LKTTKKS AU COMITÉ 1)K CONSTITUTION
C Vst parce que j'aime la liberté que je n'aime point Votre Constitution ; car je ne pourrais sans trahir l'une montrer pour l'autre un semblant d'attachement. Voulez-vous seulement qu'on obéisse à la loi, qu'on respecte l'ordre public? Je suis dans cette disposition autant et plus peut-être ({in! les zélateurs de la révolution ; mais les vices, très-démoutrés pour moi, de vos nouvelles institutions ne me permettent pas de contribuer par mon assentiment à leur perpétuité. Si vous trouvez bon ce que je juge mauvais, nous ne nous entendons plus ; toute explication est inutile, et vous n'aurez pas plus d'influence sur mes opinions que moi sur les vôtres. Mais si vous convenez que la Constitution est défectueuse, souffrez que je vous prouve qu'elle n'est pas seulement défectueuse, mais bien impraticable; et .alors n'exigez pas que ceux qui en sont convaincus se rangent du coté des gens qui n'aiment pas qu'on le leur prouve ; car, si nous formions une paisible majorité, l'anarchie cesserait, et vous auriez un gouvernement raisonnable ; au lieu que dans votre système, les uns croyant, les autres faisant semblant de croire que vous pouvez être ainsi gouvernés, je n'aperçois plus de terme à nos calamités.
'J(i CHAPITRE XVII.
Prenez bien garde que je ne veux ni agression ni résistance à la loi, ni qu'aucun de ceux qui en sont mécontents s'oppose à son exécution. Je me plains au contraire de ce que votre Constitution s'oppose à ce qu'il y ait parmi vous aucun ordre certain, aucune harmonie sociale; je me plains de son exécution, même de la part de ceux qui l'ont faite, de ceux qui l'administrent et qui veulent la défendre. La différence de votre avis au mien est que vous voulez dissimuler cette vérité, et moi la constater ; une autre différence, c'est que vous croyez qu'une telle Constitution peut tout régir jusqu'à ce qu'on la réforme, et moi je crois que vous ne pouvez en obtenir un gouvernement supportable qu'autant qu'elle sera changée.
Voici comment je prouve cette assertion :
Je suppose que votre acte constitutionnel ne renfermât que ces paroles : S oijez justes ; vous êtes libres et égaux en droits; vous n'auriez pas de Constitution; car il faut pour cela que les règles de la justice et les moyens de la liberté soient déterminés.
Il est cependant certain que, si tous les Français voulaient fidèlement observer le précepte : soyez justes, on n'aurait point à craindre ou à désirer un nouvel ordre de choses.
Eh bien ! je ne doute pas que votre intention n'ait été d'ajouter au précepte les moyens d'exécution, quant à la pratique de la justice et au maintien de la liberté ; mais si ces moyens sont impuissants ou dérisoires; si, au lieu d'assurer la pratique de la justice et le maintien de la liberté, ils exposent journellement l'une et l'autre aune violation facile et impunie, il est clair que vous avez une mauvaise Constitution ; et, quand même sa moralité serait bonne, ses moyens étant nuls, elle est impraticable.
Or, la partie morale de votre système législatif est inapplicable à une grande société ; ses moyens politiques en désorganiseraient une beaucoup plus simple et moins nombreuse que la vôtre.
Vos bases sont l'égalité, la liberté et la plus grande extension possible de la liberté politique.
C'est ainsi qu'une société naissante et circonscrite dans un petit territoire peut ordonner son organisation immédiatement après le partage des terres. Une même somme de facultés et de besoins, de talents et de propriétés est à peu près égale pour tous ; il n'y a point de raison pour graduer, dans une proportion différente, l'exercice des droits politiques et l'influence de chaque citoyen sur la chose publique.
Mais si vous êtes un peuple immense, répandu depuis des siècles sur une grande partie du continent, corrompu par les jouissances du luxe et par les souffrances de la pauvreté ; s'il y a parmi vous un petit nombre de propriétaires et un grand nombre d'hommes sans propriétés, alors vous êtes arrivés à ce terme où vous ne pouvez plus, sans dissoudre la société, aligner tous les droits sur le droit naturel e! primitif de l'homme social. Cet état primitif ne présente qu'un pacte simple et positif entre tous les membres de l'association, qui est celui-ci : Que tout soit égal entre nous; et il n'y a rien de fictif dans cette convention; elle est fondée en droit et en fait au moment de la formation de la société. Qu'arrive-t-il au contraire dans la marche progressive d'une société qui s'agrandit en vieillissant? C'est qu'il se forme chaque jour de nouveaux pactes entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont rien. Le riche dit au pauvre : Travaille pour moi et je te nourrirai; et'cette convention
nouvelle, qui détruit l'autre en fait et en droit, change tous les rapports primitifs, et fait reposer l'existence et l'ordre de cette société sur une base fondamentale, qui est une puissance protectrice.
Or, de quels éléments composerez-vous cette puissance , si, d'une part, vous voulez maintenir le traité nécessaire : Travaille pour moi et je te nourrirai, et que de l'autre, vous reveniez au pacte primordial : Tout est égal entre nous? N'est-il pas évident que, dans cette seconde période de la société, vous devez pourvoir avant toutes choses au travail, à la subsistance, à la tranquillité des non-propriétaires, et à la sûreté des propriétaires ? Si donc, par une fiction dangereuse, vous rappelez l'égalité des droits de tous, ne sentezvous pas que vous dépouillez la puissance protectrice de ses forces morales, pour la réduire aux seules forces numériques? Et du moment que le grand nombre des non-propriétaires est devenu puissance publique, quel moyen vous reste-t-il pour maintenir le dernier pacte social : Travaille pour moi et te je nourrirai? Quel moyen vous reste-t-il de protéger les propriétés ?
Votre système législatif porte donc sur des bases antisociales, quoique le principe en soit puisé dans le droit naturel; mais vous savez que toute société politique, dès sa naissance , bien plus encore dans ses progrès , est une exception au droit naturel. Pour avoir perdu de vue cette vérité, les théoriciens-philosophes ont fait de vous des sophistes pratiques par la divagation de leurs principes et l'exagération des conséquences que vous en avez tirées. N'allez pas conclure de ce que je viens de vous dire que je veuille retrancher de la constitution d'un grand peuple le principe d'une égalité raisonnable et les solides avantages
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de la liberté politique ; mais croyez avec moi que l'extension inconsidérée de Tune et de l'autre les détruit. Vos nouvelles institutions en sont la preuve.
La seule égalité raisonnable à laquelle puissent prétendre tous les membres d'une grande société, est la liberté civile, la sûreté, la justice, la protection commune à tous; sous tous ces rapports, le pauvre comme le riche, le faible Gemme le fort, l'homme simple et l'homme de génie, doivent être égaux devant la loi. Sous tous ces rapports, il ne peut \ ;t\oir exception ni préférence pour personne, sans qu'il en résulte oppression pour quelque individu ; et le bonheur de chacun ainsi que la prospérité du corps social sont essentiellement attachés au complément inviolable de la liberté civile.
Il nen est pas de même de la liberté politique: comme elle n'a d'autre objet utile que la conservation des droits respectifs, elle ne doit s'étendre qu'à ce qui est salutaire à tous, et elle doit être limitée en ce qui serait préjudiciable à plusieurs.
Ce qui est salutaire à tous dans une grande société, c'est une puissance protectrice ; l'anéantissement de cette puissance serait non-seulement préjudiciable à plusieurs, mais funeste à tous.
Ainsi, la première condition indispensable de la liberté politique bien entendue, est de la faire concourir au maintien de la puissance protectrice, c'est-à-dire au gouvernement; si elle tend à l'affaiblir, elle agit contre elle-même, elle appelle l'anarchie et la dissolution.
Maintenant, pour déterminer selon ces principes l'exercice des droits politiques, et ne rien abandonner à une théorie incertaine de ce qui peut être fixé par des calculs positifs,
ICO CHAPITRE XVII.
placez- vous sur une éminence d'où vous puissiez apercevoir tous les membres d'une grande société , leur territoire et leur mouvement. Vous distinguerez d'abord les maîtres du sol, c'est-à-dire les propriétaires; je les suppose distribués à raison d'un sur dix : ainsi, cent individus se trouvent répandus sur la propriété de dix; la matière première de la subsistance de tous, c'est le sol : c'est la chose publique qu'il s'agit d'abord d'administrer, et ensuite de défendre.
Avant de prononcer sur la généralité, arrêtez-vous un moment dans l'intérieur de chaque propriété ; entrez chez moi; j'y suis avec dix hommes qui sont mes hôtes, mes auxiliaires ou mes serviteurs; j'ai traité avec eux pour assurer nos relations et nos services mutuels. Vous voulez qu'ils aient une garantie du traité? Voilà leur droit, leurs intérêts. Mais vous ne voulez pas qu'ils puissent gouverner ma maison, mes travaux, mes récoltes ; vous m'en laissez la direction. Supposez que cette explication préalable avec moi ait lieu dans le même instant avec tous les propriétaires : nous voilà réunis, et nous formons alors une puissance politique , la seule dont les éléments soient purs et homogènes avec l'ordre social, avec la véritable liberté civile et politique. Maîtres du territoire, nous avons intérêt à sa bonne administration et à sa défense. Moins nombreux que nos auxiliaires, nous avons intérêt à ce qu'ils éprouvent les avantages et sentent le besoin de la protection sociale : nous modifions donc l'exercice de notre liberté politique de telle manière que, s'ils ont moins que nous en influence sur nos propriétés, ils aient autant en jouissance de la liberté civile. Ainsi, notre premier soin sera de mettre la loi et la force publique au-dessus de tous ceux qui auraient
l'intérêt ou la volonté de s'y soustraire. Pour y parvenir, nous sentons que, même parmi nous propriétaires, il n'y a que les plus sages et les plus indépendants qui doivent être appelés au conseil national ; que la liberté et la sûreté du peuple consistent à pouvoir improuver, déterminer, changer les choix, mais en les soumettant à des conditions qui garantissent la confiance publique. Par exemple, nous ne reconnaissons pas pour propriétaires appelés à gouverner, à faire les lois, ceux qui ont une propriété quelconque, mais seulement ceux dont l'existence ne dépend d'aucun salaire ; car il serait absurde d'admettre à l'exercice de la puissance suprême celui que ses habitudes et ses besoins auraient toujours subordonné à la volonté d'autrui. Ces modifications nécessaires, établissant une alliance graduelle entre les propriétaires et les non-propriétaires, donnent au travail et à l'industrie un poids immense dans la balance politique, en ce qu'ils sont cause et moyen de la propriété, qui est ellemême cause et moyen d'influence.
Sur de telles bases et dans un tel système de politique, tout prospère, car tout est en harmonie ; les différentes parties de cette constitution se simplifient, s'organisent comme il convient aux mœurs, aux localités, à la population. S'il s'agit d'une grande nation, le gouvernement se concentre ; car il faut que la multitude agisse toujours et ne commande jamais ; il faut qu'elle n'éprouve aucune entrave dans ses moyens d'industrie, d'aisance et de bonheur ; mais qu'elle rencontre partout des barrières contre ses erreurs et ses excès, qui commencent par l'anarchie et finissent par le despotisme. Voilà comment je conçois la constitution d'un grand peuple, la seule qui puisse unir la liberté et l'ordre public ; et voici ce que je réponds à vos objections :
Est-il juste, dites-vous, que les lois qui doivent régir vingt-cinq millions d'hommes ne soient faites que par les représentants de la dixième ou de la vingtième partie, et que la majorité, qui forme la volonté générale, soit soumise à la minorité? Cette minorité serait donc le prince, et la majorité le sujet, tandis que la souveraineté réside incontestablement dans la collection d'individus qu'on appelle peuple?
Non, cela n'est pas : vous avez fait un monstre de la volonté générale et de la souveraineté, en en déplaçant les éléments, en les supposant là où ils ne sont pas.
Il n'y a point de souveraineté sans territoire, et la souveraineté primitive n'a pu appartenir qu'aux possesseurs du territoire. La souveraineté déléguée n'a pu l'être que par eux ; tous les droits politiques remontent à cette source, ou sont usurpés par la force. Ainsi, la société, dans son origine, dans ses progrès, dans sa durée, reposant sur le droit de propriété, elle se dissout, ou provoque un nouveau partage des terres, du moment qu'elle soumet le petit nombre des propriétaires, qui représentent la fédération primitive , au grand nombre des non-propriétaires qui y sont agrégés.
Vous dites que ceux-ci vont devenir les sujets, quoiqu'ils forment la majorité. Est-il plus juste qu'ils deviennent les maîtres de cette minorité à laquelle le sol appartient, et qui est ainsi dépositaire du titre primordial de la souveraineté ? Examinez les chances de l'un et de l'autre système : Dans l'un, tout se déplace et se dissout ; le chaos va renaître ; tous les droits vont s'effacer et se confondre dans un seul, celui du nombre et de la force. Dans l'autre, tous les droits se maintiennent dans la pureté de leur origine; car, les non-
propriétaires étant aussi une puissance numérique, la souveraineté se modifie à leur égard de manière qu'ils en partagent avec les titulaires les charges et la protection. Ici, le pouvoir appartient à ceux qui ont à conserver ; là, vous le donnez à ceux qui ont à acquérir. Les premiers ne peuvent jamais abuser autant que les seconds ; car s'ils ont, comme membres du souverain, avantage sur les non-propriétaires, ils ont intérêt à ce qu'ils restent auxiliaires, et non pas ennemis; mais, dès que ceux-ci sont investis, comme majorité, d'une force indépendante , leur volonté n'a plus de frein, lhppelez-vous avec quel art cet inconvénient redoutable de la démocratie fut corrigé chez les Romains par la division du peuple en centuries, et jugez votre ouvrage d'après ceux des plus sages législateurs de tous les temps.
C'en est assez pour vous démontrer que cette Constitution est impraticable dans ses préceptes;, car elle ordonne le respect des propriétés, la pratique de la justice, l'obéissance aux lois, le maintien de la liberté, et elle livre tous ces trésors au caprice et aux fureurs de la multitude. Je l'ai prouvé par le raisonnement; je vais le prouver parles faits. Examinez l'état du royaume, l'esprit, ou plutôt le délire de toutes vos assemblées, leur composition, celle des corps administratifs, des tribunaux ; les désordres, les excès qui se commettent chaque jour dans les villes, dans les campagnes, dans l'armée et sur la flotte. Les détails en sont si révoltants et si connus qu'il est aussi douloureux qu'inutile de s'y arrêter. Quelle est donc la cause de tant de maux, lorsque vous venez de faire des lois qui commandent de faire le bien et lorsque vous avez constitué des pouvoirs pour l'opérer ?
C'est que la partie morale de votre Constitution en est la fable, et que ses moyens ne sont autres que des instru-
ments d'anarchie. De tels moyens doivent produire la confusion des pouvoirs , et ils sont confondus ; leur avilissement, et ils sont avilis; l'influence absolue de la multitude, et cette influence est absolue. Je divise donc la Constitution en deux parties : je réduis la première à cette déclaration : Soyez justes; la liberté ', V égalité sont proclamées. La seconde consiste dans l'équivalent de cette autre déclaration : Que le peuple souverain fasse ce qui lui plaît, car nous n'entendons prendre aucune précaution pour faire respecter le gouvernement, pour rendre forts ceux qui doivent commander, et circonspects ceux qui doivent obéir ; que les plus turbulents, les plus audacieux, les plus intrigants, parviennent à toutes les magistratures, à tous les emplois, publics ; car c'est pour eux que nous avons aplani toutes les routes, et nous ne les rendons difficiles que pour les hommes droits et honnêtes,, qui ne savent ni émouvoir ni tromper le peuple ; que les motions, les libelles et les clubs soient plus puissants que les lois ; car nous entendons que le délire et les fureurs des démagogues soient la loi suprême ! Telle est, messieurs, non votre morale, mais votre tactique constitutionnelle, et c'est ainsi qu'elle s'exécute.
Vous croyez pourvoir à tout par ce que vous appelez vos principes. Tout ce qui est juste et vrai porte l'empreinte de l'éternité, et ce que vous avez produit en ce genre ne rappelle que l'enfance de la société. Dans toutes vos défini-
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tions de liberté, de souveraineté, dans cette multitude de lois que vous avez faites, on cherche des idées simples et justes. Celles dont vous vous êtes emparés, vous les avez dénaturées. Par exemple, c'était une idée juste que de déclarer que la souveraineté n'est pas la propriété d'un homme; que l'exercice en est primitivement délégué parla société ; mais vous avez sur ce point égaré le peuple par des abstractions. Il existe dans la société un droit sacré, un droit souverain, qui devait être dans la conscience du peuple et. jamais dans sa main : vous l'avez retiré de ce sanctuaire, vous l'avez exposé dans les places publiques. Yous avez fait de ce droit conditionnel un pouvoir absolu ; vous avez dissuadé le peuple de la nécessité de l'obéissance, pour y substituer le besoin et l'habitude de l'indépendance. Ne deviez-vous pas, au contraire, placer le peuple à une distance respectueuse de la véritable souveraineté, la seule indélébile, universelle, irrésistible, la souveraineté de la raison appuyée par la force? Quand les hommes seront rassasiés de crimes et d'erreurs, ils n'en connaîtront plus d'autres. Voilà la souveraineté qui régira le monde, si la paix et le bonheur peuvent être un jour le partage du genre humain. Yous qui prétendiez faire naître cet âge d'or, comment en avez-vous préparé l'aurore ? Etait-ce à la plus grossière ignorance, au déchaînement des passions et des vices qu'il fallait dire : Tu es le souverain; jeté confie le pouvoir suprême de la raison? Car c'est là votre puissance, ou plutôt votre prétention. Eh bien ! voilà ce que vous avez dit; et, ce qu'il y a de pire, vous l'avez fait.
Comment n'avez-vous pas senti que le premier besoin dune nation n'est pas d'être libre, mais d'être préservée de la dissolution? Si vous aviez cherché d'abord le meilleur
gouvernement, vous auriez trouvé la liberté ; mais vous avez voulu établir la liberté avant le gouvernement, et vous n'avez ni l'un ni l'autre. Cette vérité se développe d'une manière bien sensible dans tous les détails de votre révolution. Sans doute, il y en avait une utile à opérer; mais précisément, pour qu'elle fût utile, il n'était pas indifférent d'y employer toutes sortes d'hommes et de moyens ; car, s'il est vrai que les plantes vénéneuses ne peuvent produire des fruits salutaires, la violence et l'injustice n'enfanteront jamais la liberté ni les bonnes mœurs.
La liberté consiste dans l'exercice inviolable de tous les droits légitimes qu'une société bien ordonnée assure à tous ses membres.
Ainsi, ce n'est pas telle ou telle forme de gouvernement qui constitue la liberté, mais bien la justice de ses principes et la rectitude de ses moyens.
Un gouvernement populaire peut donc être tyrannique, de même que l'on peut être libre sous un gouvernement monarchique.
Si je considère maintenant ce qu'est un homme libre, je trouve que c'est premièrement un honnête homme ; il n'y a point de patriotisme sans probité ; il n'est point de vertu sans celle-là ; il n'y aurait rien à reprocher à la révolution, à la Constitution, si la probité y avait présidé. Tous vos malheurs, les crimes, l'anarchie, la misère, doivent donc être imputés à l'immoralité qui vous dirige.
Celui qu'enflamme l'amour du bien ne peut supporter d'autre servitude que celle de ses devoirs : là se trouvent réunis tous les liens qui l'attachent au bonheur de ses semblables et tous les moyens légitimes d'y concourir. Un tel homme veut sans doute être libre ; il veut la liberté de son
pays, c'est-à-dire un gouvernement soumis à des principes immuables, à des lois justes, qu'aucune autorité ne puisse enfreindre.
Tel a été, au commencement de la révolution, l'esprit et l'impulsion d'un grand nombre de bons citoyens, que je ne confonds pas avec les promoteurs des troubles et des désordres.
Ceux-ci sont parvenus à se faire signaler exclusivement comme patriotes, eux, leurs agents et leurs dupes ; tandis qu'ils ont rangé parmi les ennemis du bien public tous ceux qui pouvaient opposer la raison à leurs essais audacieux et la justice à leurs iniquités.
Où trouvera-t-on maintenant un homme libre, au milieu de tant d'insensés, d'hommes faibles et de scélérats?
Souvenez-vous d'abord qu'il n'y a qu'un asile inviolable pour la vraie liberté, c'est le courage d'un homme de bien ; et ne croyez jamais que cette cause sacrée puisse être défendue ni protégée par le crime et les mauvaises mœurs. Ainsi, tout ce que l'on voit de faux principes et de moyens iniques, d'hommes avides, violents, injustes, employés à soutenir ce qu'on appelle aujourd'hui les intérêts du peuple, tout cet assemblage monstrueux vous annonce que ce n'est pas une révolution, mais une dissolution qui s'opère au profit de quelques hommes pervers déjà trompés dans leurs calculs.
C'est une vérité inconcevable, mais cependant démontrée, que le commun des hommes se soumet plus aisément à une absurdité qu'à l'évidence.
11 était évident, à l'ouverture des États-Généraux, qu'aueun genre d'oppression ne trouverait plus d'appui redoutable; que vous pouviez sans commotion réformer le gouvernement et assurer la liberté publique.
Il était absurde d'imaginer qu'on pût sans tyrannie détruire tous les éléments de l'ancien ordre social, les préjugés, les habitudes, les opinions religieuses; il était absurde d'annoncer au peuple la liberté, le bonheur, la régénération, en provoquant de toutes parts les séditions, les délations, l'incendie, les assassinats.
Le peuple avait donc à choisir entre ce qui était absurde et ce qui était évident : il n'a pas balancé, et voyez combien il est libre et heureux.
Ainsi, un honnête homme, pour opérer selon ses principes la liberté et le bonheur de son pays, serait obligé d'employer des moyens absolument contraires à ceux de tous les promoteurs de révolutions.
Ceux-ci croient d'abord devoir appeler le peuple à la licence ; ils l'invitent à secouer toute espèce de joug, en désignant comme tyrannique toute autre autorité que la leur. Ils comptent pour rien les crimes, les désordres, les dévastations, qui marquent la transition de l'état ancien à l'ordre nouveau. L'immoralité les favorise : ils la protègent ; les brigands sont pour eux des instruments utiles : ils accueillent, ils emploient les brigands ; le mensonge, la perfidie, la délation, la calomnie leur sont nécessaires pour désunir, pour dissoudre toutes les parties du corps social qui leur résistent, et ils se servent de toutes les armes offensives qui leur tombent sous la main.
Ceux qui provoquent, qui dirigent une révolution, s'investissent d'une véritable dictature en morale et en politique ; ils ne reconnaissent pendant l'action qu'une seule loi, une seule vertu *: c'est le succès de leurs vues et de leur système.
Or, je vous demande si un honnête homme, quelque pas-
sion qu'il ait pour la liberté, est capable d'un tel rôle? Lui serait-il permis, lui serait-il possible de composer avec le crime et de s'en faire un moyen de succès ? Non, sans doute : il y consentirait d'autant moins qu'il connaît mieux qu'un autre la véritable route de la liberté et du bonheur, qui ne se trouvent jamais à la suite des crimes.
On pourrait conclure d'après ces principes que tous les agents, tous les directeurs d'une révolution telle que la vôtre sont des scélérats; mais il serait injuste de ne point faire d'exception. Il faut laisser un asile aux bonnes intentions, au repentir, aux vues courtes mais droites, enfin à cette classe d'hommes ardents sans être méchants, qui s'élancent dans la mêlée avant de savoir ce qui s'y passe. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que tout homme qui veut changer le gouvernement de son pays autrement que par des moyens purs et que la justice avoue, est un ambitieux plus ou moins redoutable, plus disposé au crime qu'à la vertu ; et c'est ici le lieu de vous rappeler que depuis Marius jusqu'à Mirabeau, depuis Mahomet jusqu'à Cromwell, il n'est point de sédition, point de mouvement populaire qui ait été provoqué, dirigé par un homme vertueux.
Je distingue ici, et il ne faut pas les confondre, les révolutions qui s'opèrent par une cause sensible et agissante sur les mœurs et les habitudes d'un peuple , de celles qui s'exécutent par une impulsion combinée qui divise toujours le peuple en trois parties : les instruments, les opposants, les spectateurs.
Lorsque les mœurs, les habitudes d'un peuple sont outrageusement violées par un tyran, s'il se manifeste un sentiment de résistance et d'indignation, il devient universel ; les opprimés cherchent un chef; aussitôt qu'ils l'ont trouvé,
il n'y a plus d'indécision, d'opposition que de la part des satellites du tyran.
Mais dans tout gouvernement dont les principes sont l'ordre public, la protection, le repos; dont les injustices, les abus sont partiels, intermittents, je dis que ceux qui souffrent veulent allégement ; ceux qui sont éclairés veulent des réformes, des améliorations ; la grande majorité des citoyens craint surtout des commotions ; il n'y a que les esprits turbulents, audacieux, qui veulent une révolution ; et, si quelque homme de génie et d'une haute vertu conçoit le plan d'un'grand changement, ne soyez pas inquiets des résultats : il n'agira que par les moyens propres au génie et à la vertu. Examinez maintenant ce qui s'est fait en France, et par quels procédés; confrontez ensuite ce que vous appelez vos principes et leurs résultats.
Nous terminerons ce chapitre par un fragment emprunté à l'excellent travail de M. Lëonce de Lavergne : Le parti de la monarchie constitatiouiit'lle en 1789. — Mounier et Malouet. (Revue des Deux- Mondes, ljjuin 1842.)
« Ce serait recommencer l'histoire de l'Assemblée constituante que d'essayer de suivre Malouet dans sa longue et pénible lutte... Il ne peut se faire illusion sur le résultat de ses efforts ; et cependant, insulté par les pamphlets, hué par les tribunes, interrompu presque à chaque mot par une partie de l'Assemblée , menacé de mort chaque jour , il s'obstine à faire fermement et tranquillement son devoir. Quelquefois il parvient à forcer l'attention et à commander la déférence de ses ennemis ; mais le plus souvent il ne recueille que des outrages. Nous avons montré l'attitude de Mounier à l'ouverture de l'Assemblée ; nous allons montrer celle de Malouet à la fin. Nous aurons ainsi donné la première et la dernière parole de leur parti.
« C'était au mois d'août 1791 ; l'Assemblée allait se séparer ; la Constitution était terminée ; il ne s'agissait plus que de la revoir dans son ensemble avant de la promulguer. Mélange informe de vérités et d'erreurs, cette Constitution posait les principes que la révolution était venue proclamer, mais en même temps elle contenait des dispositions dont les monarchiens n'avaient pu empêcher l'adoption, et qui la rendaient
inexécutable, comme l'établissement d'une chambre unique, le veto suspensif, etc. La situation générale du pays était formidable ; les clubs organisés couvraient le territoire ; la fuite de Varennes avait livré le roi, qu'on gardait à vue dans son palais ; l'attitude menaçante de l'Europe soulevait à l'intérieur de violentes colères ; les décrets de persécution se multipliaient ; les plus intrépides courbaient la tête devant •la fatalité ; la Terreur approchait. Malouet ne se laissa pas étonner ; au moment de sortir de la vie publique, il voulut déposer sur la tribune une dernière protestation, et dire encore une fois quels étaient les vices de la Constitution ; on ne
le lui permit pas Chapelier demanda que toute critique
générale de la Constitution fût interdite, et l'Assemblée, adoptant cette proposition, coupa la parole à Malouet.
(( Violemment privé du droit de critique , il voulut au moins constater que la France n'était pas libre ; et, quelques jours après, à propos de l'article qui établissait des conventions nationales pour la révision, il redemanda la parole % : cette fois on le laissa parler avec un peu plus de développements :
« Tous les gouvernements dont nous avons eu connais- « sance, dit-il, se sont formés par des actes successifs, dont « le complément est devenu, à certaine époque, une consti- « tution. Ainsi les Capitulaires en France , la Grande « Charte en Angleterre, la Bulle oVor dans l'Empire germa- « nique, sont devenus la constitution de ces États, en fixant « des droits et des usages antérieurs garantis par l'expé- « rience et par le consentement des peuples. La constitution « même des État-Unis est fondée sur des usages, des mœurs,