Jean V. (A. N
et conseillers d'État les désaprouvèrent hautement, et ce fut pour quelques-uns, entre autres pour M. de Mendoça1, ministre de la marine, la cause de leur relégation dans les presidios d'Afrique. Mais les plus puissants des adversaires de M. Carvalho étoient les Jésuites à Lisbonne, dans les provinces et dans les colonies, et à la cour les grands seigneurs.
A la tête de ces seigneurs étoient le duc d'Aveyro, de
la maison Mascarenhas2, mordorno - mor (grand maître de la maison3), le marquis de Tavora, général de la cavalerie, et la marquise sa femme, plus habile qu'eux, plus courageuse et plus méchante. La haine commune contre M. de Carvalhofut, disait-on, le motif de leur réconciliation (car les Tavora étoient brouillés depuis longtemps avec le duc d'Aveyro), et de celuycy avec les Jésuites. Son oncle, frey Gaspar, moine franciscain, qui avoit eu un très-grand crédit sous le feu roy, étoit leur ennemy juré4, et le duc avoit hérité de cette inimitié; la paix faite entre eux, ils se liguèrent tous ensemble pour perdre M. de Carvalho.
Jusques-là, ils n'étoient pas encore criminels de lèze-majesté; ils pouvoient même, à plusieurs égards, couvrir leurs démarches du prétexte du bien public; mais tous leurs efforts étant
1. 3 mai 1750. Il fut remplacé par Joaquim da Costa de Corle Real, lequel eut pour successeur en 1762 le frère de Pombal, François-Xavier do Mendoza.
2. 11 portoit le nom et les armes de Lancastre, branche delà maison royale dont il étoit issu par les femmes; c'est pourquoy le feu roy lui avoit adjugé le titre de duc d'Aveyro, javec toutte la succession de cette maison, au préjudice des ducs d'Arcos et de Bagnos, grands d'Espagne. Ce nom de Lancastre dans la maison de Portugal venoit d'une princesse anglaise, femme du roy don Juan 1er, selon l'usage du pays, où l'on prend souvent les noms de mère et ayeules au lieu de celuy de la ligne masculine. (A. N.)
3. Et président do desembargo do Pago (Cour ou Conseil du Palais), c'està-dire chef du premier tribunal du royaume. (A. N.)
4. C'étoit une querelle de corps et d'ordre à ordre entre les Franciscains et les Jésuites au sujet des missions des Indes. On en peut voir l'origine dans les Mémoires du fameux père Norbert, capucin, qui, après avoir élé fugitif et fabriquant de tapisserie en Angleterre, sous le nom de Peler Parisoi, vient d'être appelé en Portugal sous celuy de l'abbé Platel, avec de grands avantages, pour conlinuer d'écrire contre les Jésuites et tracer, dit-on, un système de hiérarchie catholique indépendante de la cour de Rome. (A. N.)
inutiles, et le crédit du ministre augmentant tous les jours, tandis que le leur baissoit àvued'œil.le tempéramment violent du duc d'Aveyro, et le caractère audacieux, emporté et vindicatif de la marquise de Tavora lirent passer toute leur haine de la personne du ministre à celle du monarque, et les entraînèrent enfin dans le plus grand de tous les crimes.
La cour de Portugal, dans les pièces qu'elle a jugé à propos de publier au sujet de cette affaire, est entrée dans quelques détails sur les motifs qui avoient pu porter les principaux conjurés à cette horrible action; elle en a même t'ait l'énumération jusqu'à des minuties ; mais ces motifs ont paru insuffisants au. tant que les circonstances de la conspiration peu vraisemblables (telles du moins qu'elles ont été exposées dans les pièces publiées), et l'on a poussé la chose, dans plusieurs cours de l'Europe, jusqu'à douter de la réalité de l'assassinat ; je ne Maurois former ce doute, m'étant convaincu, à Lisbonne, palmes recherches sur cette conjuration, que c'est un fait trèsréel et revêtu de toute la notoriété et l'évidence qui peuvent constituer la certitude historique.
Je n'en serois pas moins embarassé à deviner les vrais motifs qui ont pu déterminer à une action aussy insensée des gens qui n'étoient ny des fous ny des sots, qui avoient beaucoup à perdre, peu ou rien à gagner, et quel a pu être leur objet et leur plan, si le coup avoit réussi. Car assurément aucun des conjurés ne pouvoit avoir la couronne en vue. Quatre infantes héritières et deux infans vivants (sans compter les trois lils naturels et légitimés du roy ') ne leur laissoient pas même de
1. Ces trois princes ont à la cour ie traitement d'infants et portent les armes et la livrée du Portugal, quoiqu'ils n'en ayent pas le titre. On ne les appelle que os senhores de l'alliavay, du nom d'une maison royale où ils ont été élevés et qu'ils ont toujours eue pour résidence. L'aîné est archevêque de Bnga et primat du royaume. Le second est dans les ordres et étoit grand Inquisiteur avant sa disgrâce. Le troisième n'a que la tonsure. Ce sont trois jeunes princes assez beaux, polis, attables et fort aimés... Il y en a plusieurs autres à qui même on a donné d'assez grosses pensions, mais le feu roy n'a reconnu que ces trois par son testament. Tous ces fils naturels, et ceux des roys précédents ou qui en descendent, sont habiles à succéder, car la bâtardise n'est pas un motif d'exclusion en Portugal. La maison royale descend
chimères à se former là-dessus, en supposant que le roy en tût mort, et que les auteurs d'un crime, confié au moins à quinze complices, eussent pu être toujours ignorés. Quel pouvoit en être le fruit ? La satisfaction de se venger de M. Carvalho, sans scavoir jusqu'à quel point ils seroient les maîtres de pousser cette vengeance, et l'espérance d'avoir plus de crédit et de faveur dans la nouvelle cour? Tout cela valoit-il les risques presque certains d'une pareille entreprise?
Un autre motif dont on a beaucoup parlé, et qui est fondé sur un fait très-vray, mais qui n'a pu trouver place dans les écrits que la cour a publiés, c'est le commerce galant entre le roy et la jeune marquise de Tavora, belle-fille de la méchante femme qui étoit le véritable chef et l'âme de la conjuration. Ce fut cette vieille marquise qui, sous prétexte de cavalleria (point d'honneur) et de venger l'affront fait à la famille, y engagea le marquis son fils aîné, son cadet, José-Maria, adjudant du vieux marquis et le plus joly cavalier de la cour, et son gendre, le comte d'Alougnia, de la maison à'Atayde; mais pour elle et son mary, ils sçavoient depuis longtemps ce commerce et le souffroient assez paisiblement. Ils n'étoient ny l'un ny l'autre fort délicats sur cet article; il est même apparent qu'ils en avoient été fort aises, tant qu'ils avoient pu espérer d'en tirer quelque avantage. Ainsy ce ne pouvoit plus être leur motif, moins encore celuy du duc d'Aveyro1. L'énigme resle donc encore inexplicable à l'égard des trois chefs de conjuration. Quoy qu'il en soit, elle eut le succès que tout le monde sçait; mais ce qui est encore un mistère, et ce qui le sera long* temps, c'est la manière dont les coupables furent découverts, et la procédure entière, qui reste ensevelie dans le plus profond secret; tout ce qu'on en a dit, et que la cour même a laissé
d'un fils naturel de Don Juan tel-, qui étoit lui-même bâtard de Don Pèdre Ier. (A. N.)
1. fl faut observer que ce n'éloit pas une passion. Le roy avoit en même temps d'autres aventures clandestines. 11 est vray qu'il sortoit de chez la jeune marquise lorsqu'il fut assassiné, mais ce fut fort loin de chés elle, et d'aileurs, il n'y avoit point d'autre moment pour faire ce coup que dans la miit qu'il alloit en bonne fortune. 11 étoit alors toujours en chaise à deux chevaux, avec un seul valet de chambre à côté de luy, sans autre escorte. (A. N;)
transpirer, n'est guère vraisemblable. Il paroît seulement certain «lue le roy a connu ses assassins fort longtemps avant de les taire arrêter, et qu'il a porté avec eux au dernier point la dissimulation, cette grande vertu de ses pareils. J'en rapporteray seulement une anecdote.
Le vieux marquis de Tavora, pour éprouver le roy à son sujet, luy demanda une commanderie de l'ordre du Christ qui étôit vacante, et il l'obtint, contre son attente et celle de tous les courtisans, qui sçavoient que depuis longtemps il n'étoit pas en faveur.
Cette ^râce, accompagnée de toutes les démonstrations les plus obligeantes, acheva de continuer le marquis et les autres conjurés dans une aveugle sécurité; tous les Tavora étoient à un grand bal chés des négociants anglois un moment avant d'être arrêtés, etJosé-Maria dansoit avec madame de Khewenliuller' lorsqu'on vint le demander à la porte de la part du marquis son père. Il sortit et ne reparut plus.
Je ne parleray point icy de l'exécution; la cour en lit graver des estampes, qui ont été depuis supprimées, et qui sont devenues rares, et les relations en ontparu dans toutes les gazettes de l'Europe. Je me contenteray d'observer que, soit dans le cours du procès, soit sur l'échafaud, les deux criminels qui ont montré le plus de fermeté étoient une femme (la vieille marquise) et un jeune homme de dix-neuf ans (José-Maria, son lils). Celuy-cy avoit souffert les plus cruelles tortures sans rien avouer; à la lin, on fut obligé de faire paroîlre son père, qui luy dit que c'étoit se faire tourmenter inutilement, puisqu'il avoit tout confessé, ainsy que tous les autres complices. A quoy le lils ne répondit que ces mots : Vous m'avés donné lu vie, vous pouvés me l'ôter. C'est ainsy que le comte d'Oeyras a raconté ce trait à madame de Khewenhuller.
Pour la vieille marquise, elle n'a pas eu la question, par égard pour son sexe; mais elle a reçu la sentence et vu tous les préparatifs de son exécution avec une indifférence qui auruit fait honneur à une meilleure cause. Elle avoi t adopté la cou-
1. Née princesse de Lichlensleiti et femme du ministre plénipotentiaire de la cour de Vienne. (A. N.)
tume de déjeuner à l'angloise'. Après la lecture de son arrêt, elle se lit habiller par ses femmes à l'ordinaire et demanda son déjeuner; le confesseur, qui étoit déjà auprès d'elle, luy représenta qu'elle avoit autre chose à faire; elle répondit : Il y a du temps pour tout, déjeuna tranquillement et lit déjeuner ses femmes avec elle. Lorsqu'il fallut monter sur l'échafaud, on voulut l'aider; elle dit : Je monteray bien toute seule ; je rCay pas eu la torture comme les autres. En effet, elle monta fort vite ; elle dit au bourreau de se dépêcher, se banda les yeux ellemême, abrégea l'entretien avec le confesseur et donna avec son mouchoir le signal de frapper.
Pour le duc d'Aveyro, le marquis de Tavora et les autres conjurés, ils montrèrent beaucoup de foiblesse 2.
Ny les uns ny les autres ne méritoient d'être plaints. Leur crime étoit trop grand pour laisser place à la pitié. D'ailleurs le vieux Tavora, mais surtout le duc d'Aveyro, étoient haïs universellement3. Ce duc avoit trop abusé de sa faveur sous le feu roy et de ses grandes places sous celuy-cy. Il était haut et dur, avare et pourtant dérangé, gros joueur et même suspect; il avoit, dit-on, la taille courte et grosse, les jambes tortues, les pieds contrefaits, la phisionomie sinistre.
Le marquis de Tavora et sa femme étoient au contraire d'une belle ligure (comme toute la famille, la plus belle du Portugal), tous deux polis et prévenants, mais décriés par leur avidité. Le marquis avoit été vice-roy des Indes4 et s'étoit signalé, ainsy que la marquise qui l'avoit accompagné, par des extorsions criantes; il n'étoit aimé ny du peuple ny des
1. Le commerce et la longue habitude ont fait recevoir à Lisbonne beaucoup d'usages et de modes de Londres. On n'y joue, à la ville et à la cour, que le niscl;, et les femmes y sont en général habillées à l'angloise. (A. N.)
2. Le vieux marquis de Tavora et le duc d'Aveyro furent roués vifs, et un domestique, qui avoit tiré sur le roy, brûlé vif; tous les autres, syavoir : le jeune marquis de Tavora, le comte d'Antougnia, etc., furent étranglés auparavant. (A. N.)
3. Celte appréciation est confirmée, du moins quant au duc d'Aveyro, par la dépêche du comte de Merle, du 25 mai 17 59.
4. Ce titre magnifique ne signifie plus aujourd'huy que le gouvernement de Coa et de quelques autres places sur les côtes de Malabar. (A. N.)
troupes, mais ses entants et ses frères l'étoient beaucoup de (out le monde.
Aussy n'a-t-on pas pu refuser un sentiment de pitié à tant d'innocents qu'un petit nombre a entraînés dans l'abîme du malheur. Tout ce qui appartenoit aux conjurés a été renfermé dans différentes prisons, et les femmes dans des couvents, où elles ne peuvent voir personne. Tel est le sort de la duchesse d'Aveyro et de ses trois filles, qui ont pris l'habit de religieuses, de la jeune marquise de Tavora elle-même, delà comlesse d'Antougnia et de la marquise d'Alorna, toutes deux filles de Tavora; madame d'Alorna, intime amie de madame de Khewenhuller, étoit la plus belle personne du Portugal et la plus aimable; elle doit avoir, si elle vit encore, 27 ou 28 ans. .Mais elle étoit tombée dans un état de langueur qui laissoit peu d'espérance pour sa vie. Son mary, qui a été connu dans ses voyages sous le nom de comte d'Assumar (de la maison d'Almeyda), étoit aussi d'une jolie tigure et l'homme de la cour le plus instruit. Il est prisonnier dans la cour de Belem, sans autre crime que [d'être] gendre des criminels. D. Juan et D. Manuel de Tavora, frères du vieux marquis, ont aussy perdu pour jamais leur liberté. L'un étoit colonel de cavalerie et l'autre gouverneur d'Elvas, dont la citadelle est aujourd'huy sa prison. Les comtes d'Obidos, de Rybera, et plusieurs autres seigneurs ont eu le même sort, comme parents ou amis des conjurés. Quelques-uns furent arrêtés à cette occasion comme suspects ou odieux au ministre, et dont il falloit s'assurer; entre autres D. Josué de Souza Catheris, capitaine de la garde allemande, qui est mort en prison au bout de trois jours : grand ennemy de M. Carvalho, mais déjà disgracié et exilé depuis longtemps. On croit communément qu'il ait été dépéché. Le marquis de Gouvea, iils unique du duc d'Aveyro, ftgé de 15 ans, a été renfermé pour sa vie dans une chartreuse. Les enfants des jeunes Tavora, des d'Antougnia, encore tout petits, sont dans la dernière misère, tous les biens des conjurés ayant été confisqués et leurs meubles vendus à l'encan.
Tous leurs domestiques, après une longue prison et avoir été misa la torture, ont été transportés aux prcsidius d'Afrique ou aux mines du Brésil; enfin douze ou quinze coupables ont
fait quatre ou cinq cents malheureux, de tout sexe, de tout âge et de toutes conditions. On ne sçauroit condamner des procédés que la raison d'Etat justifie, mais les victimes innocentes n'en sont pas moins dignes de compassion.
Tel a été le sort d'une partie des conjurés; l'autre, c'est-àdire les Jésuites (accusés du moins comme tels par la cour du Portugal), ont été chassés comme on sçait de tous les États portugais, et transportés successivement kCivita-Vecchia,k l'exception de vingt- deux vieillards décrépits ou infirmes qu'on a renfermés dans la qvinta ou maison de campagne du duc d'Aveyro, et de huit autres, restés prisonniers, dont les plus criminels sont, à ce qu'on prétend, Malagrida, Italien, Alexander, Irlandois, Mattos, Portugais, et le provincial. On a été surpris dans toute l'Europe qu'après avoir été hautement déclarés coupables dans tous les écrits publiés par la cour de Lisbonne, ils n'ayent pas été exécutés ny même condamnés jusqu'à présent; mais il faut sçavoir que les immunités dont le clergé, surtout les moines, jouit en Portugal, ne permettoient pas de leur faire le procès en forme sans en avoir auparavant obtenu un bref du Pape. Philippe II, roy d'Espagne, après avoir usurpé le Portugal, en obtint un pareil contre les ecclésiastiques et religieux criminels de lèze-majestè , c'est-à-dire qui avoient suivi le party du bâtard don Antonio l. La cour de Lisbonne en a sollicité un sur ce modèle, et la cour de Home l'a accordé 2; mais elle y a inséré une clause qui a déplu et qui a empêché l'acceptation, c'est que toute la procédure seroit communiquée au nonce du Pape.
Monsignor Acciaioli, depuis cardinal, étoit suspect au ministre comme partial et amy des Jésuites. On demanda son rappel, que le pape refusa, du moins jusqu'à ce que son successeur fût arrivé et eût eu audience. Trois ou quatre prélats qui furent nommés successivement eurent tous l'exclusion de
1. Don Antonio, prieur de Crato. Né en 1731, petit-lils d'Emmanuel, roi de Portugal, et oncle de l'infortuné Sébastien, il chercha à soulever la nation contre la nouvelle royauté de Philippe II, fut battu par le duc d'Albe et mourut réfugié en France le 2(» août 1795.