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LE CANAL TORCY

(Tome I", page 122.)

Il nous faut devancer ici la marche du récit de Malouet. pour faire apprécier quels résultats devait avoir pour l'avenir de la colonie son voyage d'exploration. Il était arrivé avec des vues et des espérances qu'il communiquait à la famille Boulin. Ces vues s'appliquaient d'abord à la nécessité de transporter la culture dans les terres basses, et de les dessécher parles procédés hollandais. Le spectacle que lui offrait l'habitation de ces intelligents colons, où la culture en terres hautes étalait à la fois l'apparence de la prospérité et les germes d'un dépérissement prochain, ne pouvait que le confirmer dans ses idées. D'un autre côté, l'aspect de la plaine de Kaw, cet amas de terres limoneuses à l'état de chaos, mais renfermant les éléments d'une fertilité inépuisable, lui montrait un théâtre admirablement approprié aux transformations qu'il méditait.

Le sol noyé de ce bassin se compose, en majeure partie, de ce qu'on appelle à la Guyane des savanes tremblantes, qui présentent une couche de terreau, d'une épaisseur variable de quelques pieds, reposant sur une vase molle recouverte de grandes ilaques d'eau et d'herbes aquatiques; le tout sillonné de criques dont les prolongements forment comme autant de canaux préparés par la nature, et que la main de l'homme

peut facilement changer en canaux de dessèchement. Ce bassin offre l'avantage particulier d'être un des plus rapprochés de l'île de Cayenne. Il est fermé sur la côte, depuis l'embouchure du Mahuri jusqu'à celle de la rivière de Kaw, par un amoncellement de vase que le temps a élevéet solidifié, de manière à opposer à la mer une digue naturelle suffisante pour tenir lieu de travaux artificiels d'endiguement. Comprenant tout le parti à tirer d'une pareille réunion de conditions favorables, Malouet conçut le projet de créer, en arrière de la digue, de grands travaux de canalisation. Les études faites sur les lieux par l'ingénieur Guisan démontrèrent la possibilité de réaliser cette conception, et d'exécuter, sur une étendue de sept lieues, un canal qui relierait la rivière de Mahuri à celle de Kaw. « Malouet, dit son contemporain Mettereau, voulait par le « canal projeté favoriser la navigation des colons dans l'inté- « rieur, pour leur éviter celle de la mer, assez orageuse dans « ces parages, surtout durant les vents du nord. » Mais dans sa pensée il se proposait encore un but autrement considérable, celui de faire servir la ligne de canalisation au dégorgement des eaux qu'apportait la déclivité de la vallée de Kaw, et d'opérer ainsi le dessèchement intégral de cette vallée. Cette conception unissait la simplicité des moyens à la grandeur du résultat : pour la réaliser, il se trouvait en présence de colons niant obstinément la possibilité de dessécher les terres basses, et il manquaitd'ingénieurs pourvus des connaissances pratiques nécessaires. Dans cette situation, il prit une suite de mesures qu'il exposa à M. de Sartine dans un rapport qui débute ainsi :

« Nous sommes arrivés aujourd'hui au complément

« d'épreuves nécessaires pour déterminer et régler avec sûreté « de grands établissements en culture, si l'on veut en entre- « prendre.

« Après avoir jugé, par les produits de cent années, et par « l'aveu même des plus entêtés colons qu'il y ait dans cet « hémisphère, la qualité des terres hautes, l'assemblée a dé- « claré, de concert avec nous, que le seul espoir d'amélioration « et de richesse qui restât à la Guyane était dans ses terres « basses, si elles sont desséchables. Il était donc question de vé-

« rilier la possibilité de ces dessèchements, et d'aller même à « la découverte de ces terres ignorées. Jusqu'à ce jour, au- « cun homme n'avait encore osé traverser ces plaines ma- « réeageuses, couvertes d'eau, de joncs et de bois épineux. « Elles (''[aient réputées inaccessibles dans la saison des pluies, « el c'est à cette époque seulement que leur surlace et leur « hauteur ou leur abaissement, relatifs aux marées, pouvaient « être calculés. Nous concevions tort bien les opérations géo- « métriques et hydrauliques à exécuter; mais les agents nous « manquaient. »

Malouet expose alors qu1après avoir fait à Surinam la précieuse acquisition d'un homme capable de remplir ses vues, celle de Guisan, il employa d'abord au chef-iieu les talents de cet ingénieur, dans des travaux d'amélioration et (l'embellissement; mais que destinant Guisan à la mission plus importante d'examiner et de vérifier les terres basses, au point de vue de leur qualité et de leur dessèchement, il l'envoya à Ouanari, pour procédera cette vérification sur les terres de la compagnie Bessner.

Le chevalier de Boisberlhelot, colon actif et intelligent, s'était réuni à Guisan; et cette première entreprise ayant été menée; ;i bonne fin, Malouet les chargea tous deux d'accomplir dans la vallée deKaw et deMahuri une exploration semblable, mais sur une plus grande échelle. Il ne s'agissait de rien moins que de visiter, dans tous les sens, de l'une à l'autre rivière, l'espace qui les sépare, et d'opérer la triangulation de cette immense étendue de marécages.

« Ce voyage, continue Malouet, a été extrêmement pénible «et dangereux. Le sieur Couturier, jeune habitant très- « honnête, et ayant des connaissances de géométrie, nous « avait demandé à participer à ces utiles travaux, et Guisan « avait effectivement besoin de deux hommes entendus pour « pratiquer les triangulations, et déterminer le nivellement « des terres et des eaux. » Après avoir énuméré les difficultés que ses coopérateurs eurent à surmonter, Malouet constate les heureux résultats de l'opération, et il a la satisfaction de pouvoir conclure en disant au ministre:

« Enfin, nous avons aujourd'hui une carte exacte de cette

« plaine de Kaw, qui contient vingt lieues carrées 1 Cette

« plaine, terminée d'un côté par la mer, et de l'autre par les « montagnes de Kaw et de la Gabrielle, est entre deux rivières « qui communiquent par le canal projeté. »

Il ne fut pas donné à Malouet de voir la réalisation de cette partie de ses plans. En quittant la colonie, il venait réunir en France les éléments d'une société qui prendrait pour base de ses opérations les vallées de Kaw et de l'Approuague ; mais l'envoi de Bessner, comme gouverneur, à la Guyane devait rompre brusquement le cours de ces importants projets. Guisan ne put les réaliser partiellement que dans l'Approuague : la vallée de Kaw, négligée par Bessner et par les gouverneurs qui lui succédèrent, fut oubliée jusqu'à la révolution. « Le canal qu'avait projeté Malouet, dit la notice officielle du « ministère de la marine, fut ouvert aussitôt après le rétablisse sèment de l'ordre. La confection de ce canal avait pour bul « de livrer à la culture la plaine alluvionnaire de Kaw, et d'y « attirer le plus grand nombre possible d'établissements agri- « coles; mais l'occupation de la colonie par les Portugais, de « 1809 à 1817, vint retarder l'accomplissement de ces vues. »

En 1817 Malouet était mort depuis trois ans.

Le canal qu'il avait projeté a reçu le nom de canal ïorcy.

Malouet avait voulu lui donner un parcours de sept lieues, du Mahuri à la rivière de Kaw : le canal a été creusé seulement dans les savanes de la rive droite du Mahuri; il n'a que six mille six cents mètres de longueur sur une largeur moyenne de quatorze mètres.

« A marée basse, ajoute la notice, il permet l'écoulement « des eaux des habitations situées sur les terres voisines de « ses rives; à marée haute il sert à la navigation. Un canal « d'embranchement, tracé perpendiculairement au canal « Torcy, établit une communication entre ce dernier canal et « la mer, où il déverse une partie de ses eaux. »

1. Celte carte existe au dépôt des archives a Cayenne. — Le voyage de Boisberthelot et Guisan a été écrit par ce dernier sous !e titre de « Journal « d'un voyage dans les savanes noyées, etc., rédigé heure par heure pendant « l'opération. » (1777.)

Ce canal d'embranchement appartient, comme le canal Torcy, aux plans de Malouet et de Guisan.

« Parallèlement au canal Torcy, et en arrière des habita- <c tions de la rive gauche, un autre canal, fermé par une « écluse du côté de la mer, a été creusé pour le dessèchement « de ces habitations. Il a six mille mètres de développement « en longueur sur une largeur moyenne de huit mètres; la < digue de la rive gauche contient les eaux des savanes et les « empêche de pénétrer dans les habitations... » [lbid.)

Les eaux des savanes étaient contenues, mais leur dérivalion intégrale ne s'est pas opérée. L'œuvre de dessèchement est restée imparfaite, et la culture ne s'est pas emparée du magnifique bassin de vingt lieues carrées que Malouet voulait lui livrer en totalité; cependant des habitations, des sucreries, des cultures diverses se sont groupées sur les rives de ces canaux inachevés ; la production du sucre, qui est en moyenne de trois cents kilogrammes par hectare dans les autres parties cultivées de la Guyane, s'élève dans la plaine de Kavv à un rendement triple. Rien ne prouve mieux la justesse des prévisions de Malouet sur la fertilité extraordinaire de ce bassin, qu'il avait choisi pour y accomplir son œuvre de transformation. Cette transformation répondait, comme on le verra, aux indications mêmes de la nature. Aussi les tentatives essayées après Malouet se sont-elles rattachées forcément à ses plans, qui resteront le point de départ obligé de tout ce qui se fera dans l'avenir pour tirer parti des éléments de production enfouis dans les terres noyées de la Guyane.

LES PÈRES GR1LLET ET BÉCHAMEL

(Tome 1er, page 122.)

Un siècle avant le voyage de Malouet, en 1674, les pères jésuites Grillet et Béchamel revenaient de l'embouchure de

l'Approuague et arrivaient à la rivière de Kaw, au retour d'une exploration dans l'intérieur de la Guyane. Quelques années auparavant, douze cents Français, commandés par le gouverneur de la Barre et le général de Tracy, avaient repris possession de Cayenne et expulsé les Hollandais qui s'y étaient installés sous la conduite du juif Spranger. C'est alors que les jésuites vinrent y fonder une première mission. Ils rendaient les plus grands services à la colonie renaissante, en aidant les colons de leurs ressources matérielles. Les indigènes avaient entièrement abandonné l'île de Cayenne pour se retirer en terre ferme le plus loin possible des établissements européens. Poussés par l'ardeur de leur foi, le P. Gril* let, supérieur de la mission, et le P. Béchamel résolurent d'aller à la recherche de ces peuplades fugitives, malgré les fatigues et les dangers d'une pareille entreprise, et de renouer avec les Indiens les relations précédemment commencées pour leur conversion par des missionnaires capucins et par les jésuites des Antilles. Ils remontèrent le cours du Mahuri et de l'Oyou, se mirent en rapport avec les Indiens établis sur le Camopi, un des affluents de l'Oyapoc. Ils avaient ainsi pénétré dans l'intérieur jusqu'à une distance de quatre-vingts lieues des côtes, à travers des régions que nul Européen n'avait encore explorées. Pour opérer leur retour, ils se dirigèrent du Camopi sur l'Approuague, dont il leur fallut franchir les cataractes périlleuses. De l'embouchure de l'Approuague ils gagnèrent celle de la rivière de Kaw, et de là les rives du Mahuri, c'est-à-dire leur point de départ1. Ils avaient parcouru un circuit de trois cent quarante lieues et leur absence avait duré cinq mois : les deux zélés et courageux missionnaires moururent peu de temps après, des fatigues et des souffrances qu'ils avaient endurées dans ce voyage.

1. Journal du voyage qu'ont faît les PP. Jean Grillet et François Béchamel, de la compagnie de Jésus, dans la Guyane, l'an 1G74, publié en 1G82 par l'éditeur de Gomberville.

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