LE BARON DE RESSNE
(Tome I", pnges 8i et 189.)
Bessner était un militaire cosmopolite. Tl était né en Alsace en 1731. Ses premières armes se firent en Hollande, où son père servait sous le prince d'Orange1 : en 1753, il y était capitaine d'artillerie.
Vers le commencement de la guerre de Sept Ans, le jeune officier vint à Versailles. On élaborait alors, dans les bureaux de la guerre, le nouveau règlement militaire du maréchal de Belle-Isle. Ce règlement devait réaliser certaines réformes sur lesquelles on interrogeait les officiers au service étranger. C'était, pour Bessner, l'occasion de se produire; il la saisit, et présenta ses observations avec l'adresse et le savoir-faire dont il donna plus tard d'autres preuves.
Entré au service de France, il fut cmployéen 1759 en Suède avec le marquis de Caulaincourt, et peu après en Allemagne, sur le théâtre de la guerre. Au milieu des événements de cette i:l>o(|ue, il trouva le loisir de composer un traité des fortilications. il sut en faire accepter la dédicace à Marie-Thérèse, de qui il reçut à cette occasion le titre de baron.
Après la paix de 1763, Bessner se trouva mêlé à l'affaire du Kourou ; en sa qualité d'Alsacien, il offrit de recruter des émigrants sur les bords du Rhin, et, à cet effet, il se concerta avec le baron d'Haugwilz. Leurs efforts n'eurent que trop de succès; on vit bientôt des convois d'Allemands et d'Alsaciens traverser Paris, où ils campèrent dans les rues. Fréron, qui avait signalé cette incurie dans son Année littéraire, fut mis à la Bastille.
Bessner avait tenu ses promesses; il avait procuré des co-
1. Guillaume IV, prince d'Oranpe, slalliomler héréditaire (lT 1 1-1 ~,bi).
er les
Ions, et l'on s'explique qu'on lui eût conlié le soin d'aller établira la Guyane. Mais il n'eut pas à remplir cette mission. L'expédition l'avait précédé et il ne s'empressa pas de la rejoindre. Lorsqu'il partit enfin pour Cayenne, le désastre était consommé. Ses instructions, datées du 2 mars 4 765, portaient: qu'il devait informer le roi de tout ce qui s'était passé à la Guyane depuis que Chanvalon y était arrivé en qualité d'intendant, rechercher les dilapidations qui pourraient y avoir été commises et en faire connaître les auteurs.
C'était une sorte de mission d'enquête dont Bessner se trouvait chargé, mais cette mission fut remplie par d'antres avec des* titres plus sérieux : le procureur général M. Macaye, M. Prévôt de la Croix, maître des comptes, et un commissaire général de la marine, M. Maillard du Mesle, furent chargés de débrouiller le chaos des affaires de l'ancienne et de la nouvelle colonie.
Le rôle de Bessner se trouvait ainsi réduit à son commandement militaire. Ce rôle circonscrit ne suffisait pas à son activité, et il entreprit la formation d'une nouvelle compagnie dt colonisation, dans laquelle entrèrent M. Dubucq, alors chargé de l'administration des colonies, et le ministre de la marine lui-même, le duc de Praslin. Le plan de la nouvelle compagnie, moins vaste que le précédent, n'était pas plus étudié et il ne réussit pas mieux. Il s'agissait de l'exploitation agricole d'un district sur la rive droite du Tonnegrande, à dix lieues de Cayenne. Bessner y établit quelques soldats acclimatés et le petit nombre de familles allemandes échappées au désastre du Kourou. La plupart de ces nouveaux colons périrent : les autres se dispersèrent; cette tentative coûta huit cent mille livres à la compagnie, et le Gouvernement y perdit ses avances. Lorsque Bessner rentra en France en 1773, Al. de Boyjies, ministre de la marine, lui signifia que l'intention du ï'oi était de ne plus l'employer à Cayenne : résolution tressage et très-motivée.
Alais les lai; eurs de projets ne se découragent pas facilement. Bessner s'était fait de la Guyane comme un théâtre privilégié pour l'exécution de ses plans. Les souvenirs du Kourou comjnençaient à s'effacer et les illusions à renaître. Le système de
LA COMPAGNIE PAULZE. 3.i!»
colonisation par des Européens ayant échoué, l'idée de changer sur |)lace les Indiens et les nègres en colons dut paraître un trait de génie : Bessner voulait les policer au moyen de la musique; quant aux difficultés dans l'exécution de pea plans et de ses projets, il n'en prévoyait aucune. Cent mille Indiens, vingt mille nègres marrons allaient se mettre à la disposition des nouveaux arrivants; cela répondait à tout. Cette foi*, Bessner procédait par chiffres ronds : c'était quarante mille livres de rente qu'il offrait à ses souscripteurs, moyennant douze mille livres une fois payées. « Ce plan est accueilli avec « transport, et le haron nommé gouverneur. C'est à cette « époque, ditMalouet, que M. de Sartine me livra son projet « et me chargea d'en faire le rapport l. »
Une dernière réflexion de Malouet achève de faire connaître le personnage dont le nom est trop souvent mêlé aux affaires de la Guyane : « J'avais moi-même contribué à accréditer ce « haron de Bessner par les ménagements avec lesquels j'avais « comhattu tous ses plans, ne manquant jamais de vanter ses « lumières et ses talents, parce qu'il en usait de même à mon « égard. Ma conscience me reprochait cette faiblesse, et j'en « fus puni, car il me jouait complètement en se faisant noni- « mer gouverneur'-. »
Bessner mourut à la Guyane en 1785.