LES PÊCHERIES ET LA GUERRE D'AMÉRIQUE
(Tome 1er, page 141.)
On sait aujourd'hui mieux que jamais combien les intérêts commerciaux et économiques touchent de près à ceux de la politique. On ne sera donc pas étonné que la question, toute spéciale en apparence, des pêcheries de la Guyane se rattachât pour notre auteur à des préoccupations politiques sur la puissance future des états de l'Amérique du Nord.
Dès les premiers mois de son arrivée à Gayenne, en 1776, Malouetdemandait àM.deSartine de lui envoyer des pêcheurs etdes saleurs de Granvilleet quelques bateaux pontés de vingl à trente tonneaux, munis de tous les agrès et ustensiles de pêche. 11 constatait que toute la colonie vivait de poisson frais, pris à l'aide de mauvaises pirogues, mais que si elle parvenait à posséder une centaine de bateaux employés à la pêche du lamentin \ les Antilles ne seraient plus approvisionnées de poisson sec que par nous, et que ce serait une source importante de richesse pour la Guyane.
Plus tard la pensée de Malouet devait se compléter dans le compte rendu qu'à son retour de la Guyane il adressait au roi en 1778. Au milieu même de la guerre pour l'indépendance américaine, il s'exprimait ainsi : « Sur la côte de la Guyane « et presque dans toutes ses parties, on peut former des pê- « chéries et des saloirs qui nous affranchiraient à la longue du
« bestiaux ; les savanes qui régnent le long de la mer, de l'Orénoque à l'Ama- « zone, pourraient nourrir du bétail pour le monde entier... Un troupeau de « quinze cents bêtes à cornes, introduit à Cayenne en 17 63, s'élevait en 1 "(;'.) « à six mille têtes... La seule colonie française pourrait, dès aujourd'hui, ali- « menler plus de cent mille bêtes à cornes. » (E. Carrey, Huit jours sous l'Equateur.)
1. Le lamentin est un mammifère dont le poids dépasse deux cents kilogrammes ; sa chair a le goût de celle du porc.
LA GUYANE. M .'i
«joug de la nouvelle Angleterre pour l'approvisionnement « des Antilles, car nos relations actuelles avec ce peuple nou- « veau peuvent être un jour troublées et suspendues. »
Cette nouvelle Angleterre, ce peuple nouveau, au sujet duquel l'intendant de la Guyane énonçait en 1778 une pareille prévision, c'était celui <|ui devait s'appeler bientôt le peuple des États-Unis et devenir la puissance exubérante que l'Europe connaît aujourd'hui. Ces prévisions, on le voit, ne manquaient pas de portée: peut-être même fallait-il une certaine fermeté d'esprit pourlesexprimer au milieu de l'enthousiasme qu'excitait en France l'appui donné à l'indépendance américaine.
Malouel, en s'exprimant ainsi, était d'accord avec lui-même; car il s'était montré opposé à la guerre d'Amérique. Une particularité consignée dans ses Mémoires sur les colonies se Vie trop étroitement à ses mémoires politiques, pour ne pas y être rattachée dans cet Appendice. Au mois de février de l'année 4775, lorsque le vœu public commençait à se prononcer en faveur de l'insurrection américaine, M. de Sartine lui avait remis six questions écrites de la main du roi, « que j'ai long- « temps conservées, ditMalouet, et dont plusieurs personnes « ont eu communication, ainsi que de mes réponses. » Voici une des questions de Louis XVI :
« Convient-il au Gouvernement de fournir des secours se- « crets aux insurgents, de recevoir leurs prises dans nos ports, « d'avoir des émissaires, de traiter avec eux? Cela se peut- « il faire selon les lois de la saine morale 11 » La réponse de Malouet est ainsi formulée :
« La saine politique, autant que la morale, nous prescrit « une conduite contraire. Tout concourt à nous rendre la « nouvelle Angleterre plus redoutable que l'ancienne, si elle « arrive à l'indépendance. Alors elle sera bientôt surchargée « de denrées et elle en cherchera le débouché dans nos colo- « nies, en s'en appropriant d'abord le commerce, ensuite le « territoire; telle est sa marche nécessaire. L'Amérique sep-
1 . Lorsqu'on pressait l'empereur Joseph II d'intervenir en faveur des Américains, il répondit que son métier était d'être roi et non de soutenir des révoltés. (Notes du comte delà Marck.)
4iti APPENDICE.
« tentrionale, devenue libre et puissante , doit s'étendre au « midi et en acquérir les richesses. C'est sous cet aspect qu'il « faut la considérer; c'est pour arrêter ses progrès qu'il faut « réunir nos efforts : toute autre marche nous égare et nous « perd. »
Après quatre-vingt-dix. ans écoulés depuis le jour où l'intendant de Cayenne exprimait ainsi son opinion, il est impossible de contester la valeur des raisons dont il l'appuyait. Lorsqu'on 1802 Malouet publia la collection de ses Mémoires sur les colonies, d'où nous avons tiré la citation qui précède, il s'exprimait ainsi dans son préambule : « J'avoue donc « avoir voté contre l'indépendance des Américains, quoique « dès lors j'aimasse beaucoup la liberté, et que je rendisse « toute justice à leur courage et à leurs droits. J'avoue que « dans mes motifs, dont quelques-uns me paraissent toujours « raisonnables, il y en a qui tiennent à ce genre de préjugés « dont l'exagération sera longtemps le malheur du genre hu- « main... L'Angleterre eût sûrement mieu^ fait de consentir « sans effusion de sang à l'indépendance de ses colonies ; elle « eût épargné beaucoup d'hommes et d'argent. — Pour nous, « nous n'avons obtenu aucun avantage de cette guerre, et « douze cents millions quelle nous a coûtés ont produit la révolu- « tion. Le bénéfice est pour les Américains. Leur indépen- « dance est une superbe conquête, et la progression de leur « puissance s'annonce d'une manière imposante. Ils sont « très-excusables d'avoir aussi habilement profité des circon- « stances, mais je persiste à croire que nous aurions pu nous « dispenser d'y contribuer. »
A la distance de près d'un siècle, les prévisions de Malouet tombent avec une étonnante justesse au milieu des préoccupations actuelles.
Dans le même travail, en réponse aux questions posées par Louis XVI, il revient sur les mêmes idées avec cette persistance qui dénote une conviction bien arrêtée; il dit un peu plus loin : « Lorsque ces peuples seraient une fois en sûreté, « il ne faut pas douter qu'ils n'oubliassent bientôt les ser- « vices rendus; les nations sont encore moins susceptibles de « reconnaissance que les particuliers; elles tendent irrésisti-
LA CJUYANË. 417
« blement à leur accroissement, à leur plus grand intérêt, et « celui de la nouvelle Angleterre est de subjuguer l'Ame- « rique. »
Peu de temps après que Malouet s'exprimait ainsi, Turgot eut à répondre aux môme» questions, «jui lui étaient posées au nom du roi par .M. de Yergennes, et il remit à ce ministre un Mémoire sur lu manière dont la France et t Espagne devaient envisager les suites de la guerre entre la Grande-Bretagne et ses colonies.
Ce mémoire, longuement développé, ne conclut pas sur la question d'une manière aussi précise que vient de le faire Malouet en quelques lignes. L'opinion de Turgot est que le résultat le plus favorable de la guerre doit être une séparation complète entre l'Angleterre et ses colonies, et il entre à ce propos dans des considérations économiques et politiques qui s éloignent de notre sujet. Malouet, dans ses différents écrits sur la même question, se montre surtout préoccupé du contre-coup des événements de l'Amérique et de l'intervention française sur la politique intérieure et sur l'état des esprits dans notre pays1.