L'ABBÉ DE MABLY ET M. DE F0RB0NNA1S
(Tome Ier, page 77.)
Condillac, en bon frère, nous apprend que Mably était le plus atrabilaire des bomraes. « Ne pouvant rien approuver « dans un ministre, » il refusa d'être de l'Académie française, pour ne pas avoir à faire l'éloge obligé du cardinal de Richelieu. Nous savons aussi qu'il se repentit de son refus, mais trop tard.
En économie et en politique, Mably ne concevait pas d'autre base de la prospérité des États, d'autre principe de législation, que la communauté des biens, l'égalité des fortunes et des conditions. Il ne se bornait pas à exclure les poètes de sa république; il en excluait encore les arts, l'industrie, le commerce; pour mieux « simplitier le mécanisme social, » il en supprimait tous les ressorts; Sparte et les lois de Lycurgue, celait pour lui l'âge d'or de la société.
Au moment où l'abbé de Mably pronostiquait à Malouet une disgrâce ministérielle, il était encore aigri par de cruelles déceptions. Dans ses « Principes des /ois, » il avait prédit la longévité de la constitution suédoise et la ruine prochaine de celle de l'Angleterre. Le livre n'avait pas encore vu le jour, que l'ancien sénat disparaissait dans le coup d'État de 1772. — Le roi de Suède, disait à cette occasion Mably, peut changer sa constitution; je ne changerai pas mon livre.
On sait que les Polonais lui avaient demandé une constitution. Fatigués de leur anarchie, ils espéraient y trouver un remède. C'était pour l'abbé une occasion unique d'appliquer le système de Lycurgue ; son vœu le plus cher allait être réalisé, la constitution était prête, lorsque la fatale année 1772 emporta en même temps la Pologne et l'œuvre du philosophe.
Au moment de mourir, en 1785, il désespérait du peuple
français, en qui il n'apercevait « aucun germe de révolution. » Ces germes étaient cependant apparents et même fort développés. Si l'abbé de Mably eût vécu quelques années de plus, il aurait vu pour la première fois ses espérances dépassées.
Avec un esprit autrement juste et positif que l'abbé de Mably, Véron de Forbonnais avait aussi payé, une fois dans sa vie, tribut à l'utopie. Son rêve avait été la réforme des impôts, ou plutôt leur remplacement par un impôt unique. Il s'ensuivait une réduction des trois quarts dans les frais de perception, et l'on regrette de dire que cette considération, plus que le côté aventureux du projet, contribua à le faire écarter. L'opposition venait surtout de l'entourage de Mme de Pompadour, fort intéressé aux opérations compliquées et lucratives des fermiers généraux ; elle fut très-vive, et la protection du dauphin, père de Louis XVI, ne put empêcher que « l'homme à projets, » comme on l'appelait à la cour, fût exilé à cinquante lieues de Paris.
N'omettons pas de rappeler que Forbonnais, dans sa carrière d'économiste et de financier, a laissé les plus honorables souvenirs. Le duc de Choiseul, Berryer et le maréchal de Belle- Isle lui demandèrent ses conseils, et se trouvèrent bien de les avoir suivis. Associé au contrôle général et premier commis avec Boulongne et Silhouette, il fut le côté sérieux et honnête de l'administration des finances pendant cette période qui va de Machault à Turgot. Après sa disgrâce, il se retira en province et acheta une charge de conseiller au parlement de Metz. Cet office avait des privilèges ; Forbonnais y renonça, et, par acte public,* il soumit ses propriétés à la taille.
Au moment où nous place le récit des Mémoires, Forbonnais avait été déçu dans ses plans par le fait des hommes, comme Mably l'avait été dans ses utopies par le fait des événements ; toutefois, rendons-lui cette justice, qu'en 1790, appelé au comité des finances de l'Assemblée, il ne songea pas à faire revivre sa théorie de l'impôt unique : il jugeait, en esprit sage, que dans un moment où tout était remis en question, il n'était pas à propos d'ajouter un ébranlement de plus à l'ébranlement général de toutes choses.
LE COMTE D'KNNKRV. 353
Parmi les nombreux écrits de Forbonnais on peut, même aujourd'hui, consulter avec fruit ses Recherches sur les Finances de lu France; on sait que ses Éléments de commerce ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe.
LE COMTE D'ENNEKY
(Tome !•», pages OC el82.)
Le comte d'Ennery, que .Malouet avait connu dans les colonies et qu'il retrouvait dans le comité de législation, avait appartenu d'abord à l'armée. Au moment de la paix de 1763, il était maréchal de camp à trente ans. Le duc de Choiseul, qui réunissait les deux ministères de la guerre et de la marine, et qui l'appréciait particulièrement, l'envoya en qualité de gouverneur d'abord à Saint-Domingue, puisa la Martinique. En 1707 il lui donna le titre de gouverneur général des Iles <lu Vent. En 1769 d'Ennery visita les Guyanes française et hollandaise : ses observations sur les établissements de Surinam sont résumées dans une note intéressante que Malouet a recueillie dans ses Mémoires sur les colonies1.
Lorsque d'Ennery rentra en France en 1771, il reprit sa place dans le comité de législation, et il y devint le principal contradicteur de Malouet. Quels étaient les motifs de ce dissentiment? C'est ce que Malouet lui-même expose dans les Mémoires que nous avons déjà cités2. La question peut se résumer en deux mots : d'Ennery, imbu des idées de son premier état, voulait que le gouvernement militaire de la colonie fût prépondérant dans toutes les circonstances. Malouet demandait que l'administration fût exclusivement civile, et que les pouvoirs du commandant et de l'intendant fussent