‹ Mémoires;Chapitre 33 sur 137 · PRÉCIS HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PRÉCIS HISTORIQUE

De la dernière conjuration de Portugal, de V expulsion totale des Jésuites de ce royaume et de ses domaines d'outre-mer, et des démêlés entre la cour de Rome et celle de Lisbonne.

Nota. Le document suivant, que nous avons puisé dans le dépôt des archives de la Guerre (diplomatie, année 1760, reg. 3627, pièce 22), nous a paru mériter par son importance d'être publié ici. L'auteur, qui, malgré nos recherches, nous est resté inconnu, était certainement employé dans la diplomatie française. Il visita et il étudia le Portugal peu de temps après la conspiration d'Aveiro ; l'époque à laquelle il écrivit ce mémoire peut avec certitude être limitée entre le 12 février 1761 et le 21 septembre de la môme année, puisqu'il parle de la révocation du traité d'échange, dont la date est le 12 février 1761, et qu'il ne dit rien de l'exécution du P. Malagrida, qui eut lieu le

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21 septembre suivant. Quant à sa nationalité, nous voyons qu'il appelle l'ambassadeur de France à Madrid, notre ambassadeur. Enfin, il déclare avoir*Vu à Madrid des pièces diplomatiques « que M. d'Aubc- « terre — dit-il — a eues par l'abbé Béliardi, consul de France à « Madrid, et doit avoir remises aux Affaires Étrangères; » d'où l'on peut conclure qu'il appartenait à la diplomatie.

Les notes du manuscrit sont suivies des lettres A. N. (ancienne noie). Les autres sont de l'éditeur des Mémoires.

Pour sçavoir la cause première de ces tragiques événements, il faut remonter jusqu'à l'origine du fameux traité d'Échange entre l'Espagne et le Portugal, conclu sous le règne de Ferdinand VI1.

Ce monarque étoit, comme on sçait, gouverné par sa femme, née infante du Portugal \ Elle n'avoit depuis longtems plus d'espérance d'avoir des enfans; étrangère en Espagne et n'y tenant par aucun lien, tous ses vœux, sa tendresse, oins et ses intrigues étoient pour sa famille et son pays natal. Livrée d'ailleurs à l'Angleterre par préjugé d'éducation, et attachée par des liens puissants aux intérêts de cette couronne, elle étoit inspirée en tout par M. Keene, ambassadeur en Espagne3. Cet habile ministre avoit été envoyé de Londres à Lisbonne dans les dernières années de la guerre, sous prétexte de le rapprocher de son ancienne destination. Ce fut alors qu'il traça et concerta avec le ministère portugais le

1. Le 13 janvier 1750. Par les articles 12 et suivants, le Portugal cédait la colonie du Saint-Sacrement et tout le territoire adjacent sur la rive sepleotrionale de la Plata, et recevait en échange tout le pays compris entre lo bord geptenlrional de l'Yblari et le bord oriental de l'Uruguay.

x>. Maria-Magd.-Jos.-Thér.-Barb., fille de Jean V et de Marie-Anne d'Autriche, née le 4 décembre 17 11, morte le 27 août 1758. Elle avait épousé infant d'Kspagne le 19 janvier 1729.

|, Sir benjamin Keene, fils aîné de Charles Keene. Ambassadeur à Madrid depuis 17 46, il mourut dans cette ville le 15 décembre 1757. Appelé par les lùpagnols « homme funestement célèbre, » il fut le négociateur des traités de Madrid (5 octobre 1750) et d'Aranjuez (12 juin 1752). « Politique adroit, une connaissance parfaite du pays et l'argent qu'il y répandait le rendaient extrêmement dangereux. » (Mémoires de Noailles, 374.)

plan d'un traité dont nous allons parler, et qui étoit plus avantageux encore pour l'Angleterre que poui\le Portugal, comme on l'expliquera dans le cours de cet ouvrage.

M. Carvajal, favory du roy ', qui, sans titre, éloit une espèce de Privado, ou premier ministre, n'étoit pas moins favorable aux désirs des deux cours de Lisbonne et de Londres; la première l'avoit flatté, en faisant parade de la parenté de ce seigneur avec la maison de Bragance; l'autre l'avoit gagné à force d'attentions et de cajoleries.

Tels furent les motifs particuliers du vif intérêt que la reyne et le favory prirent à la conclusion et à l'exécution de l'Échange de la colonie portugaise do Sacramento contre certains districts de l'Amérique espagnole.

Le marquis de la Ensenada2, qui étoit alors secrétaire

d'État des affaires étrangères, quoique bien avec la reyne par les présents qu'il luy faisoit continuellement (et par sa liaison intime avec le fameux Farinelli8), ne poussa pas la complaisance jusqu'à favoriser cette négociation. Il osa même la croiser ouvertement; mais, s'il eut la fermeté de refuser sa signature au traité4, il ne put cependant en empocher la conclusion.

Ce qu'il avoit prévu arriva. Tout ce qui connoissoit l'Amérique espagnole se récria contre l'échange, et la cour reçut des mémoires de toutes parts sur les inconvénients qui alloient en résulter. Les ratifications n'étoient pas encore échangées;

1. Don José de Carvajal e Lancaslre, fils cadel du duc de Linhares. Ministre à l'avènement de Ferdinand VI, il fut jusqu'à sa mort (8 avril 17 54) le chef du parti anglais.

2. Don Zenon de Somodevilla y Bengoechea, créé marquis de la Ensenada par Philippe V. Né en 1702 dans une condition obscure, il fut nommé ministre le 14 mal 17 43, se montra constamment favorable à l'alliance française, fut disgracié en 1754, retrouva toute sa faveur sous Charles III, el mourut le 2 décembre 1781. Voy. les Mémoires de Noailles.

3. Carlo Broschi, surnommé Farinelli, célèbre chanteur qui, grâce à son talent et à l'influence qu'il exerçait sur l'esprit mélancolique de Philippe V et de Ferdinand VI, devint une sorte de personnage politique. Né en 1705, il perdit toute sa faveur sous Charles III, et mourut à Bologne le 15 juillet

4. Il étoit alors unique secrétaire d'État, ayant réuni les quatre départements. (A. N.)

elles ne le furent point. La cour de Madrid déclara qu'elle avoit changé de sentiments à ce sujet, et pendant deux ans cette affaire fut regardée comme rompue sans ressource.

La reyne en conservoit un vif ressentiment contre le marquis de la Ensenada, mais un plus vif contre les Jésuites.

Ces religieux étoient depuis longtemps en possession de confesser les rois, les reynes et les enfans d'Espagne ; leur crédit étoit grand à la cour, et l'on ne doutoit pas qu'ils n'eussent beaucoup intrigué pour faire rompre le traité. Cela étoil très-vraisemblable; car l'intérêt de leur société dans cette affaire se trouvoit (pour la première fois peut-être) le môme absolument que celuy de l'État.

Je ne remonteray point à l'origine des missions du Paraguay, et ce n'est pas icy le lieu de parler de leur gouvernement dans ce prétendu royaume.

Il a été présenté sous les couleurs les plus odieuses par les catholiques des différents partis ennemis des Jésuites. J^es personnes sensées et désintéressées, les Anglois même, qu'on ne peut pas soupçonner de partialité ny de prévention en laveur de la société, en font dans leurs écrits les plus grands éloges1; et il faut avouer que, si quelque chose peut retracer chez les modernes le gouvernement de Lacédémone, adouci par une religion qui a pour base la charité et l'humanité, c'est assurément celuy dont on reproche l'établissement aux Jésuites.

Cet établissement fut d'ailleurs très-licite et très-légitime dans son origine; lorsque les missionnaires, envoyés parle pape et par le roy d'Espagne dans ce vaste continent intérieur, osèrent y pénétrer pour la première fois, ils ne trouvèrent que des peuples sauvages, errants et dispersés, sans culte, sans loix, sans police, sans agriculture, et par conséquent sans subsistance assurée. Soit zèle de la foy dans les subalternes de cette mission, soit ambition dans les chefs de conquérir et de fonder (comme on les accuse) un royaume de Jésuites, il est constant que les déserts ont été peuplés, les nations er-

1. Voyez entre autres Thr présent statc of enropean setlements in America, on État présent des établissements européens en Amérique (A. N.)

ranles et barbares, réunies et rendues sociables, les terres cultivées, les fréquentes famines qui dépeuploient ces contrées, prévenues par l'établissement de magazins et greniers publics, les cruelles guerres, par lesquelles ils s'entre-détruisoient sans cesse, entièrement éteintes, l'union, la concorde et l'obéissance établies, des milliers de villages, de villes, de grandes provinces créés, pour ainsydire, de rien, et une nouvelle valeur d'un prix immense ajoutée aux possessions espagnoles en Amérique.

Que le roy d'Espagne n'en fût le souverain que de nom, que les Jésuites ne l'ayent reconnu que pour la forme, -que du moins en payant un certain tribut1 et faisant faire par leurs Indiens les corvées et autres services exigés pour le roy2, ils les ayent garantis de toute autre dépendance; et qu'ils ayeiit soigneusement fermé l'entrée de leurs missions à tous les gouverneurs, commandants et autres préposés qu'on leur envoyoit de Buenos- Ayr es, cela est très-vraisemblable ; je n'entreprends pas d'en faire l'apologie. J'observeray seulement qu'à la façon dont les pauvres Indiens sont traités par les gouverneurs, commandants et autres préposés Espagnols et Portugais dans les pays où ils sont les maîtres, et à la vie que ceux-cy y mènent, très-peu propre à édifier de nouveaux convertis, ceux du Paraguay ne pouvoient gagner ny pour le salut de l'âme ny pour celuy du corps à troquer sus reverencinss contre sus senorias *.

La nouvelle démarcation et l'échange proposé comprenant, au projet du Portugal, une grande partie des missions ou dis-

1. Une piastre ou pezo par tôle : c'est précisément la capitalion que la noblesse russe paye pour chaque paysan. (A. N.)

2. Ce sont les Indiens qui ont fait les fortifications de Buenos-Ayres, de Maldonado, et autres places espagnoles voisines des colonies Portugaises; ils éloient conduits et gardés à vue par les Jésuites, n'entroient point dans les villes, et n'avoient aucune communication avec les Espagnols. Voyez la fameuse requête des Indiens au roy, dont j'ay copie, et autres pièces authentiques. (A. N.)

3. Leurs Révérences. Titre qu'on donne aux religieux. (A. N.)

4. Leurs Seigneuries. Titre que se font donner en Amérique les minces employés espagnols et portugais. On le donnoit il y a cent ans aux Grands d'Espagne, mais on y a substitué l'Excellence. (A. N.)

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triets des Jésuites dans le Paraguay, situés sur V Uruguay et le Parana, on peut bien croire qu'ils ne s'étoient pas épargnés à taire rompre ce traité.

Dès lors la revue, le duc d'Albe et tout le party portugais et anglois ne s'occupèrent plus que des moyens de chasser de lu cour M. de la Ensenada et les Jésuites. Ils y réussirent par degrés : le ministre fut dépouillé de tous ses emplois et ensuite relégué à Grenade1; les Jésuites perdirent, quelque temps après, les places importantes de confesseurs du roy, de la reyne et des enfans; on y nomma d'autres religieux qui iiYioient pas de leurs amis, et ce grand prétexte d'être à la Cour ei d'y intriguer n'ayant plus lieu, ils furent chassés ipso facto.

Ce fut le signal d'une pareille révolution à celle de Portugal ', où les Jésuites étoient aussy en possession de diriger les consciences du roy et de la reyne et famille royale. Ils y perdirent leur crédit en perdant ce poste important, et rien dans l'une et l'autre cour ne pouvant ou n'osant s'opposer à rechange, la négociation en fut renouée et terminée sur le pied du premier traité.

Dès que les ratifications en furent échangées, on prit de concert des mesures pour en assurer l'exécution.

On prévit que l'on trouveroit des difficultés de la part des Jésuites, sinon directement et ouvertement, du moins par la résistance des Indiens leurs prosélites : et l'on lit embarquer des troupes des deux couronnes pour forcer ces peuples à reconnoitre le nouveau souverain que leur donnoit le traité d'Échange.

En Portugal, on en vint bientôt de part et d'autre aux dernières extrémités. Sébastien Jozè Carvalho3 étoit alors entré

1. Le 21 juillet 1754, à la suite d'une intrigue ourdie entre don Ricardo Wall, alors ambassadeur d'Espagne à Londres, et le comte de Valparaiso, chefs du parti anglais.

2. Dans la nuit du 1!) septembre 17 57, où tous les Jésuites logés au palais de Belem reçurent l'ordre de partir sur le champ de Lisbonne.

:i. Depuis créé comte d'Oevras et grand de Portugal. (A. N.)

dans le ministère, au retour de ses deux emplois à Londres e à Vienne, où il avoit acquis une assez grande connoissance de affaires étrangères. Il avoit commencé en Portugal par le droit civil, et y avoit contracté peut-être un peu de chicane et d'amour de la dispute; cela, joint à un tempéramment fort ardent, le rendoit propre à se mêler des affaires les plus épineuses; sa fortune d'ailleurs, qui étoit médiocre ainsy que sa naissance (quoyque gentil-homme), ne luy promettoit de grandeur et d'illustration que par des circonstances et des événements extraordinaires.

• Il se déclara donc le plus grand ennemy des Jésuites, et ceux cy à leur tour ne l'épargnèrent pas.

Ce ministre a sur le commerce et sur les manufactures de grandes idées et des projets vastes; mais on peut dire que sa pratique est diamétralement opposée aux vrays principes de la théorie qu'il a puisés en Angleterre. Le monopole (cet ennemy delà liberté et de la concurrence, sans lesquelles il n'y a point de commerce national) a été jusqu'à présent la base de toutes les entreprises de M. Carvalho.

A peine Lisbonne étoit détruite par le tremblement de terre et l'incendie qui le suivit, que la ville d'Oporto, la seconde du royaume en commerce, en richesses et en population, et la province entière d'entre Douro et Minho reçurent un coup aussy funeste par l'établissement d'une compagnie exclusive pour la vente des vins de cette province.

Ces vins, connus en Europe sous le nom de vins de Porto, faisoient pour cette ville le principal objet de son commerce avec l'étranger, et surtout avec l'Angleterre. La nouvelle compagnie, au grand détriment des propriétaires de vignobles et des entreposeurs et des commissionnaires d'Oporto, s'en empara. Enfin il en résulta une consternation aussy générale dans cette province qu'elle le seroit dans la Guyenne, s'il plaisoit au roy de former une compagnie exclusive pour la vente des vins de Bordeaux. J'oserois assurer que l'autorité royale échoueroit dans cette entreprise , qu'il faudrait une armée pour subjuguer la ville et la province, et qu'après cela l'une et l'autre seraient ruinées sans ressource.

Il arriva donc à Oporto ce qui ne manquerait pas d'arriver

à Bordeaux, c'est-à-dire une sédition contre la compagnie.

Le gouvernement y envoya des troupes et y sévit à toute rigueur, non-seulement contre les délinquants, mais encore contre les magistrats municipaux et autres qu'on accusoit davoir connivé à la sédition, parce qu'ils n'avoient pas pu fappaiser qu'en accordant aux séditieux les promesses qu'il plut à ceux-cy de leur extorquer. Plus de douze cents personnes, tant de la magistrature que de la bourgeoisie et du peuple, furent punies de mort, condamnées aux galères1, transportées aux presidÙM9, ou réduites à la mendicité par la confiscation de leurs biens ; enfin la compagnie fut rétablir dans tous ses droits, mais la ville et la province écrasées à n'en relever jamais.

Le même esprit de monopole a régné depuis dans tous les établissements de M. Carvalho. Il a formé dépareilles compagnies exclusives pour le commerce de plusieurs provinces du Brézil, et il a poussé la violence jusqu'à forcer les particuliers qui avoient des fonds à les prêter aux dites compagnies (ainsy qu'à celle d'Oporto) à 4 pour cent d'intérêt, sous peine de confiscation5.

Quoyque le feu roy de Portugal 4 eût accoutumé la nation à un gouvernement plus despotique que celuy de ses prédécesseurs, les opérations forcées de M. Carvalho furent généralement regardées comme tyranniques;plusieursautresminislres

1. C'est-à-dire au travail des chantiers et arsenaux ; car le roy de Porluga n'a point de galères. (A. N.)

2. Presidios ou garnisons; c'est ainsi qu'on appelle différentes places sur les cotes d Afrique, comme Angola, Mosambiquc et autres, qui sont la Sibérie portugaise, avec la différence que l'air est sain en Sibérie et qu'on y vit longtemps, au lieu que dans les presidios, situées dans la zone torridc et dont le climat est aussy humide que chaud, on ne survit guère à son infortune. (A. N.)

3. Ce ministre a beaucoup d'esprit et de politesse pour les étrangers, avec qui 11 aime à s'entretenir sur ces matières. 11 a bien voulu avoir avec moi quelques conversation», dans lesquelles il m'a fort parlé do ses manufactures cl autres établissements, et m'a donné quelques raisons pour justifier les monopoles : j'ay dû les trouver bonnes, ou du moins me dispenser de les réfuter, ce qui peut-être n'auroit pas été difficile. (A. N.)

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