RECONNAISSANCE DES BOIS PROPRES A LA MARINE
(Tome Ier, page 127.)
L'exploitation des forêts de la Guyane, de même que la culture des terres basses, l'ut une des questions qui préoccupèrent Malouet, et pour lesquelles il lit le plus de tentatives et d'essais.
En arrivant à Cayenne, il vit que pour les bois comme pour le reste tout était à faire dans la colonie. Les habitants n'étaient pas convaincus qu'ils eussent un parti quelconque à tirer des immenses forêts dont ils se voyaient entourés. Les ressources de ces forêts en bois de construction et la possibilité de les exploiter, étaient pour eux autant de problèmes et de points débattus.
Dans les forêts de la Guyane, les diverses sortes de bois ne sont pas groupées par espèces, et les pieds d'arbres propres aux constructions maritimes y sont, par conséquent, disséminés dans la multitude des autres essences; on en avait conclu que ces arbres se trouvaient nécessairement placés à des distances trop considérables les uns des autres pour qu'on pût les exploiter. De là une idée des plus étranges: c'était celle de fabriquer, tout d'une pièce, des forêts plus commodément aménagées que celles que la nature avait faites, et, pour arriver à ce grand résultat, de commencer à établir des pépinières. L'idée avait fait son chemin; elle s'était fait accepter à Versailles; des fonds avaient été assignés pour l'exécuter; à son arrivée, Malouet se vit tenu de procéder à des essais. Ces essais eurent le résultat que l'on pouvait en attendre, et il le signala dans un rapport au ministre :
« J'avais, dit-il, amené avec moi un jardinier de Paris, à « cent pistoles de gages et ration et demie, pour être employé « aux pépinières projetées. Lorsque je me suis convaincu, par t des essais infructueux, de l'impossibilité de fixer dans un « même sol les différentes espèces de bois que produit la « Guyane, j'ai congédié le jardinier, et j'ai fait du terrain des- « tiné aux pépinières un jardin public, abondamment pourvu « d'arbres fruitiers et de légumes. De toutes les graines de bois « dur que j'avais rassemblées, une seule espèce a levé, le < Campa; toutes les autres ont manqué, et j'en connais la rai- « son. Le Balata,\e Grignon, le Coupi, le Uagasse, etc., serepro- « duisent dans les grands bois, sur un lit de feuilles pourries, « toujours humide, toujours couvert par l'ombre des grands « arbres; ces mêmes graines ne peuvent réussir sur un terrain « sec et découvert, qui manque à la fois de toutes les coud i- « tions que la nature a rendues nécessaires à leur germination « et à leur accroissement. Ainsi le projet des pépinières est « une chimère à laquelle il faut renoncer; il faut s'en tenir « à celles que la nature prépare toute seule sur chaque espèce « de terrain, en reproduisant rapidement les arbres qu'on y « détruit. »
Entreprendre des semis d'arbres de construction; vouloir créer artiliciellement des forêts dans un pays que la nature en a couvert, et compter pour ces plantations forestières sur des colons manquant de ressources, et déjà fort empêchés d'entretenir leurs plantations agricoles, c'était bien là une Idée chimérique. Malouet avait résolu d'appliquer un système beaucoup plus simple. Ce fut d'envoyer reconnaître les bois de construction existant dans les forêts, de les faire dénombrer et marquer sur place, et il confia ce soin à un contremaître charpentier nommé Verdi, qu'il avait amené de France. C'était ce même contre-maître auquel il avait donné rendezvous au fort d'Oyapoc. Verdi mourut peu de temps après, mais l'ordonnateur fut assez heureux pour trouver dans la colonie d'autres hommes en étal de le seconder. De ce nombre était Ragot, habitant de Cayenne honorable et entreprenant. Bagot, après la mort du contremaître, continua la tournée commencée. Son journal a été conservé au dépôt de
la marine; une des espèces d'arbres qu'il signale a reçu le nom de bois Bagot, qu'elle porte encore aujourd'hui l.
Malouet ne voulut mentionner que le nombre des plus beaux arbres que cette tournée avait fait reconnaître comme propres à la marine et qui s'élevaient à environ deux mille; mais, en réalité, il résulte d'un de ses rapports officiels, ainsi que du journal de Bagot, que sur les seules rives d'Approuague, d'Oyapoc et des criques adjacentes, il avait été trouvé et marqué plus de huit mille arbres dont Bagot jugeait l'exploitation immédiatement praticable. Découverte inattendue pour les habitants de Cayenne! Ils apprenaient tout à coup qu'il y avait des arbres à exploiter autour d'eux à des distances rapprochées et en immenses quantités. On leur en fournissait l'inventaire exact et irrécusable, et ils étaient à tout jamais déchargés du soin de faire des forêts par euxmêmes 2.
Dans le même temps Malouet ordonnait des explorations pour la recherche des plants de salsepareille et de vanille3, et il envoyait sur d'autres points l'ingénieur-géographe Brodel, avec des Indiens et des nègres, pour déterminer géométriquement l'espèce et la quantité des bois qui se trouvent dans un espace donné, et par approximation, dans les autres
1 . Un des bois les plus lourds el les plus denses, susceptible d'un trèsbeau poli; beau bois d'ébénisterie (Catalogue de Noyer, n° 28).
2. Pour se faire une idée des richesses forestières de la Guyane française, il faut se reporter à l'ouvrage de Noyer : Des forets vierges considérées sous le rapport des produits qu'on peut en retirer pour les chantiers maritimes de la France, etc.. (Paris, 1827, in-8°.) Godin des Odouais, le compagnon de La Condamine, a publié en 1750 un intéressant Mémoire sur différents bois dans Vile, de Cayenne. — On lit dans le Voyage aux régions équinoxiales de Humboldt : « Des cales de construction entoureront un jour les bassins de « la Guyane. Il n'y a pas de rivière de ce pays qui, des forêts mêmes qu'elle « parcourt, ne puisse fournir les bois les plus précieux pour les constructions « navales. Ces bois offrent toutes les variétés désirables de densité, de pe- « santeur spécifique, etc., etc.. » (T. VIII, p. 414.) On lira encore avec intérêt sur le même sujet, dans le livre de Lescallier, Exposé des moyens de mettre en valeur et d'administrer la Guyane, le chapitre intitulé : Bois pour la marine, page 55.
3. Voir encore l'ouvrage de Noyer, cité précédemment, et les Plantes équinoxiales de Humboldt.
lieux boisés. La vérité historique nous oblige de dire que l'ordonnateur ne se lit aucun scrupule d'appliquer à ces explorations, éminemment utiles, une partie dos tonds destinés aux malencontreuses pépinières. Le journal de Bagot constate que, malgré les dévastations opérées dans les forêts de la Guyane par les Indiens et par les colons, ces forêts n'avaient pas cessé de présenter des ressources considérables.