‹ Mémoires;Chapitre 82 sur 137 · JACQUES-DES-SAUTS · texte numérisé non relu

JACQUES-DES-SAUTS

(Tome I", page 129.)

Le centenaire de l'Oyapoc était connu à la Guyane sous le nom de Jacques-des-Sauts : suivant une habitude des colonies, son véritable nom se trouvait remplacé par un nom emprunté aux localités qu'il habitait.

A l'époque où Malouet le visita, Jacques-des-Sauts avait cent dix ans, et depuis quarante ans il vivait dans cette solitude. Intendant et économe de l'importante mission de Saint-Georges de l'Oyapoc jusqu'au moment de la suppression des Jésuites et de la contiscation de leurs biens, il continuait dans son île la tâche que les pères lui avaient assignée; il moralisait les Indiens, leur enseignait l'agriculture, apaisait les guerres entre les peuplades, réprimait les excès de pouvoir des chefs, portait secours aux voyageurs et aux rameurs victimes des raz-de-marée. Mais, si utile que fût sa vie, elle était ignorée. Placé à la limite de la Guyane et des territoires contestés, Jacques-des-Sauts n'était guère connu que de ceux qui avaient éprouvé son dévouement ou réclamé ses services : des deux périodes de son existence séculaire, la première faisait oublier la seconde, et le temps qu'il avait passé dans la colonie excitait un moindre intérêt que les souvenirs de Louis XIY, de Fénelon et du maréchal de Yillars.

Si Malouet avait pu savoir que le soldat de Malplaquet

avait été, à une autre époque, le soldat des missions, nul doute qu'il nous eût transmis des détails sur le rôle de Jacques-des-Sauts dans une des phases les plus intéressantes de. l'histoire de la colonie; mais son voyage avait un autre but; sa visite fut très-courte, et l'entretien dut se porter sur les souvenirs les plus anciens que rappelait la présence du centenaire.

Malouet avait souvent déploré le départ des missionnaires nous voyons dans sa correspondance qu'il avait demandé a roi « que des jésuites fussent envoyés à la Guyane pour re « prendre les missions délaissées depuis l'édit de suppres « sion. » Quatre de ces religieux, envoyés par Pie VI, arrivèrent à Cayenne à la fin de 1777; l'année suivante ils furent dirigés sur ia mission de l'Oyapoc; mais le solitaire venait de mourir à l'âge de cent douze ans, et lorsque les missionnaires arrivèrent dans son île, ils trouvèrent sa maison vide et se cultures délaissées.

L'histoire de Jacques-des-Sauts a été retracée par le doc teur Alibert dans son livre de la Physiologie des passions. L'a teur de tant de recherches biographiques intéressantes , M. Ferdinand Denis, lui a donné une place dans sa curieuse galerie des Vrais Robinsons. Les PP. Jésuites en avaient parlé les premiers; après eux, Mentelle avait été conduit dans l'île de l'Oyapoc par ses excursions d'ingénieur-géographe; Noyer, son élève, tenait de lui les détails qu'il a communiqués au docteur Alibert dans le temps où celui-ci rassemblait les éléments de son livre. C'est ainsi que le soldat de Louis X1Y a eu pour historien le médecin de Louis XVIII.

Nous avons rappelé une partie de la vie de Jacques-des- Sauts qui aurait mérité d'être sauvée de l'oubli. On doit regretter que son historien n'ait retracé de cette singulière existence que les côtés extérieurs et pittoresques. Alibert nous raconte, entre autres particularités, que le vieux soldat conservait, en souvenir de Fénelon, qui avait pansé ses blessures, un exemplaire de Télémaque qu'il relisait sans cesse : le spirituel docteur semble s'être un peu trop inspiré de Télémaque en racontant la vie de notre solitaire. Dans ses agréables récits, la campagne est si belle, les Indiens sont si aimables, la

vie est si facile qu'en les lisant on éprouve l'envie de se retirer dans l'ile de l'Oyapoc et d'y devenir centenaire.

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