DE SARTINE
plus marin que moi. » Lorsque ce fut le tour de M. de Sartine, la comtesse de la Marck écrivit à Gustave III : « Il ne connaît pas un bateau. »
Mais Turgot, laconique dans son langage, un peu apprêté dans son attitude, plus habile en un mot que son successeur, n'avait garde de laisser à découvert ses côtés faibles. M. de Sartine semblait prendre un soin tout contraire : malgré sa ti ncsse d'ancien lieutenant de police, peut-être à cause de cette linesse morne, et pour tempérer au milieu de la cour l'impression de son aspect sévère, il se plaisait volontiers à exagérer ce qui lui manquait. Mme de Staël raconte1 que Necker alla chez M. de Sartine quelques jours après sa nomination; son cabinet était tapissé de cartes géographiques, et il dit à Necker en les lui montrant : a Voyez quels progrès j'ai déjà faits; je puis « mettre la main sur une de ces cartes , et vous montrer, en « fermant les yeux, les quatre parties du monde. »
Cette boutade était trop française et contrastait trop avec l'enflure genevoise pour que Necker n'en fût pas offusqué; mais elle était dans le ton de l'époque et dans le goût de M. deMaurepas. S'il fallait prendre au mot la plaisanterie de Mme de Staël, on commettrait à l'égard de M. de Sartine une étrange méprise. Ce qui l'avait désigné au choix du nouveau roi, c'était sa renommée de magistrat sévère, intègre, étranger aui coteries influentes. Ces qualités avaient été jugées nécessaires pour réprimer les habitudes d'insubordination qui s'étaient introduites parmi les officiers de la marine. M. de Sartine se trouvait chargé d'une tâche fort lourde, mais il pouvait mieux qu'un autre la remplir, précisément parce qu'il était étranger à la marine. Ce n'est donc pas une intrigue, comme le dit Mme de Staël, qui le fil nommer ministre. Il montra dans ce poste tant de sagesse et de mesure qu'il se concilia, de la part des officiers, une estime et une affection dont il reçut plus tard de touchants témoignages.
D'un autre côté, son esprit organisateur contribua puissamment à relever la marine française de l'état de délabrement où elle était depuis la fin du règne de Louis XIV.