DE BOYNES
royauté qui céda, contrainte par les besoins d'argent que faisait naître la guerre de Sept ans, et, il faut bien le dire, vaincue d'avance par l'opinion.
Dans sa carrière de magistrat, de Boynes avait rendu au moins autant de services qued'arrêts, etson zèle lui valut une nouvelle pension de six mille livres (20 avril 1761). — Démissionnaire le 17 mai de la intime année de ses doubles fonc» lions d'intendant et de premier président, il remplissait depuis dix ans celles de conseiller d'État, lorsque le chancelier Maupeou, résolu d'en finir avec les parlements, s'occupa de placer autour de lui des hommes dévoués à ses projets; c'est à ce titre que de Boynes devint ministre de la marine, le 8 avril 1771, en remplacement du duc de Praslin.
Ce département était alors divisé par des querelles presque aussi vives que celles auxquelles de Boynes venait d'être mêlé. L'antagonisme qui depuis Colbert existait entre les officiers d'administration et les officiers militaires, faisait varier les règlements au gré de celle de ces deux influences qui prédominait. L'ordonnance de 1765, œuvre du ministre Choiseul, ir n versant le principe de la distinction entre les deux services, institué par l'ordonnance de 1689, plaçait l'administration dans la main des officiers de vaisseau; de Boynes, par sonordonnancedu 18 février 1772, rétablitl'administration dans les ports, sans la tirer cependant de sa position subordonnée et dépendante de Yépée, comme on disait alors; mais telles étaient les dispositions bizarres de cette ordonnance qu'elle mécontenta les deux partis et ne put survivre au ministre qui l'avait conçue: elle disparut avec lui pourfaireplaceàla nouvelle organisation créée par les ordonnances du 27 septembre 1776.
De Boynes était cependant parti d'un principe raisonnable; mais il n'avait pas d'idée arrêtée, et ses moyens d'exécution, comme toujours, avaient été violents. Par d'autres mesures il changea, pour les officiers, le mode et les conditions de l'avancement, se proposant ainsi d'affaiblir l'esprit de corps, qui favorisait l'indiscipline. Les résistances qu'il éprouva de ce côté lui firent alors regretter d'avoir laissé aux officiers militaires trop d'autorité, et il crut rétablir l'équilibre en chereliant les movens de fortifier l'administration, en même temps
qu'il diminuait les privilèges de Yépée par la création d'une école d'élèves où les preuves de noblesse étaient supprimées. Au milieu de toutes ces contradictions et de ces essais dispendieux, le matériel de la marine fut négligé, et son dépérissement aggrava les charges des années suivantes.
Mais toutes ces questions ne suffisaient pas à l'humeur militante du nouveau ministre. « La chaleur de sa tête » lui faisait chercher toutes les occasions d'occuper son activité, et il conçut le projet d'une expédition lointaine qui pouvait assurer à la France un nouvel établissement colonial. Il y avait alors à Paris un homme audacieux, doué de facultés brillantes, et qui, dans les entreprises les plus hardies, avait montré un courage à toute épreuve; c'était Benyowski. Polonais de naissance, mêlé dès sa jeunesse à toutes les agitations de son pays, prisonnier des Russes en Sibérie et au Kamtchatka, évadé avec quelques-uns de ses compagnons de captivité, il était passé au Japon, puisen Chine, etil avait vu successivement nos établissements dans l'Inde, nos colonies de l'Ile de France et de Bourbon. Arrivé en France et à Paris, il se vit recherché par un ministre toujours « avide d'informations. » — « Le 15 septembre 4772, » raconte lui-même Benyowski dans ses Mémoires, « M. de Boynes me confia l'intention du roi de faire « une entreprise sur Madagascar. » Le chef de l'expédition était trouvé. On lui donna un vaisseau, quatre cents hommes et de l'argent : l'armement devait être complété à l'Ile de France; mais les chefs de cette colonie furent peu disposés à favoriser une tentative qui pouvait créer une colonie rivale, et l'entreprise avorta, contrariée par ceux qui auraient dû la seconder. — Benyowski continua sa carrière aventureuse; avec le secours de l'Angleterre il organisa une nouvelle expédition sur Madagascar. — Il y trouva cette fois les Français pour ennemis, et il périt frappé d'une balle.
C'est à cette entreprise que se rattachait dans la pensée de de Boynes la proposition qu'il lit à Malouet de l'envoyer dans l'Inde.
L'administration de de Boynes, jusqu'à la fin de son ministère, ne nous offre plus aucun fait qui mérite d'être rappelé; mais s'il fit peu de chose pour la marine, il continua à
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seconder efficacement les mesures de Maupeou; ce fut lui qui détermina les membres du grand conseil à remplacer le Parlement de Paris, et qui assura ainsi le succès matériel du coap d'État. La popularité dont jouissaient les parlements, et qui força Louis XVI à les rétablir au commencement de son règne, explique la joie avec laquelle fut accueillie la chute de de Boynes, qui suivit de très-près celle de son protecteur. Une lettre de Louis XVI au duc de la Vrillière, en date du SOjuillet I77i, publiée par M. Feuillet de Conches (I, lettre xxvi), motive en termes fort précis le renvoi du ministre disgracié par « les changements qu'il a faits dans la marine et qui n'ont « abouti à rien. » C'était le temps de la monarchie absolve tempérée par des chansons; on lit celle-ci sur de Boynes :
On rit d'un ministre bourgeois
Que chacun abandonne, Pour n'avoir, dans tous ses emplois,
Fait plaisir à personne.
Aujourd'hui c'est injustement
Que si fort on le fronde, Car il va faire, en s'en allant,
Plaisir à tout le monde.
Une nouvelle pension de vingt mille livres vint adoucir pour de Boynes l'amertume de ces quolibets et celle de la retraite. A partir de ce moment, il disparaît de la scène, et son nom ne se trouve plus dans les mémoires du temps qu'à l'occasion d'un procès relatif à une propriété qu'il avait acquise à Saint-Domingue. On lit dans Bachaumont : « M. de Boynes se trouve « fort mal à l'aise par le procès qu'il a perdu. » Une autre chronique rapporte ce procès à un fait-qui aurait été la cause de sa disgrâce : « On a découvert, » dit la Correspondance de Metra, « que six mois avant la mort de Louis XV, M. de Boynes « avait fait armer à Brest, aux frais du roi, un bâtiment pour « l'île de Gorée, à l'effet de porter des nègres sur les habi- « tations que ce ministre possède à Saint-Domingue. On a « même, dit-on, remis en original au roi les instructions que « M. de Boynes avait données particulièrement au capitaine. » Nous devons attribuer ces bruits aux inimitiés que de Boynes
avait suscitées autour de lui par son caractère, car du côté de la probité sa réputation est intacte.
Né le 30 novembre 4718, de Boynes mourut le 19 octobre 1783. Son fils, né d'un second mariage le 7 février 1775, servit dans la marine. On a vu son nom rappelé dans une circonstance bien touchante. Ce fut lui qui, au milieu des massacres de septembre, vint apporter à Malouet un passe-port qui lui permit d'échapper à une mort certaine. (Page 171 du présent volume.)