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Journal de la campagne, cité plus haut

2. L'escadre de M. de la Clue devait rallier l'escadre réunie à Brest sons les ordres de M. de Conllans, que le maréchal de Belle-Isle destinait à une descente en Angleterre.

[M août 1759 l). C'était une audacieuse violation de la neutralité du Portugal. Cependant son gouvernement, placé dans la dépendance de l'Angleterre, paraissait disposé à subir cette insulte en silence; mais les dépêches énergiques de M. de Choiseul ne lui en laissaient pas la possibilité. L'embarras de Pombal et du ministre des affaires étrangères, don Luis d'Acunha, était grand. Ce dernier se trouvait obligé de jouer un double rôle. Connu pour être absolument anglais, ainsi que l'écrivait le comte de Merle, il se croyait tenu en même temps d'assurer notre ambassadeur que la cour de Portugal avait au contraire des tendances françaises, par la conformité de religion et la parenté des deux souverains; mais ces protestations ne suffisaient pas ; il fallait que l'insulte commise fût réparée, et M. de Choiseul exigeait avant tout que le Portugal demandât la restitution de nos vaisseaux capturés en violation du droit des gens. Le gouvernement portugais s'était donc trouvé contraint de présenter des réclamations à l'Angleterre.

On prit alors à Londres le parti d'envoyer un ambassadeur extraordinaire en Portugal; lord Kinnoul, frère de l'ambassadeur d'Angleterre à Lisbonne, fut choisi pour cette mission La correspondance de M. de Merle fait connaître que lord Kinnoul était positivement envoyé pour parer aux réclamations du Portugal dans cette affaire des vaisseaux capturés ; d'autres versions circulaient parmi les commerçants de Lisbonne, sur l'objet de sa mission. On assurait notamment qu'elle avait pour but de faire lever les difficultés que rencontrait en Portugal l'exportation de l'or, et d'exiger en cas de refus le payement immédiat de toutes les sommes dues par le Portugal à l'Angleterre. Cette version pouvait être également fondée; à une demande de réparations morales riposter par des exi-

1. L'Océan, vaisseau amiral, avait parmi ses officiers le chevalier (le Sulfren, lieutenant de vaisseau, qui fut emmené en Angleterre, où il resta trois mois prisonnier. M. de la Clue perdit une jambe emportée par un boulet. L'Océan avait tiré deux mille cinq cents coups de canon. Tous les détails de l'affaire se trouvent dans une lettre de M. de la Clue au comte de Merle, du 18 août 17 59. (Arch, de la Marine.)

pences pécuniaires et des menaces, cela rentrait bien dans les allures habituelles de la politique anglaise1.

C'est au milieu de cette situation que s'élevait la question de préséance. M. de Merle avait été averti par le nonce que k>rd Kinnoul, en sa qualité d'ambassadeur extraordinaire, entendait avoir le pas sur l'ambassadeur de France2, lors de la prochaine audience royale qui devait avoir lieu à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de la reine8 (31 mars 1760). — Cette prétention, contraire à tous les précédents diplomatiques, ne venait pas de la seule initiative de lord Kinnoul; on sut plus tard, par les communications écrites, qu'elle résultait d'un accord entre les ministres portugais et lui ; il était facile d'y reconnaître l'audace de Pombal, son dédain des règles établies et son habitude des moyens violents. Il avait besoin qu'un coup d'éclat vînt amoindrir la personne de notre ambassadeur devant les représentants des autres puissances, et que l'affront subi ôtût toute portée aux justes exigences de la France.

1 . « C'est le génie du commerce anglais ; partout il opprime, et partout, i s'il faut en croire ses déclamations, il est opprimé. L'esprit de rapine est le « caractère de ce peuple : il se développe ouvertement en temps de guerre et « m déguise en temps de paixsousdes prétentions exorbitantes. » (Correspondance secrète de Louis XV ; Mémoire du comte de Broglie, 2e vol., p. 20'».)

2. Celte préséance, souvent disputée, avait toujours été maintenue. — Au seizième siècle, François de Noailles, ambassadeur du roi Henri III, écrivait ;ui secrétaire d'État Villcroy : « En ma légation de Venise, Dieu me fit si « heureux de faire juger la précédence du roy à son honneur et gloire, et il i n'\ a lieu en la chrétienlé où ce différend soit mieux éelaircy que là. » (Lettre du 22 avril 157 8.)

3. Marie-Anne-Victoire d'Espagne, née le 31 mars 1718, mariée à Joseph I«'rle 1!) janvier 1*29. C'est celte infante, fille de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse, qui avait élé envoyée à Paris à cinq ans et demi, pour être mariée à Louis XV, âgé de quinze ans. Ce choix était celui du régent, intéressé à différer une union destinée à donner au trône des héritiers directs. i 11 fallait attendre dix ans au moins, dit Voltaire, la naissance incertaine « d'un dauphin : on renvoya la femme de cinq ans. L'infante qui fut ainsi ■ reconduite fut depuis reine en Portugal. » (Siècle de Louis XV.) Le peu de temps que la jeune infante passa à Paris y a laissé un souvenir. On appelle .encore aujourd'hui Jardin de l'Infante un des jardins aliénant à la partie du Louvre qu'elle habitait.

Il y eut en effet un coup d'éclat; mais, comme le récit de l'attaché d'ambassade vient de nous le montrer, ce fut le comte de Merle qui l'accomplit. Non-seulement lord Kinnoul eut soin d'arriver en retard à l'audience royale, mais son compliment au roi, prononcé en français, contenait des excuses formelles au sujet de l'offense faite à la France et à la neutralité du Portugal. « L'audience publique a eu lieu hier, écrit le comte de Merle au duc de Choiseul, le 1er avril 1760. « La porte du cabinet du roi s'est ouverte, et je suis entré à « mon rang ordinaire. Lord Kinnoul s'est arrêté chez le comte « d'Oeyras et il n'a paru que lorsque j'ai eu fini mon compli- « ment. M. d'Acunha a donné à dîner au corps diplomatique « et aux principaux seigneurs; j'ai eu les distinctions et les « préférences que je pouvais désirer. »

L'affaire n'était cependant pas terminée : Pombal voulait à tout prix consoler l'orgueil britannique et masquer la déconvenue de lord Kinnoul ; il crut en avoir trouvé le moyen en faisant décider par le roi de Portugal qu'à l'occasion du mariage de l'infant don Pèdre avec la princesse du Brésil, les ambassadeurs seraient reçus d'après l'ordre d'ancienneté de leurs lettres de créances. (Lettre de don L. d'Acunha à M. de Merle, du 6 juin 1760; réponses de M. de Merle du 8 et du 9.) Ainsi M. de Merle aurait eu le pas sur lord Kinnoul, mais seulement comme ambassadeur plus ancien à la cour de Lisbonne, et non plus par la primauté de la France.

Ce n'était pas seulement la préséance traditionnelle de la France, c'était encore celle de l'Empire et celle du Saint-Siège qui d'un seul coup étaient supprimées. Le Portugal s'arrogeait le droit dé changer à son gré le rang des puissances européennes. Une telle prétention fut accueillie avec mépris par le corps diplomatique. L'exiguité de notre cadre ne nous permet pas de reproduire les détails curieux que contiennent à ce sujet les dépêches et les notes que nous avons eues sous les yeux. Il nous suffira de rendre au duc de Choiseul ce témoignage, qu'il sut en cette occasion maintenir avec dignité les droits et l'honneur de la France. [Quaâro elementar das relaçaos polilicas, etc., par le vicomte de Santarem.)

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