I. Considérations sur la Révolution
Il savait s'entourer d'hommes spéciaux et utiliser leurs lumières. On a vu l'accueil qu'il fit à Malouet 1. Le comte d'Ennery, qui s'était fait un nom dans les colonies, «travaillait « jour et nuit à lui donner des mémoires pour le bien mettre « au fait de tout ce qui pourrait concerner la marine et les « colonies2. » Enfin, en confiant au chevalier de Fleurieu 3 la direction générale des ports et arsenaux, il s'était donné un coopérateur dont les connaissances spéciales ne pouvaient être contestées.
Dans une autre note (t. I, p. 196) , nous avons eu l'occasion de citer l'opinion de Malouet sur l'ordonnance du 27 septembre 1776, qui est le fait principal de l'administration de M. de Sartine. Sans entrer ici dans des détails d'appréciation qui excéderaient les limites de notre cadre, nous pouvons dire que le plus grand tort de cette ordonnance fut de compliquer les rouages administratifs, et d'affaiblir la responsabilité en multipliant les agents. Cette ordonnance fut en vigueur jusqu'au moment où M. de Castries, par les ordonnances de (786, retira la comptabilité aux officiers militaires pour la restituer à un corps de commissaires et d'employés civils.
L'opinion était déjà fort indisposée contre M. de Sartine, et au moment de la guerre contre l'Angleterre, on attribua à l'hésitation, à la timidité de ses mesures les opérations sans résultats des escadres combinées françaises et espagnoles; mais la responsabilité fut trop exclusivement rejetée sur lui; et le ministre, puni pour des fautes qui n'étaient pas de son fait, dut se rappeler la prédiction de Malouet, qui, lui conseil-
1. Au mois de janvier 1780, Malouet remettait à M. de Sartine une note sous ce litre : « Précis de ce qu'il y a de plus instant à faire dans le déparlement de la marine. » Cette note, comprise dans le 3e volume des Mémoires sur les colonies, p. 346, trace une méthode de direction des affaires pour le ministre.
3. Le chevalier de Fleurieu, alors capilaine de vaisseau; savant distingué, qui devait êlre, en 1790, minisire de la marine, et ert 1792, gouverneur de l'infortuné dauphin.
Une partie importante de ses travaux, restée à l'état de manuscrit, est conservée au dépôt des caries et plans de la marine. Ce sont des études d'hydrographie et une histoire générale de la navigation, inachevée.
DE 8ABTINE. 3ii)
lant d'obtenir la paix « par les efforts offensifs les plus énerc. giques », ajoutait : « Il est probable qu'il arrivera une « époque où l'on mettra tous les mauvais succès, tous les em- « barras sur votre compte. Comme vous êtes le seul ministre •i en évidence dans une guerre de mer, si elle ne réussit pas, « et jl est impossible qu'elle soit heureuse si elle se prolonge, « on ne s'en prendra qu'à vous1. »
Mais la guerre, quelle qu'en soit l'issue, a sous le rapport financier des conséquences inévitables; il fallait pourvoir aux nécessités du service, et M. de Sartine se vit obligé, en 1780, de laisser arriver tout à coup au Trésor pour douze millions de traites, qui ne devaient être acquittées que dans un terme encore éloigné. Necker mit cet incident à prolit pour le desservir et l'éloigner. Mme de Staël dit elle-même que M. de Maurepas, qui assistait habituellement au travail du roi avec ses ministres, en ayant été un jour empêché par un de ses accès de goutte, Necker se trouva seul avec le roi, et obtint de lui que le ministère de la marine fût retiré à M. de Sartine -.
Elle ajoute que M. de Maurepas ne pardonna pas à Necker d'avoir parlé directement au roi; elle fait même remontera cette circonstance la démission que Necker donna l'année suivante; mais ce que Mme de Staël ne dit pas, c'est que le roi voulait conserver M. de Sartine; il lui écrivit même à cette occasion une lettre conçue dans les termes les plus honorables. Necker poussa l'insistance jusqu'à déclarer à Louis XVI qu'il devait opter entre sa retraite et le renvoi de son collègue; le temps ne fut même pas donné à M. de Sartine de soumettre au roi un travail qui devait prouver l'impérieuse nécessité des dépenses qu'on lui reprochait3. Certes, en
1. Mémoires sur les colonies. — « Réponse à M. de Sartine, qui me de- « mandait mes observations sur les circonstances politiques et sur la situation « ministérielle en janvier 17 80. » (T. III, p. 354.)
2. Un livre publié récemment donne de curieux détails au sujet du renvoi de M. de Sartine. Ces détails, qui confirment le récit de Malouet, sont encore moins à l'honneur de Necker. {Mémoires d'Augeard, p. 101 et 102.)
3. Ce travail se composait d'une suite de mémoires dans lesquels était résumée l'administration de M. de Sartine pendant les deux dernières années de son ministère ; nous devons à l'obligeance de M. Margry la communication
3oO APPENDICE.
t'ait de dépenses publiques, il faut admettre le rigorisme, même étroit, d'un ministre des finances; néanmoins, dans toute cette affaire, c'est du côté de M. de Sartine que s'étaient trouvés le sentiment exact de la situation et le dévouement de l'homme d'État. Le roi reconnut ses services par une pension de cinquante mille livres.
M. de Sartine avait été remplacé au ministère de la marine, le 14 octobre 1780, par le maréchal de Gastries, ami deNecker, protégé par le duc de Choiseul et par la reine. Il resta éloigné des affaires, et à la Révolution il émigra en Espagne, d'où sa famille était originaire. Son fils et sa belle-fille, qui étaient restés en France, périrent sur Téchafaud. — M. de Sartine mourut à Tarragone en 1801 .
de deux de ce» mémoires, qui font partie de son intéressante collection de documents.
On y voit que les dépenses de la marine et des colonies, qui en 1777 ne dépassaient pas cinquante-huit millions, s'élevaient à cent vingt millions en
De 1777 à 1778, l'accroissement prévu des dépenses, qui devait être de douze millions, a été de quarante-deux millions, dont trente par le fait delà guerre.
L'emploi de ces trente millions est représenté par l'armement de cent soixante-huit vaisseaux, frégates, corvettes et bâtiments inférieurs, employés à former l'escadre du comte d'Eslaing pour la protection des États-Unis d'Amérique, l'armée navale de Brest et l'escadre de Toulon.
Pendant les deux années suivantes, de nouvelles augmentations de dépense sont justifiées par l'armement de quarante-cinq nouveaux bâtiments de tout rang.
Ainsi, dans moins de trois ans, deux cent treize vaisseaux, frégates ou bâtiments inférieurs avaient été mis à la mer ou armés. Un pareil accroissement des forces navales peut expliquer que, de 1777 à 1780, les dépenses de la marine aient doublé.
Necker n'avait apporté dans cette circonstance que les principes d'un directeur des finances; il n'avait eu ni les Vues d'un homme d'Étal ni le sentiment des intérêts d'un grand pays^
MABLY. 3oi