Par un bref du 2 août 1759, émané de Clément X1I
la cour de Lisbonne. Celle de Rome s'obstina toujours à n'en point nommer d'autres.
Le cardinal Acciaioli resta à Lisbonne, et la procédure contre les Jésuites demeura accrochée à ces difficultés.
Il y en avoit peut-être une plus grande et plus insurmontable, c'est qu'il auroit été difficile de faire aux Jésuites accusés le procès en forme. Ce n'est pas en effet que toutes les présomptions ne fussent contre eux, et qu'il ne soit au moins très-probable qu'ils ont fomenté indirectement la conjuration, qu'ils l'ont seùe et qu'ils en ont désiré le succès; mais il n'est pas certain qu'ils se soyent mis dans le cas d'en être convaincus juridiquement.
Il D'est pas même vraisemblable que des gens si rusés, diton, etsi profonds politiques, ayent voulu tremper directement et ouvertement dans un complot confié à douze ou quinze personnes, dont la prudence et la discrétion étoient fort douteuses. Si on a voulu en convaincre les Jésuites, on s'y est mal pris, car il auroit fallu les confronter plusieurs fois avec Ifes autres conjurés, et il est au moins problématique qu'on I ait fait une Ibis seulement. Il paroîtau contraire par l'exposé même de la cour de Lisbonne, que les conjurés furent exécutés le 1 3 février, et que les Jésuites accusés , qui depuis longtemps étoient gardés à vue dans leur couvent, ne furent conduits en prison que la nuit du 12, veille de l'exécution.
On dit. dans le même exposé... que les Jésuites étoient complices des chefs de la conjuration. On cite à leur charge les confessions des conjurés qui n'étoient déjà plus, mais on ne dit pas un mot de la confirmation; cela fait soupçonner qu'il n'y auroit plus moïen aujourd'huy de faire le procès aux Jésuites, quand même on seroit d'accord avec la cour de Rome, et qu'ils mourront dans les cachots où ils sont renfermés.
Il me reste à parler de l'expulsion du nonce et de la prétendue seconde conjuration dont le bruit s'est répandu à cette occasion dans toute l'Europe; tout cela se réduit à fort peu de chose; voicy la pure vérité.
Le nonce étoit depuis longtemps au plus mal avec le ministre portugais; D. Louis d'Acunha, secrétaire dÉtat des affaires étrangères, avoit rompu toute communication avec
luy, et ne traitoit d'affaires avec la cour de Rome que par le commandeur d'Almàda, ministre de Portugal, et le cardinal Corsini, protecteur de cette couronne.
Pour le comte d'Oeyras, il étoit avec le nonce dans un état de guerre déclarée : et deux ministres étrangers avoient pris party dans cette guerre comme auxiliaires, sçavoir le comte de Merle, ambassadeur de France, et le comte de Kbewenhuller, ministre plénipotentiaire de la cour de Vienne, le premier pour le nonce et l'autre pour le comte d'Oeyras. Ils avoient tort tous deux, et M. Khewenhuller ne conservoit pas assez la dignité et l'impartialité qui convenoient à son caractère; mais sa conduite étoit vraisemblablement autorisée de sa cour. Il n'en étoit pas de môme de l'ambassadeur de France; il agissoit en cela très-imprudemment contre l'esprit de ses instructions et les intentions de notre ministère; aussy, son rappel ayant été demandé par un mémoire de la cour de Lisbonne \ il fut aussitôt accordé2.
Toute l'Europe a retenti de l'expulsion du nonce, qui étoit depuis longtemps préméditée et résolue, mais on cherchoit quelque prétexte; on saisit l'occasion du mariage de l'Infant, frère du roy, avec la princesse héritière ; on ne luy en fit point donner avis comme aux autres ministres étrangers. Il put et dut peut-être l'ignorer ; en conséquence il ne fit point faire d'illumination. On prétendit que le peuple étoit furieux contre luy, qu'?7 n étoit plus en sûreté dans Lisbonne, et on vint l'enlever le lendemain avec escorte pour le conduire jusqu'à la frontière d'Espagne.
1. Ce mémoire fut en effet présenté le 13 mai 17 GO, par l'abbé de Salema, chargé d'affaires de Portugal à Paris. M. de Merle y est représenté comme n'agissant que par l'influence du nonce. Dans sa réponse en date du 20 mai, le duc de Choiseul déclare qu'il ne reconnaît aucun tort au comte de Merle, mais que cependant, si sa présence est devenue désagréable à la cour de Lisbonne, il sera d'autant plus facile de la satisfaire sur ce point, que cet ambassadeur a lui-même demandé son rappel et semble désirer de l'obtenir. (Archives des Aff. Étr.)
2. 11 le fut explicitement aux instances de cette cour ; on pouvoit avoir de bonnes raisons pour ne pas faire profession d'y déférer; on trouva dans des difficultés de cérémonial des prétextes suffisants de donner à ce rappel l'air d'une démarche sponlanée. (A. N.)
On a vu sans doute les divers écrits publiés à ce sujet par les deux, cours : il seroit inutile d'en résumer icy la substance qui n'est pas considérable, car il y a eu de part et d'autre beaucoup plus de déclamations que de raisons et de preuves, surtout de la part du Portugal.
A l'égard de la seconde conjuration, c'est une fable à laquelle a donné lieu l'emprisonnement et l'exil d'un grand nombre de personnes du premier rang, et même de plusieurs ecclésiastiques et religieux, ce qui fait en Portugal beaucoup plus d'impression. La vérité, c'est que plusieurs ordres, envieux de la puissance et de la richesse des Jésuites, avoient bien voulu se liguer pour les perdre avec M. Carvalho (qui n'auroit pas pu l'entreprendre sans cela), mais que, toujours jaloux des immunités ecclésiastiques et de l'appuy de la cour de Rome contre l'autorité séculière, ils n'ont pas poussé la complaisance pour le ministre jusqu'à approuver et justifier le traitement fait au cardinal nonce ; presque tout le clergé (même les trois frères naturels du roy) a fait éclater les mêmes sentiments ; deux de oes trois princes ont, été renfermés dans le couvent de Dossaco au milieu d'un désert affreux, et le primat relégué dans son diocèse. Plusieurs seigneurs et conseillers d'État ont été arrêtés ou exilés pour avoir aussy censuré la conduite du ministre dans cette occasion.
ADRESSÉ AU DDC DE CHOISEUL PAR LE COMTE DE MERLE AMBASSADEUR A LISBONNE. (Extrait.)
L'Angleterre, endettée de cent douze millions de livres sterling et désirant trouver par l'extension de son commerce un moyen de relever son crédit, cherchait à prendre pied dans l'Amérique du Sud, et à cet effet elle médita de se servir du Portugal dans les circonstances suivantes.
A l'embouchure de la Plata est la colonie portugaise du Saint-Sacrement, refuge de la contrebande qui s'exerce au préjudice de l'Espagne et devient la cause de querelles fré-
quentes entre Espagnols et Portugais. Ces querelles fournirent aux Anglais une première occasion d'intervenir en 1750; ils engagèrent le Portugal, sous prétexte de supprimer ces motifs de mésintelligence, à proposer à l'Espagne de lui céder le territoire dit du Saint-Sacrement en échange de quelques colonies confinant au Brésil et de certains territoires sur la frontière du Portugal, le tout formant une valeur équivalente à celle de la riche colonie du Saint-Sacrement.
Après des préliminaires réglés à Madrid sous l'influence anglaise, on en vint à la conclusion du traité ; c'est alors que les Portugais, exagérant la valeur de leur colonie du Saint- Sacrement, demandèrent en échange, non plus ce qui avait été convenu primitivement, mais les sept colonies situées sur le bord septentrional de la Plata et voisines du Brésil, et de plus une partie du royaume de Galice confinant au Portugal.
Le roi d'Espagne, pour être assuré de la valeur des contrées qui lui étaient offertes par suite de l'échange, demanda l'avis du gouverneur de Montelledzo, pays situé au nord du fleuve de la Plata. Ce gouverneur était en même temps sollicité par le Portugal de donner un avis favorable aux intérêts de cette dernière puissance, qui lui promettait en reconnaissance de ce service des avantages personnels ; il se laissa séduire, et fournit des informations favorables aux désirs du Portugal.
En conséquence, le marquis de Val de Linos fut expédié de Lisbonne avec des ingénieurs pour préparer l'échange de la colonie du Saint-Sacrement avec les sept colonies espagnoles et fixer les limites des territoires.
Mais le gouverneur espagnol de Buenos-Ayres, qui avait été invité à seconder les opérations de Val de Linos, déclara que l'échange était frauduleux et contraire aux intérêts espagnols; les Jésuites s'unirent à lui pour résister aux projets du Portugal ; leur provincial fit représenter au roi d'Espagne par le procureur général delà Société à Madrid que, par l'abandon aux Portugais des sept colonies, l'Espagne perdait trois cent mille sujets et introduisait au cœur de ses possessions américaines une puissance rivale; que de plus le bord septentrional de la Plata étant couvert d'arbres de construction , il serait facile aux
Portugais et aux Anglais leurs amis de construire une flotte et de pénétrer jusque dans le Paraguay, de là dans le Potosi, éloigné de quelques lieues seulement, et de se rendre maîtres des mines d'or ; sans parler du danger d'élargir en Europe les frontières du Portugal aux dépens de l'Espagne par la cession d'une partie de la Galice.
Pendant ce temps des ingénieurs portugais et anglais arrivaient sur le terrain pour établir les limites des échanges. Ils commençaient leurs opérations, lorsque la population des sept colonies les contraignit à se retirer, en protestant contre rechange qui devait la faire passer sous le joug des Portugais.
Le roi d'Espagne, instruit de ces événements, s'en émut enfin : il demanda de nouveaux rapports et reconnut les désavantages qui devaient résulter pour l'Espagne de la convention qui lui était proposée. Toutefois le parli de la reine l'emporta; les raisons alléguées par les Jésuites furent écartées, et le roi finit par se laisser arracher l'ordre de conclure un traité destiné, lui disait-on, à consolider la paix et l'union entre l'Espagne et le Portugal.
Le marquis de l'Ensenada, premier ministre d'Espagne, fit alors une dernière tentative pour ajourner la signature du traité. 11 adressa au roi des Deux-Siciles, par le prince Jacci, son ambassadeur à Madrid, une dépêche l'avertissant du préjudice que devait causer l'échange à la monarchie espagnole, dont il était l'héritier, et l'engageant à protester en cette qualilé.
Le roi don Carlos adressa en conséquence une protestation au roi d'Espagne son frère. La reine et les membres du conseil acquis aux intérêts du Portugal et de l'Angleterre s'écrièrent qu'il y avait un traître dans le conseil du roi. Les soupçons s'arrêtèrent bientôt sur le marquis de l'Ensenada, qui fut disgracié; mais tous ces incidents avaient enfin éclairé le roi, et la signature du traité fut ajournée, au grand mécontentement des Anglais.
Cependant l'argent manquait à l'Angleterre pour continuer la guerre contre la France; le parlement promit alors aux Juifs de les naturaliser moyennant une somme de onze millions sterling payée d'avance; mais le décret causa un tel nié-
contentement dans la population de Londres que le parlement en suspendit lui-même l'exécution ; il en résulta que les Juifs perdirent leur argent et ne furent point naturalisés.
Le gouvernement anglais ne trouva pas de meilleur moyen d'indemniser les Juifs de leur déconvenue que de demander au roi de Portugal de leur accorder le libre exercice de leur religion dans ses États, donnant pour exemple la tolérance dont usait le pape à leur égard et faisant valoir les avantages commerciaux et financiers que devait en retirer le Portugal; le roi prit sur cette question l'avis de son confesseur, qui lui représenta que, si la crainte des supplices et des entraves (\e tout genre n'avaient pas empêché les Juifs de parvenir à c degré de puissance, il arriverait bientôt que le roi de Po tugal ne serait plus que le roi des Juifs.
Mais le roi, craignant à la fois de mécontenter les Anglais et ' de perdre les avantages que lui promettaient les Juifs, qui s'engageaient à réédifier une nouvelle ville plus belle que l'ancienne, n'écouta pas les raisons de son confesseur. Cependant le peuple et le clergé murmuraient déjà des concessions qui avaient été faites aux Juifs. Le roi crut que les Jésuites étaient les promoteurs de cette opposition; il s'irrita contre eux et prêta l'oreille aux calomnies dont ils étaient l'objet; le gouvernement reprochait surtout aux Jésuites d'avoir uni leurs efforts à ceux du Paraguay pour empêcher l'échange de la colonie du Saint-Sacrement contre les colonies espagnoles.
Toutes ces fables étaient propagées par les Anglais dans le but de ruiner l'influence des Jésuites, parce qu'ils prévoyaient que ceux-ci seraient contraires au projet de mariage entre le duc de Cumberland et la princesse du Brésil.
A la première ouverture faite par l'Angleterre au sujet de ce mariage, le confesseur du roi lui avait représenté que, n'ayant point d'héritier mâle, le prince son frère se verrait ainsi privé de ses droits de succession au trône; que, pour éviter de faire passer la couronne sur la tête d'un prince étranger, il était du devoir et de l'intérêt du roi d'unir la princesse du Brésil à son frère; qu'il ferait ainsi justice à sa famille et assurerait en même temps la tranquillité du royaume, la perpétuité de sa dvnastie et les intérêts de la religion.
Le roi n'agréa point ces raisons ; prévenu contre les Jésuites, il renvoya son confesseur, que l'on accusait de leur être favorable; l'opposition de l'Espagne au mariage anglais acheva de l'irriter. — Le roi d'Espagne, de son côté, déclara à l'Angleterre que si le duc de Cumberland débarquait en Portugal, il unirait ses forces à celles de la France pour attaquer le Portugal par terre.
Les Anglais se désistèrent de leur entreprise, pour ne pas s'attirer de nouveaux embarras et pour conserver le commerce de l'Espagne, qui leur était avantageux. Le duc de Cumberland resta donc en Angleterre, et les Anglais, pour ne pas perdre les préparatifs qu'ils avaient faits pour le conduire en Portugal, firent sur les côtes de la Guyenne une descente dont un connaît le résultat.
Pendant que la tempête grossissait en Portugal, et que la persécution contre les Jésuites devenait de plus en plus violente, arriva la catastrophe de 1758 et l'attentat contre la personne du roi. A dater de ce moment, les informations sont devenues si contradictoires et la haine excitée par le comte d'Oeyras contre les Jésuites tellement violente, que l'on ne peut rien ajouter à l'historique qui précède, jusqu'à de plus exactes et de plus amples informations. (Arch. Aff. Etr.)