LES MÉNAGERIES
(Tome Ier, pages 138 et 142.)
« L'institution des ménageries, dit Maiouet, doit être une « entreprise combinée qui exige de l'ordre, des avances, comme « toute autre entreprise. »
L'application de cette règle essentielle, rappelée par notre auteur, était la dernière chose à laquelle on eût songé en introduisant dans la colonie des souches de bêtes à cornes et eu les distribuant entre un grand nombre d'habitants. Les animaux avaient été jetés sans soins et sans secours dans les savanes naturelles, livrés à de malheureux blancs épars çà et là, qui ne pouvaient seuls les garder, qui n'avaient point de n grès pour les aider et qui ne pouvaient établir ni des parcs des cultures fourragères, en prévision des temps de sécheress
C'était d'ailleurs en pleine analogie avec ce qui existe aujourd'hui, non pas seulement dans la Guyane, mais en France, dans les contrées où les paysans, faute d'approvisionnements en fourrages, laissent leurs animaux chercher eux-mêmes leur subsistance dans la vaine pâture. Dans la Guyane du nord, les bestiaux ont du moins la ressource des forêts; ils s'y réfugiaient en troupes et passaient facilement à l'état sauvage. Ce régime n'était guère profitable aux colons, et les tigres seuls tiraient le plus clair bénéfice de l'importation du bétail dans la Guyane.
Pour remédier à ce misérable état, Maiouet fit d'abord mettre des nègres à la disposition des habitants isolés dans les savanes et possesseurs de bétail. En même temps, par des mesures plus décisives, il transformait en ménagerie et en haras l'habitation
de M. de Laforest à Sinnamary; c'est à ce sujet qu'il renvoie par une note à sa correspondance administrative. Cette correspondance nous apprend que M. de Laforest cédait au roi ses établissements, en prenant l'engagement de planter, de semer, de faire des parcs et des écuries en bois incorruptible. Tl s'engageait de plus à utiliser dans la culture des terres bQpes le prix qu'il recevrait de la cession de cet établissement des savanes et de ces constructions.
M. de Laforest était membre de l'assemblée coloniale; il comprenait ce qu'avaient de fécond les vues du nouvel administrateur sur la destination di Hé rente des diverses natures du sol à la Guyane. Il s'associait à ces vues en abandonnant à l'administration, pour l'entretien du bétail, la terre qui n'était pas faite pour la grande culture, et en employant son activité personnelle sur un sol mieux approprié pour l'exploitation agricole. L'arrangement conclu entre lui et l'intendant de la colonie était ce que l'on appellerait dans le langage actuel une affaire, mais une affaire doublement profitable pour la colonie : clic y gagnait, d'une part, la formation d'une grande ménagerie et d'un haras, et de plus, l'emploi immédiat, dans une opérai ion de dessèchement, des ressources que cette cession créait pour M. de Laforest; avec une seule mise de fonds, l'administrateur obtenait ce double résultat.
Tout en prenant ces mesures pour le nord de la Guyane, lialouet ne perdait pas de vue la partie du sud, entre l'Oyapoc et l'Amazone, qui semble prédestinée d'une manière encore plus évidente à la multiplication indéfinie du bétail. — Là aussi existait une force disponible, un puissant moyen d'action : c'était la mission qu'il avait établie à Coanani. En quittant Cayenne, il donnait pour instructions à M. de Préville, qui le remplaçait pendant son absence, d'envoyer à la mission un troupeau de vaches, de moutons et de brebis, pour que l'espèce en fût propagée dans les savanes de Coanani. Il recommandait que cet essai fut dirigé par un blanc intelligent, aidé par des nègres, le tout, sous les auspices des missionnaires. Les missionnaires eux-mêmes avaient autrefois procédé de la même manière. Leur mission du Kourou avait été le point de départ d'une exploitation agricole, et ils avaient donné de l'ex-
tension à leur mission de Saint-Georges par l'établissement de Jacques-des-Sauts au milieu de l'Oyapoc. Le véritable esprit d'organisation se reconnaît partout aux mêmes signes : procéder par des voies multiples concourant au même but; lier entre elles des fondations diverses qui se prêtent un mutuel appui; trouver dans ce qui existe des points de départ pour des développements nouveaux.
Le but de l'intendant de la Guyane était d'effectuer une prise de possession complète au centre même des territoires du sud, contestés à la France par le Portugal; il l'avait opérée moralement par la mission qui devait rallier les populations indiennes; il restait à y introduire un système de culture et de production conforme à la destination naturelle de ces régions; par là, il donnait aux droits de la France une double consécration. — Les Portugais procédaient de tout autre manière. Depuis cinquante ans, ils poussaient leurs incursions jusqu'aux rives de l'Oyapoc, enlevant de vive force des multitudes d'Indiens; ils faisaient ainsi le désert entre eux et nous; où nous voulions apporter la vie, ils apportaient le dépeuplement. Le plan de Malouet a été abandonné ; celui des Portugais, repris à l'époque de la Révolution, s'est réalisé, et depuis l'année 1793 toute la région à partir de la rive droite de l'Oyapoc n'est plus qu'une solitude '.
Ce que Malouet voulait faire dans la région du sud, quant à la production du bétail, ce qu'il avait commencé dans la région du nord, il l'avait déjà fait pour la partie centrale de la colonie, pour l'île de Cayenne, où existent aussi des savanes. Il avait fait ouvrir, à cet effet, un canal de navigation et d'écoulement des eaux qu'il eût la satisfaction de voir achevé
1. Les mêmes idées semblent avoir inspiré Ballanche, lorsqu'il écrivait « Les colonies nouvelles ne doivent marcher que pas à pas et faire successivece ment leurs paisibles conquêtes, non en disputant la terre aux naturels du « pays, mais en la disputant à la solitude et à la peste. Elles s'avanceraient « ainsi d'année en année ; elles ne prendraient une pleine possession du pays « qu'après l'avoir préparé par la culture et par des travaux d'assainissement; « elles y feraient parquer leurs troupeaux avant d'y tracer des villages desti- « nés ensuite à devenir des villes. » (La ville des expiations.)
L'abbé Raynal a exprimé la même vérité en peu de mots : « II fallait, dit-il. « que la population des troupeaux précédât celle des hommes. »