute mêler à de grandes vérités quelques erreurs et même des erreurs dangereuses.
« Mais quel tribunal oserait désormais se charger de calculer les fautes d'un homme de génie, les convertir en crimes publics, et leur appliquer des peines afflictives? C'est ainsi, messieurs, que fut traité l'abbé Raynal. Décrété de prise de corps par le Parlement de Paris en 1781, il fut obligé de sortir de France en fugitif ; mais ce fut pour recueillir des témoignages d'estime et d'amitié des princes auxquels il avait adressé les vérités les plus sévères. Un de ces potentats, le premier de notre âge, et le plus absolu, dont l'abbé Raynal avait signalé, en homme libre, les grandes qualités et les défauts, lui offrit un asile dans ses États. L'histoire ne dédaignera pas de nous transmettre la première entrevue du grand Frédéric et de Raynal. Elle nous peindra ce monarque, entouré de ses généraux, car il n'avait pas d'autres courtisans, tendant la main au philosophe et lui disant avec une simplicité des temps héroïques : « Nous sommes vieux tous les deux ; asseyons-nous et causons. » Cet honorable exil de l'abbé Raynal nous produira, messieurs, de nouvelles richesses, car il travaillait encore pour sa patrie quand il en paraissait abandonné. Mais le roi, dont les principes et les mœurs personnelles ont toujours été conformes à la justice et à la loyauté, ne tarda point à rappeler L'abbé Raynal, malgré l'arrêt toujours subsistant. C'est alors que dans un département de marine j'eus le bonheur de revoir mon illustre ami, et son décret ne fut longtemps pour lui que l'époque et la cause d'un déplacement dont il
ne se plaignait plus ; mais sa sensibilité fut vive et profonde, lorsque, occupé de divers actes de bienfaisance, on vit mettre en question par un notaire si l'abbé Raynal, décrété après avoir éclairé ses concitoyens, pouvait valablement employer sa fortune à leur être utile. Les États-Généraux furent alors convoqués, et j'eus pendant quelques instants l'espérance d'y voir siéger l'abbé Raynal ; mais son âge et ses infirmités ne lui ont permis de s'unir à vos travaux que par ses vœux ; et sa modestie, l'amour de l'ordre, qui distingua toujours les vrais amis de la liberté, lui a fait différer jusqu'à ce momentci de vous présenter ses justes réclamations. Soumis aux lois anciennes qui l'ont opprimé, il a voulu se soumettre aux formes qu'elles imposent pour obtenir justice. Je me suis pourvu en son nom au Conseil du roi pour faire casser l'arrêt du Parlement. Les magistrats du Conseil ont décidé que leur compétence ne s'étendait que sur les jugements des cours et non sur l'instruction des procédures commencées. L'abbé Raynal s'est alors pourvu au Parlement, et s'est déclaré opposant à l'arrêt rendu par défaut sans information préalable. Je ne dois pas vous laisser ignorer, messieurs, que j'ai trouvé dans M. le procureur général tous les secours de la justice, de l'humanité et d'une raison supérieure à l'empire des formes ; mais cet empire est encore irrésistible dans l'esprit des anciens magistrats ; et c'est peut-être un spectacle intéressant, quoique j'aie à m'en plaindre, que celui de cette austérité persévérante de l'ancienne magistrature qui finit, qui va disparaître et se tient toujours sur la même ligne. On exigeait d'abord la comparution de l'accusé, ensuite un certificat de médecin, enfin un désavœu de l'édition.
« Ici, messieurs, a dû s'arrêter la résignation de l'abbé
Raynal et de celui qui agissait en son nom. Il est loin de comprendre, ainsi que moi, dans la liberté de la presse les crimes inouïs dont elle est aujourd'hui l'occasion ; mais le sacrifice de nos pensées, de nos opinions politiques et religieuses, lorsqu'elles conservent, même dans leurs erreurs, le caractère et la dignité de l'homme libre, cet hommage n'est dû qu'à la Divinité, et les hommes n'ont pas le droit de l'exiger. Tel est l'esprit de vos décrets, telle est la base nécessaire d'une constitution raisonnable.
« Je ne vous demanderai cependant pas, messieurs, d'annuler, de casser l'arrêt du Parlement de Paris. A Dieu ne plaise que je contribue par mon suffrage à la confusion si dangereuse des pouvoirs ! Je me bornerai à vous rappeler vos principes, et leur simple expression suffira pour procurer à l'abbé Raynal la justice qu'il a droit d'attendre de vous. Tel est l'objet du décret que j'ai l'honneur de vous proposer.
«L'Assemblée nationale, sur le compte qui lui a été rendu qu'il existe un arrêt du Parlement de Paris en date du 25 mai 1781 qui a décrété l'abbé Raynal de prise de corps, pour raison de l'impression et publication, sous son nom, de Y Histoire philosophique et politique des Deux-Indes; considérant que les principes de la Constitution consacrent la liberté des opinions politiques et religieuses et leur libre communication par la voie de l'impression ; que l'exercice de ce droit naturel ne peut être réprimé qu'en ce qui blesserait les lois de l'État; qu'il n'a été fait aucune information préalable contre l'auteur dudit écrit : a décrété et décrète que son président se retirera par devers le roi, et que Sa Majesté
sera suppliée de donner ses ordres pour que la procédure commencée contre l'abbé Raynal et le décret subséquent restent sans exécution et demeurent comme non avenus. »
Le projet de décret fut adopté à la presque unanimité1, succès qui m'arriva rarement, et qui fut bientôt effacé par les malédictions dont on me combla, lorsque les Jacobins virent l'usage que j'avais fait de leur confiance momentanée.
L'abbé Raynal ne perdit pas un instant 2 pour se rendre à Paris. Il était impatient d'essayer son crédit, de soulager ses remords et de courir quelques risques en expiation de ses anciennes erreurs. M. de Clermont-Tonnerre, qui était seul dans mon secret avec M. de Montmorin, convint avec moi que nous ferions chacun séparément un projet d'adresse à l'Assemblée. L'abbé Raynal avait donné ses pouvoirs et avait pris l'engagement de signer la plus énergique. Il en rédigea lui-même une qui débutait trop sévèrement et qu'on n'aurait pas entendue jusqu'à la fin. Celle de M. de Clermont-Tonnerre3 était d'une mesure parfaite et très-éloquemment
1. L'Assemblée dépassa la pensée de Malouet en adoptant pour ce décret la rédaction de Voidel, qui prononçait la nullité de toute la procédure dirigée contre l'abbé ttaynal et ne renvoyait au roi que pour l'exécution. (Voy. le Moniteur du 16 août 1790, n°228.)
2. La lettre de remercîment qu'il adressa à l'Assemblée est, en effet, du 4 septembre. (Moniteur du 6, n<> 249.)
3. Stanislas, comte de Clermont-Tonnerre, né en 1747; il présida l'assemblée des électeurs de la noblesse de la généralité de Paris, et fut élu, le premier de son ordre, député aux États-Généraux. Trèspopulaire aux débuts de l'Assemblée, il cessa de l'être le jour où il se prononça par son vote en faveur du veto absolu. — Ferrières dit de lui : o Éloquent, précis, lorsque, inspiré par son sujet, son génie dominait
écrite. L'abbé la trouva trop suppliante, et nous eûmes bien de la peine à lui en faire adopter l'exorde. 11 y mêla quelquesunes de ses phrases roides et sèches, et plusieurs des miennes, qui, sans l'être autant, n'avaient pas la grâce du style de M. de Clermont-Tonnerre, harmonieux, abondant sans prolixité. L'adresse, en général, avait un ton de censure et une force de logique qui devaient produire un grand effet de la part d'un écrivain philosophe aussi célèbre que l'abbé Raynal. Lorsqu'elle fut mise au net, signée et imprimée, j'en fis porter chez moi les exemplaires, dont je craignais la saisie, et nous allâmes, l'abbé et moi, présenter le manuscrit au président, qui était M. Bureaux de Puzy, homme spirituel et bon ', pensant comme nous, mais qui n'avait pas toujours la force d'être de son opinion. Il eut cependant celle de se charger de la périlleuse commission de proposer cette lecture à l'Assemblée, en nous annonçant l'orage qu'elle allait exciter et les désagréments qui en résulteraient pour lui2.
sa pensée et captivait son imagination, il s'élançait alors aux conceptions les plus vastes. » (L. 95.) Stanislas de Clermont-Tonnerre a pu dire très-justement de lui-môme : « Si plusieurs de mes souvenirs sont aujourd'hui pour moi des sujets de douleur, j'éprouve aussi quelque consolation à me dire qu'aucune de mes peines n'est un remords et que, victime des factieux, je ne fus jamais leur complice. »
Il périt assassiné au 10 août. Son père, Jules-Charles-Henri, duc de Clermont-Tonnerre, ancien gouverneur du Dauphiné, fut exécuté le 10 juillet 1794.
2. Rœderer demanda, en effet, que le président fût rappelé à l'ordre. Celui-ci dut se justifier; mais, d'après la volonté de l'Assemblée énergiquement exprimée, il le fit de sa place de président, qu'il avait d'abord voulu quitter. — Voici le texte de cette adresse de l'abbé Raynal, que nous avons voulu reproduire, pour mieux expliquer les péripéties de cette séance du 31 mai 1791 :
« En arrivant dans cette capitale après une longue absence, mon
Le président eut à peine prononcé le nom de l'abbé Raynal et le titre de son adresse à l'Assemblée, que la salle retentit d'applaudissements. Il n'y eut pas moyen d'entendre ce qu'il
cœur et mes regards se sont tournés vers vous. Vous m'auriez vu aux pieds de cette auguste Assemblée, si mon âge et mes infirmités me permettaient de vous parler, sans une trop vive émotion, des grandes choses que vous avez faites et de tout ce qu'il faut faire pour fixer sur cette terre agitée la paix, la liberté, le bonheur, qu'il est dans votre intention de nous procurer. Ne croyez pas que tous ceux qui connaissent le zèle infatigable, les talents, les lumières et le courage que vous avez montrés dans vos immenses travaux, n'en soient pénétrés de reconnaissance; mais assez d'autres vous en ont entretenus, assez d'autres vous rappellent les titres que vous avez à l'estime de la nation. Pour moi, soit que vous me considériez comme un citoyen usant du droit de pétition, soit que, laissant un libre essor à ma reconnaissance, vous permettiez à un vieil ami de la liberté de vous rendre ce qu'il vous doit pour la protection dont vous l'avez honoré, je vous supplie de ne point repousser des vérités utiles. J'ose depuis longtemps parler aux rois de leurs devoirs ; souffrez qu'aujourd'hui je parle au peuple de ses erreurs, et à ses représentants des dangers qui nous menacent. Je suis, je vous l'avoue, profondément attristé des crimes qui couvrent de deuil cet empire. Serait-il donc vrai qu'il fallût me rappeler avec effroi que je suis un de ceux qui, en éprouvant une indignation généreuse contre le pouvoir arbitraire, ont peut-être donné des armes à la licence ? La religion, les lois, l'autorité royale, l'ordre public redemandent-ils donc à la philosophie, à la raison, les liens qui les unissaient à cette grande société de la nation française, comme si, en poursuivant les abus, en rappelant les droits des peuples et les devoirs des princes, nos efforts criminels avaient rompu ces liens? Mais non, jamais les conceptions hardies de la philosophie n'ont été présentées par nous comme la mesure rigoureuse des actes de la législation.
« Vous ne pouvez nous attribuer sans erreur ce qui n'a pu résulter que d'une fausse interprétation de ces principes. Et cependant, prêt à descendre dans la nuit du tombeau, prêt à quitter cette famille immense dont j'ai ardemment désiré le bonheur, que vois-je autour de moi? Des troubles religieux, des dissensions civiles; la consternation des uns, la tyrannie et l'audace des autres; un gouvernement esclave de la tyrannie populaire ; le sanctuaire des lois environné d'hommes effrénés, qui veulent alternativement ou les dicter ou les braver; des soldats sans discipline, des chefs sans autorité, des ministres sans
ajoutait, en tremblant : que l'Assemblée serait peut-être étonnée des censures que l'auteur mêlait à ses hommages. Un bruit affreux d'enthousiasme, d'admiration au nom de
moyens; un roi, le premier ami de son peuple, plongé dans l'amertume, outragé, menacé, dépouillé de toute autorité ; et la puissance publique n'existant plus que dans les clubs, où des hommes ignorants et grossiers osent prononcer sur toutes les questions politiques.
« Telle est, n'en doutez pas, telle est la véritable situation de la France; un autre que moi n'oserait peut-être vous le dire ; mais je l'ose, parce que je le dois; parce que je touche à ma quatre-vingtième année; parce qu'on ne saurait m'accuser de regretter l'ancien régime; parce qu'en gémissant sur l'état de désolation où est l'Église de France, on ne m'accusera pas d'être un prêtre fanatique ; parce qu'en regardant comme le seul moyen de salut le rétablissement de l'autorité légitime, on ne m'accusera pas d'en être le partisan et d'en attendre les faveurs; parce qu'en attaquant devant vous les citoyens qui ont incendié le royaume, qui ont perverti l'esprit public par leurs écrits, on ne m'accusera pas de méconnaître le prix de la liberté de la presse. Hélas ! j'étais plein d'espérance et de joie lorsque je vous ai vus poser les fondements de la félicité publique, poursuivre les abus, proclamer tous les droits, soumettre aux mêmes lois, à un régime uniforme les diverses parties de l'empire. Mes yeux se sont remplis de larmes quand j'ai vu les plus méchants des hommes employer les plus viles intrigues pour souiller la révolution, quand j'ai vu le saint nom de patriotisme prostitué à la scélératesse, et la licence marcher en triomphe sous les enseignes de la liberté. L'effroi s'est mêlé à une juste douleur, quand j'ai vu briser tous les ressorts du gouvernement, et substituer d'impuissantes barrières à la nécessité d'une force active et réprimante. Partout j'ai cherché les vestiges de cette autorité centrale qu'une grande nation dépose dans les mains du monarque pour sa propre sûreté : je ne les ai plus trouvés nulle part. J'ai cherché les principes conservateurs des propriétés, et je les ai vus attaqués. J'ai cherché sous quel abri repose la liberté individuelle, et j'ai vu l'audace toujours croissante invoquant, attendant le signal de la destruction, que sont prêts à donner les factieux et les novateurs, aussi dangereux que les factieux. J'ai entendu ces voix insidieuses qui vous environnent de fausses terreurs pour détourner vos regards des véritables dangers, qui vous inspirent de funestes défiances pour vous faire abattre successivement tous les appuis du gouvernement monarchique. J'ai frémi surtout lorsqu'en observant dans sa nouvelle vie ce peuple qui veut
l'abbé Raynal ne permettait d'entendre autre chose que : Lisez! Lisez vite! La lecture de l'adresse! Les patriotes se persuadaient que le côté droit voulait l'empêcher. C'étaient
être libre, je l'ai vu, non-seulement méconnaître les vertus sociales, l'humanité, la justice, seules bases d'une liberté véritable, mais encore recevoir avec avidité les nouveaux germes de corruption, et se laisser par là entourer d'une nouvelle chaîne d'esclavage. Ah ! combien je souffre lorsque, au milieu de la capitale et dans le sein des lumières, je vois ce peuple séduit accueillir avec une joie féroce les propositions les plus coupables, sourire au récit des assassinats, chanter ses crimes comme des conquêtes! Car il ne sait pas, ce peuple, qu'un crime seul est la source d'une infinité de calamités. Je le vois rire et danser sur le bord de l'abîme qui peut engloutir même ses espérances. Ce spectacle de joie est ce qui m'a le plus profondément ému. Votre indifférence sur cette diversion affreuse de l'esprit public est la première et la seule cause du changement qui s'est fait à votre égard, de ce changement par lequel des adulations corrompues ou des murmures étouffés par la crainte ont remplacé les hommages purs que recevaient vos premiers travaux. Mais, quelque courage que m'inspire l'approche de ma dernière heure, quelque devoir que m'inspire même l'amour de la liberté, j'éprouve cependant, en vous parlant, le respect et la sorte de crainte dont aucun homme ne peut se défendre, lorsqu'il se place par la pensée dans un rapport immédiatavec les représentants d'un grand peuple.
« Dois-je m'arrèter ici, ou continuer à vous parler comme la postérité ? Oui, je vous crois dignes d'entendre ce langage. J'ai médité toute ma vie les idées que vous venez d'appliquer à la régénération du royaume ; je les ai méditées dans un temps où, repoussées par toutes les institutions sociales, par tous les intérêts, par tous les préjugés, elles ne présentaient que la séduction d'un vœu consolant. Alors aucun motif ne m'appelait à en faire l'application, ni à calculer les effets des inconvénients terribles attachés aux factions, lorsqu'on les investit de la force qui commande aux hommes et aux choses, lorsque la résistance des choses et les passions des hommes sont des éléments nécessaires à combiner. Ce que je n'ai pu ni dû prouver dans les circonstances et les temps où j'écrivais, les circonstances et les temps où vous agissez vous ordonnent d'en tenir compte, et je crois devoir vo s dire que vous ne l'avez pas assez fait.
« Par cette faute unique, mais continue, vous avez vicié votre ouvrage ; vous vous êtes mis dans une situation telle que vous ne pouvez
des cris, des gestes de commandement et le piétinement usité dans les grandes occasions. Enfin l'écrit fatal est remis à un secrétaire; il monte à la tribune; un silence profond
le préserver d'une ruino totale qu'en revenant sur vos pas, ou en indiquant cette marche rétrograde à vos successeurs. Craindrez-vous de supporter seuls toutes les haines qui environnent l'autel de la liberté ? Croyez que ce sacrifice héroïque ne sera pas le moins consolant des souvenirs qu'il vous sera permis de garder. Quels hommes que ceux qui, laissante leur patrie tout le bien qu'ils ont su lui faire, acceptent et réclament pour eux seuls les reproches qu'ont pu mériter des maux réels, des maux graves, mais dont ils ne pouvaient aussi accuser que les événements! Jo vous crois dignes d'une si haute destinée, et cette idée m'invite à vous retracer sans ménagement ce que vous avez attaché de défectueux à la Constitution française.
« Appelés à régénérer la France, vous deviez considérer d'abord ce que vous pouviez conserver de l'ordre ancien, et de plus ce que vous ne pouviez pas en abandonner. La France était une monarchie ; son étendue, ses besoins, ses mœurs, l'esprit national, s'opposent invinciblement à ce que jamais des formes républicaines puissent y être admises sans opérer une dissolution totale de l'empire. Le pouvoir monarchique était vicié par deux causes : les bases en étaient entourées de préjugés, et ses limites n'étaient marquées que par des résistances partielles. Épurer les principes en asseyant le trône sur sa véritable base, la souveraineté de la nation; poser ses limites en les plaçant dans la représentation nationale, était ce que vous aviez à faire. Et vous croyez l'avoir fait. Mais en organisant les deux pouvoirs, la force et le succès de la Constitution dépendent de leur équilibre. Vous n'aviez à vous défendre que contre la pente actuelle des idées ; vous deviez voir que dans l'opinion le pouvoir des rois décline et que les droits des peuples s'accroissent ; ainsi, en affaiblissant sans mesure ce qui tend naturellement à s'effacer, en fortifiant dans sa source ce qui tend naturellement à s'accroître, vous arrivez forcément à ce triste résultat : un roi sans autorité, un peuple sans frein. C'est en vous livrant aux écarts des opinions que vous avez favorisé l'influence de la multitude et multiplié à l'infini les élections populaires.
« N'auriez-vous pas oublié que les fréquentes élections, que les élections sans cesse renouvelées, et le peu de durée des pouvoirs, sont une source de relâchement dans les ressorts politiques? N'auriez-vous pas oublié que la forme du gouvernement doit être en raison de ceux qu'il doit soutenir ou qu'il doit protéger ? Vous avez conservé le nom
succède au tumulte, et la gravité respectueuse, les compliments de l'exorde entretenant les premières dispositions, on
du roi ; mais dans votre Constitution il n'est plus utile, et il est encore dangereux ; vous avez réduit son influence a celle que la corruption peut usurper; vous l'avez, pour ainsi dire, invité à combattre une Constitution qui lui montre sans cesse ce qu'il n'est pas et ce qu'il pourrait être. Voilà déjà un vice inhérent à votre Constitution, un vice qui la détruira, si vous ou vos successeurs ne vous hâtez de l'extirper.
« Je ne vous parlerai point des fautes qui peuvent être attribuées aux circonstances ; vous les apercevez vous-mêmes ; mais le mal que vous pouvez détruire, comment le laisserez -vous subsister? Comment, après avoir déclaré le dogme de la liberté des opinions religieuses, souffrirez-vous que des prêtres soient accablés de persécutions et d'outrages ? Comment, après avoir consacré les principes de la liberté individuelle, souffrirez-vous qu'il existe dans votre sein une institution qui sert de modèle et de prétexte à toutes les inquisitions subalternes qu'une inquiétude factieuse a semées dans toutes les parties de l'empire? Comment n'êtes-vous pas épouvantés de l'audace et du succès des écrivains qui profanent le nom de patriote ? Vous avez un gouvernement monarchique, et ils le font détester ; vous voulez la liberté du peuple, et ils veulent faire du peuple le tyran le plus féroce ; vous voulez régénérer les mœurs, et ils commandent le triomphe du vice et l'impunité des crimes ! Je ne vous parlerai pas de vos opérations de finance. A Dieu ne plaise que je veuille augmenter les inquiétudes ou diminuer les espérances ! La fortune publique est encore dans vos mains ; mais croyez bien qu'il n'y a ni impôts, ni crédit, ni recettes, ni dépenses assurés là où le gouvernement n'est ni puissant ni respecté. Quelle sorte de gouvernement pourrait résister à cette domination des clubs? Vous avez détruit les corporations, et la plus colossale de toutes les agrégations s'élève sur vos têtes et menace de dissoudre tous les pouvoirs. La France entière présente deux tribus très-prononcées : celle des gens de bien, des esprits modérés, classe d'hommes muets et consternés maintenant, tandis que des hommes violents s'électrisent, se serrent et forment un volcan redoutable qui vomit des torrents de lave capables de tout engloutir. Vous avez fait une déclaration de droits, et cette déclaration est parfaite, si vous la dégagez des abstractions métaphysiques qui ne tendent qu'à répandre dans l'empire français des germes de désorganisation et de désordre. Sans cesse hésitant entre les principes, qu'on vous empêche de modifier, et les circonstances, qui vous arrachent des exceptions, vous faites toujours trop peu pour l'utilité
[/ABBÉ KAYNAL. 4!»
Mtvait le ravissement des spectateurs et des députés patriotes
de recevoir cet hommage solennel du patriarche de la dé-
publiquo et trop pour votre doctrine. Vous êtes souvent inconstants et impolitiques au moment où vous voulez n'être ni l'un ni l'autre. Vous voyez qu'aucune de ces observations n'échappe aux amis de la liberté; ils vous redemandent le dépôt de l'opinion publique, dont vous n'êtes que les organes; l'Europe étonnée vous regarde ; l'Europe, qui peut être ébranlée jusque dans ses fondements par la propagation de vos principes, s'indigne de leur exagération. Le silence de ses princes est peut-être celui de l'effroi. Ali! n'aspirez pas au funeste honneur de vous rendre redoutables par des innovations immodérées, aussi dangereuses pour vous-mêmes que pour vos voisins I Ouvrez encore une fois les annales du monde, appelez à votre aide la sagesse des siècles ! Voyez combien d'empires ont péri par l'anarchie.
« Il est temps de faire cesser celle qui nous désole, d'arrêter les vengeances, les séditions et les émeutes, de nous rendre enfin la paix et la confiance. Pour arriver à ce but salutaire, vous n'avez qu'un moyen, Bt ce moyen serait, en révisant vos décrets, de réunir et de renforcer des pouvoirs affaiblis par leur dispersion, de confier au roi toute la force nécessaire pour assurer la puissance des lois, de veiller surtout à la liberté des assemblées primaires, dont les factions ont éloigné tous les citoyens vertueux et sages. Croyez-vous que le rétablissement du pouvoir exécutif puisse être l'ouvrage de vos successeurs? Non, ils arriveront avec moins de forces que vous n'en avez ; ils auront à conquérir cette opinion populaire dont vous avez disposé. Vous pouvez seuls récréer ce que vous ave/ détroit ou laissé détruire. Vous avez posé les bases de cette Constitution raisonnable en assurant au peuple le droit de faire des lois et de statuer sur l'impôt; l'anarchie anéantira ces droits eux-mêmes, si vous ne les mettez sous la garde d'un gouvernement actif et vigoureux; et le despotisme vous attend, si vous ne le prévenez par la protection tutélaire de l'autorité royale.
« J'ai recueilli mes forces pour vous parler le langage austère do la vérité ; pardonnez à mon zèle et à mon amour pour la patrie ce que mes remontrances peuvent avoir de trop libre, et croyez à mes vœux ardents pour votre gloire, autant qu'à mon profond respect.
« Guillaume-Thomas Rayhal. »
Il n'est pas inutile de remarquer que cette adresse fut lue à l'Assemblée le lendemain du jour où elle avait voté la translation solennelle des restes de Voltaire au Panthéon. (Séance du lundi 30 mai 1701.) h. 4
oO CHAPITRE XVI.
mocratie. Le premier paragraphe rétrograde sur les maux, les excès de la révolution rembrunit tout à coup les figures ; on se dresse, on se regarde, on s'indigne; mais on s'attend à des retours aux bienfaits, aux grands résultats de la régénération sociale. La patience échappe à quelques-uns; on leur impose silence. Ce n'est plus une adresse, c'est un drame dont chacun veut voir le dénoûment : on écoute encore. Le secrétaire poursuit; il arrive à l'effrayant tableau des désordres, des crimes, de la dissolution qui s'avance : le côté droit, qui avait d'abord été consterné de l'hommage, s'exalte sur la censure. On entend d'un côté : Bravo! et de l'autre : Quelle audace ! Vengeance ! L'Assemblée est insultée! C'est du Malouetl Le tumulte s'accroît ; vingt députés se lèvent à la fois pour demander la parole ; on dénonce l'auteur, le président, le secrétaire. On parle de mettre le premier au Temple, de destituer les deux autres. Robespierre monte à la tribune, et c'est la première, la seule fois que je l'aie vu adroit et même éloquent. Je fus si frappé [de ce qu'il dit, que je ne l'ai jamais oublié. Yoici comment il débuta :
« Je supplie l'Assemblée de se calmer. C'est quand on ose ce essayer de la braver qu'elle doit être imposante. Mais coince ment, messieurs, pourriez-vous être offensés de ce que ce vous venez d'entendre ? Voyez au contraire combien c'est <c une belle chose que la liberté. Voyez comment ses enne- « mis, n'osant l'attaquer de front, sont obligés d'employer ce la ruse.
« Les malheureux vont chercher sur le bord de sa tombe ce un vieillard respectable ; et, abusant de sa faiblesse, ils lui ce font abjurer la doctrine et les principes qui ont fondé sa ce réputation. »
I/AHHE RAYNAL. 51
Il délaya, suivant son usage, ces premières phrases, qui étaient tout l'esprit de son discours, et qui, malgré son galimatias accoutumé, produisirent l'effet qu'il en attendait. L'Assemblée, sur la parole de Robespierre, se jugea supérieure aux réprimandes de l'abbé Raynal, et passa à l'ordre du jour '. Ce n'était pas l'inviolabilité de ses membres, mais celle de ses principes dont elle était jalouse. C'est encore ici l'occasion de remarquer tout ce qu'il y a de machinal dans les mouvements d'une grande assemblée. La vanité d'une femme, la colère d'un étourdi s'emparent de ces grands corps et les enflamment aussi violemment que peuvent l'être des individus. On doit juger par là de l'action terrible qu'exercent les mômes passions sur la populace quand elle est réunie. Il n'y avait pas trente députés parmi nous qui pensassent autrement que l'abbé Raynal; chacun d'eux, tête à tète avec lui, aurait trouvé ses censures et ses conseils raisonnables : mais, en présence les uns des autres, l'honneur de la révolution, la perspective de ses avantages, étaient un point de dogme auquel il fallait croire. Les plus médiocres, comme les plus capables, ne voulaient pas se laisser signaler comme coopérateurs des sottises et des crimes que dénonçait l'abbé Raynal. Son adresse eut un éclat prodigieux dans tout le royaume, sans aucun effet utile. Les préventions obstinées des aristocrates firent que cette fois ils devinèrent juste. Ils disaient avec complaisance que c'était un coup d'épée dans l'eau ; qu'il ne pouvait sortir rien de bon, rien d'utile d'une tète philosophique. S'ils avaient ajouté que c'était à la force, et à une force bien conçue, bien ordonnée, à rétablir l'ordre, j'aurais été de leur avis ; mais une conte-