LES PIAYES
(Tome Ier, page 162.)
Les Indiens ont-ils un culte? ont-ils des prêtres? Le doute qu'exprime à cet égard notre auteur a motivé de la part de
M. Ferdinand Denis une note par laquelle se termine son t'tiit ion du Voyage à la Guyane. Nous reproduisons cette note en y ajoutant quelques explications.
« Comme tous les voyageurs de son siècle, Malouet n'avait « que des idées fort confuses sur l'état ancien des peuples de « l'Amérique, ce qui ne l'empêche pas de porter le jugement « le plus sûr, lorsqu'il s'agit de caractériser le sauvage isolé « dans ses forêts. Au temps où les Galibis comptaient, comme « les autres peuplades de la côte, des tribus de dix ou douze «mille individus, chaque village avait ses piayes, piaches « ou boyes, dépositaires de la tradition et tout à la fois nié- « decins, prêtres et devins. Dans un état hiérarchique fort « simple, ce grade ne s'obtenait qu'à la suite d'épreuves plus « redoutables que celles réservées au guerrier. A eux apparte- « nait de préserver les grands événements de l'oubli, et ils le « taisaient dans un tel langage que, selon le vieux Thevet, il « lui semblait en les écoutant ouïr quelque baye d'Homère. »
Malouet avait visité en administrateur les villages d'Indiens voisins des postes français, et il ne pouvait constater que ce qu'il avait vu. Or il n'avait pas vu de piayes dans ces villages, par la raison très-simple qu'il n'y en avait plus. Les traditions dont les piayes seraient les conservateurs, le culte plus ou moins élémentaire dont ils seraient les ministres, pouvaient lui paraître quelque chose de vague et de problématique. Lepiayen disparu des petites tribus éparses autour de nus établissements, mais il est probable qu'on le retrouverait parmi les grandes peuplades agglomérées au delà des chaînes de montagnes, dans les profondeurs des forêts et vers les sources de tous ces fleuves dont nous ne pratiquons que les embouchures. L'Indien, placé accidentellement dans le ressort de nos districts, ne se sent pas chez lui. Il n'est attiré et retenu dans notre voisinage que par un mobile, l'intérêt d'échanger contre nos objets de traite les produits de son industrie, ses hamacs et ses ouvrages de vannerie. Dans cet ordre de faits, les piayes n'ont pas de rôle ostensible à remplir, et ce n'est pas au milieu de ces petits groupes decarbets que l'état social des Indiens peut se montrer dans sa réalité. D'ailleurs, il faut dire que le seul souvenir des anciennes missions doit suffire
er-
pour tenir les piayes à l'écart. — Autrefois, à l'époque où ch cune des nombreuses tribus qui occupaient encore notre 1er riloire avait ses prêtres ou piayes, comme les appelle M. Ferdinand Denis, c'était l'influence de cespiayes qui présentait le plus grand obstacle à la propagation du christianisme. Les femmes indiennes les aidèrent à combattre les missionnaires jusqu'au jour où, gagnées par les lumières de la foi, elles devinrent elles-mêmes les alliées ferventes des missionnaires.
A l'époque où Malouet visita les villages indiens, les missions n'existaient plus, mais leur influence persistait dans un de ses principaux effets, la disparition des piayes; on s'explique ainsi comment le voyageur n'avait plus à constater que l'absence de toute trace de culte primitif parmi les sauvages.
XLIY GUIS AN
(Tome 1er, page 185.)
Personne ne pouvait parler mieux que Malouet des service rendus à la Guyane par Guisan. Pour faire connaître l'habile ingénieur, nous citerons quelques passages des Mémoires su les Colonies. Les détails par lesquels nous avons complété ce aperçu sont empruntés au livre intéressant de M. Charle: Eynard *.
« Je sentis à Surinam la nécessité de m'attacher un homme « capable qui, aux talents d'un ingénieur, joignît la pratique « et les vues d'un cultivateur. Je le trouvai dans la personn
« du sieur Guisan, lieutenant des milices J'assurai mill
« écus de traitement à cet officier et la promesse d'un brève «d'ingénieur; il est Suisse et partant régnicole; je l'ai amené « et il opère; il apprend maintenant aux habitants deCayenne « comment on fait un fossé, une digue et une écluse. Son
1. Le chevalier Guisan, sa vie el ses travaux à la Guyane, par Charle* Kynan.1; Paris, 18ii, in-18.
LA (iUYANK. i-j.;
« théâtre de démonstration est dans les bas-fonds de la terre « que j'ai acquise pour le roi du sieur de Préville, et ensuite « à la porte de Cayenne, dans les palétuviers qui bordent la « rivière et que je lais abattre actuellement. » Dans une autre partie des mêmes Mémoires, Malouet, se félicitant d'avoir donné Guisan à la colonie, ajoute : « C'est le service le plus « important que j'aie rendu à la Guyane française. »
À partir de ce moment, l'histoire de la colonie devient celle de l'ingénieur, dont le nom se retrouve partout à propos des travaux de dessèchement, de canalisation, et des améliorations de foule nature. Le second volume des Mémoires sur les colonies contient le « Journal d'un voyage de Guisan dans les « savanes noyées. » Ce document et tous ceux qui ont été réunis dans la même collection donnent une idée de l'importance des travaux entrepris par cet ingénieur et des résultats que l'on pouvait en attendre.
.Malouet, avant de revenir en Europe, avait voulu assurer à Guisan une indépendance complète dans l'exécution de la tache qu'il lui avait assignée1. Guisan se montra digne de cette confiance: mais après le départ de .Malouet, il rencontra chez ses successeurs des difficultés qui auraient fini par rendre impossible la continuation de ses travaux, s'il n'avait été rappelé en France au mois de juillet 1780.
Lorsque Guisan arriva à Versailles, M. de Sartine n'était plus ministre : le maréchal de Castries, qui l'avait remplacé, connaissait Guisan de réputation; dès qu'il le vit entrer: « Une s'agit * plus de Cayenne, lui dit-il : c'est pour Hochefort que je vous <.< destine. Vous aurez à me rendre compte des causes de l'in- « salubrité du port et de la ville; partez dans une heure. » Guisan partit, et deux mois après il soumettait au ministre ses plans et ses projets. — Mais Guisan n'était pas de l'Académie. La protection du comte de Broglie2et du maréchal de Cas-
1. Les instructions laissées par Malouet à Lerol de Préville, qui lui sucréilnil avec le simple litre d'ordonnateur, portaient en substance qu'il ne devait en rien contrarier Guisan. Les instructions pourGuisau prouvent l'estime que Malouet Taisait du caractère et du mérite de cet ingénieur. Ces documents terminent le 2e volume des Mémoires sur les colonies.
2. On sait que le comte de Brodie, ce promoteur de toute enlrepris^ utile, périt loi-même victime de l'insalubrité de Rocbeforl.
tries ne put empêcher qu'il ne fût éconduit; ses plans furent mis de côté, et Rochefort garda la fièvre.
Depuis que Malouet avait quitté la Guyane, Bessner avait repris faveur, et il venait d'être nommé gouverneur de la colonie en remplacement deFiedmond. Guisan reçut l'ordre de partir avec lui , et de reprendre ses anciens travaux pour la mise en valeur des terres d'Approuague. Il était sous-entendu qu'il devait surveiller l'exécution des plans du nouveau gouverneur : ils arrivèrent ensemble à Cayenne au mois de mars 1781.
C'est pendant ce second séjour de dix années à la Guyane que Guisan composa son traité de la culture des terres basses *. Le canal qui devait mettre en communication le quartier d'Approuague et Cayenne avait été abandonné ; il fut repris et achevé. Guisan rendit un autre service à la colonie par les améliorations qu'il sut introduire dans le régime des esclaves. Enfin il acclimata au jardin botanique de Cayenne, dont il était directeur, plusieurs végétaux utiles. Ses recherches sur la gymnote électrique ont été consignées par Mùller dans son traité de physiologie; il fit pour l'Académie des sciences plusieurs mémoires dans lesquels sont décrits les appareils ingénieux à l'aide desquels il étudia les phénomènes lumineux de l'électricité.
Cependant la révolution s'avançait avec son cortège de violences et de désordres. Guisan , qui ne pouvait plus rien faire d'utile pour la colonie, la quitta au mois de juillet 1791 : « Travaillant obstinément, dit Malouet, malgré les « dégoûts qu'il éprouvait, il avait fait, sortir des marais d'Ap- « prouague une sucrerie à l'instar de celles de Surinam. Il « n'abandonna la colonie qu'après avoir acquitté tous ses « engagements envers moi, et avoir publié un ouvrage clas- « sique sur l'exploitation des terres de la Guyane. »
Le retour de Guisan en France fut marqué par un incident
1. Traité sur les terres noyées de la Guyane, appelées communément terres basses, etc., avec des réflexions sur la régie des esclaves et autres objets, par M. Guisan, capitaine d'infanterie, ingénieur en chef pour la partie, agraire et hydraulique. In -4° de VIII et 348 p. : àCayenne,de l'imprimerie du roy, 1788 (très-rare).
infiniment regrettable. Il fit naufrage en vue de Barcelone. Ses collections d'histoire naturelle, ses mémoires, ses notes, fruit de vingt ans de travaux, tout fut perdu.
.Malouet avail ('prouvé une perte semblable quelques années auparavant. Revenant de Cayenne au mois de novembre 1778. il lui attaqué et pris par un corsaire anglais qui le conduisit à Weymouth. Les caisses contenant ses collections, ses papiers, ses documents, tout fut pris, rien ne l'ut rendu 1.
Guisan, appelé à Paris par le ministre de la marine au nn>i> de janvier 1792, y retrouva Malouet, mais ils furent bientôt séparés de nouveau par les événements. Guisan chercha un refuge en Suisse, où il s'employa aux travaux publics pendant plusieurs années. Il mourut à Lucerne le 49 juin 1801, laissant à >cs enfants une fortune modique et l'exemple d'une vie consacrée au bien et à d'utiles travaux.