L'OR
(Tome Ier, page 122.)
lue ancienne tradition plaçait l'Eldorado dans les mystérieuses profondeurs des forêts de la Guyane, sur les bords du lac Pari ma. La rivière d'Approuague a remplacé sous ce rapport le lac Parima. En 1857, un Eldorado de deux cent mille hectares a été concédé sur ses bords à une compagnie formée de la plupart des propriétaires et des fonctionnaires de la colonie. Cette compagnie, constituée l'année suivante en société anonyme au capital de vingt millions, paraît avoir obtenu dans sa récolte des succès croissants. Ses placers sont des alluvions d'anciens cours d'eau. C'est sur les indications d'un Indien nommé Paoline que les premières recherches furent faites \ Les descendants de ces tribus dont les PP. Grillet et Béchamel éprouvèrent jadis l'hospitalité, les descendants de ces sauvages qui, en échange d'un service rendu, ne demandaient à Malouet qu'une petite provision de tafia, ces Indiens de l'Approuague sont devenus des chercheurs d'or pour leur propre compte et des trafiquants qui savent très-bien le vendre à la compagnie. L'or, avec les désirs qu'il éveille et les besoins qu'il crée, les a ratlachés aux Européens plus que ne l'eussent fait les mesures des plus habiles administrateurs ou les efforts des plus zélés missionnaires.
1.. C'est en 1819 que l'Indien Paoline, qui cherchait de la salsepareille dans le haut de l'Approuague, trouva des parcelles d'or qu'il rapporta à Cayenne.
On lit dans V Exposé de la situation de l'Empire publié en 18G7 : « De nou- « veaux gisements aurifères ont clé coustatés dans le bassin inexploré de la « rivière Sinnamary. »
L'excellent travail de M. Vidal [Revue mur. et colon., juillet-août 18<i2), que nous avons eu déjà l'occasion de citer, indique des gisements aurifères dans le voisinage de l'Awa, allluenl principal du Maroni.
Quoi qu'il en soit, les prévisions de Buffon et de Humboklt sur la possibilité de gisements aurifères dans la Guyane se trouvent continuées parles faits.
Déjà en 4798, Jacquemin, ancien habitant de la Guyane, où il avait fait un séjour de vingt-deux ans, présentait ce pays comme une terre de promission, et consignait dans un mémoire les particularités suivantes : « Il y a dans la Guyane des « mines de fer qu'il faudrait exploiter; il y a probablement « aussi des mines d'or, d'argent, et d'autres richesses enfer- « niées dans le sein de la terre comme au Pérou, au Mexique « et au Brésil, auquel ce pays confine; des Indiens qui ont « travaillé aux mines du Para m'ont assuré qu'il y avait de « l'or dans les montagnes derrière Mahuri, village qu'ils ha- « bitent. Le citoyen Patris, médecin botaniste, a trouvé des « paillettes d'or, des calcédoines dans l'exploration qu'il a « faite d'une partie de la Guyane française, en remontant
« l'Oyapoc et en descendant le Maroni Dans le quartier
« de Sinnamary on trouve sur la côte du véritable grenat et « une espèce de diamant. Le citoyen Fiedmond, ancien gou- « verneur de la Guyane, en avait fait tailler pour des boucles « de souliers et de jarretières, pour des boutons de manches « et une garniture de veste, etc.. »
Il est à croire que c'est cette garniture de veste de M. de Fiedmond qui avait fasciné l'imagination du baron de Bessner, lorsqu'il semait les diamants et les pierreries dans ses mémoires et sur ses cartes d'une main si libérale.
Quant à Jacquemin, il terminait son mémoire par ces sages paroles : « L'or, l'argent, les pierreries ne sont pas ce qu'il y a de plus important : les vraies richesses sont dans la culture de la terre »
Ce sont là les richesses dont Malouet voulait doter la Guyane; ce sont les trésors qu'il voulait arracher à ces terres noyées, qui présentaient l'image du chaos. L'œuvre qu'il avait commencée reste interrompue; la recherche de l'or est mieux faite pour parler aux imaginations. Que d'amples satisfactions cependant pour l'imagination elle-même, quel spectacle saisissant viendrait offrir une terre nouvelle, soustraite sur d'immenses étendues à l'occupation des eaux ! Tel serait cependant
le tableau que réaliserait l'œuvre générale de dessécbement, dont personne avant Malouet n'avait conçu l'idée. La société pour l'exploitation de l'or n'a pu encore employer qu'un nombre de travailleurs restreint. Abandonnée et revenue à son état primitif, la terre qui les entoure ne pourrait en nourrir un nombre plus grand, et il est facile de prédire qu'un appel imprévoyant aux chercheurs d'or serait le renouvellement inévitable du désastre du Kourou.
LE PROROROCA
(Tome 1er, page 122.)
Il est facile de confondre les raz-de-marée avec les effets de mascaret que les Indiens, sans doute par onomatopée, nomment prororoca, et que l'on désigne à Cayenne sous le nom de barre, parce que l'embouchure des rivières, au moment où ils se produisent, est comme barrée par trois ou quatre lames gigantesques. Noyer recommande de ne pas confondre ces deux ordres de phénomènes. Le prororoca est en effet la barre •le l'Amazone; il est périodique, et se produit régulièrement a chaque marée montante de la nouvelle et de la pleine lune; le raz-de-marée, au contraire, dont les causes sont bien connues des marins, est essentiellement accidentel. Le prororoca, plus intense, il est vrai, à l'embouchure de l'Amazone, se manifeste également aux mêmes époques dans les autres rivières de la Guyane. Le raz-de-marée, toujours circonscrit sur un point isolé, peut y produire des effets terribles, sans que les autres pariies de la côte, même les plus rapprochées, s'en ressentent.
Le regrettable Tard y de Montravel ', qui avait été chargé, en 181:2 et 1843, de la reconnaissance hydrographique des côtes de la Guyane et du Brésil, donne la définition suivante du
1. Mort contre-amiral le 4 octobre I8<;i. La description du prororoca est extraite de ses « Instructions pour naviguer sur les côtes du Urésil et dans le « fleuve des Amazones. » {Annales maritime*, juillet 1847.)
phénomène de marée connu sous le nom de prororoca, « que « l'on peut comparer, mais avec des proportions gigantesques, « à celui que les marins de nos rivières ont nommé mascaret.
« Lvprororoca se reproduit pendant les trois jours voisins de « la nouvelle et de la pleine lune, c'est-à-dire pendant les plus « fortes marées, mais il n'a lieu que sur quelques points de « l'embouchure. Alors, dès que les eaux ont cessé de descen- « dre, on entend vers le large un bruit effroyable qui approche « rapidement et avec intensité. On voit bientôt dans cette di- « rection une lame de quinze pieds d'eau, qui s'avance comme « une muraille poussée avec une vitesse extrême, renversant « tout sur son passage. Cette première lame est promptement « suivie d'une seconde, d'une troisième et quelquefois d'une « quatrième; puis, quand ces vagues se sont succédé à de « courts intervalles, il ne reste plus de leur passage que le « bruit qui s'éloigne et les ravages qu'elles ont faits sur les îles « et sur les parties de la côte qu'elles ont rencontrées. »
La Condamine, au siècle dernier, et de notre temps M. Lartigue, ont donné des explications incomplètes de ce phénomène, dont les causes sont encore imparfaitement connues.
Un voyageur de nos jours, M. Emile Carrey, a retracé, dans d'agréables récits intitulés : Huit jours sous l'Equateur, les effets du prororoca: « A l'instant où passe le flot, il est impossible « de se parler, même à l'oreille : c'est le bruit de la cataracte
« du Niagara, mais marchant et plus rauque Le prororoca,
« dans les parages de l'Amazone, remplace la marée, ou plutôt « c'est la marée elle-même qui, longtemps arrêtée par les eaux « de la rivière, se fait brusquement en trois flots. Le prororoca « est à l'Amazone ce que le mascaret est au Gange, la barre à « la Seine, avec les proportions gigantesques que les marées « de l'Atlantique doivent prendre pour refouler les eaux et les « courants du roi des fleuves. » Les fleuves intermédiaires, depuis l'Amazone jusqu'à l'Oyapoc, éprouvent aussi le prororoca. mais dans des proportions qui diminuent à mesure que l'on s'éloigne de l'Equateur. Les remous que ces grandes marées produisent dans l'Océan repoussent au rivage la vase entraînée par les fleuves et contribuent à former de vastes plages alluvionnaires.
Ainsi le prororoca ou le mascaret, ou la barre, comme on dit à Cayenne, désignent les eilets ordinaires des hautes marées refoulant le courant des neuves.
Quant au raz-de-marée, Malouet le décrit ailleurs très-exacteinent : « L'apparition soudaine sur une mer unie d'une t énorme colonne d'eau, d'une sorte de trombe colossale. »