‹ Mémoires;Chapitre 96 sur 137 · Voy. la note de Y Appendice XLV · texte numérisé non relu

Voy. la note de Y Appendice XLV

tout ce qui vous était adressé est perdu sans retour, et voici en quoi cela consiste : 1° Une caisse contenant les comptes de recette et dépense de mon exercice, et ceux des invalides de seize années; — 2° Une idem contenant tous les registres des paroisses et des greffes de la colonie, destinés pour le dépôt; — 3° Une idem contenant les cartes et plans auxquels j'avais fait travailler depuis mon arrivée, savoir : plusieurs cartes particulières et une générale de la Guyane, deux de Surinam, une du cours du Maroni, trois des voyages faits par M. Guisan , trois plans des dessèchements et travaux exécutés, quatre de ce qui reste à faire; — 4° Une idem contenant ma correspondance commune et particulière depuis le Ier août jusqu'au Ie' septembre, en onze paquets; deux paquets de M. de Fiedmond, les états de service des hôpitaux, les bordereaux de caisse, ceux des lettres de change tirées, les états du magasin et du domaine; — 5° Une malle contenant plusieurs essais de tabac de différentes qualités ; — 6° Une malle d'épiceries, c'est-à-dire des bouquets de girolle, des rouleaux de cannelle provenant des arbres des Indes, et plusieurs paquets de poivre, muscade et cannelle du Para, pour être confrontés avec les véritables épiceries des Indes. — Cette collection était destinée à être présentée au roi et elle en était digne : je l'avais fait arranger dans plusieurs corbeilles de jonc colorié, travaillées avec beaucoup d'art par un chef indien, et enrichies de tous les insectes et de tous les oiseaux empaillés qui fréquentent habituellement les arbres à épiceries. J'ai perdu dans ce genre-là. pour mon compte personnel, les choses les plus précieuses; j'avais quatre caisses d'insectes, d'oiseaux et d'autres curiosités, estimées ici trois mille guinées. Mais ce n'est pas le moment, monseigneur, de vous détailler tout ce que j'ai perdu; il vaut mieux vous dire ce que j'ai sauvé avec beaucoup de peine et d'argent. Outre les corbeilles destinées pour le roi, j'avais pour vous, monseigneur, une branche de girofle garnie de clous : on me l'a rendue. J'ai mes manuscrits particuliers, mes registres de correspondance et toutes les pièces originales justificatives de mes opérations dans tous les détails de mon administration; si l'on avait quelque reproche à me faire, je pourrais mettre sous vos yeux

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tous les paquets perdus et. en justifier le contenu. — Voici, en attendant, un extrait très-succinct de ce qu'ils contenaient de plus essentiel.

Il me semble que je n'étais pas encore parvenu, au retour de M. de Préville, ù vous donner une idée juste de ma conduite à ('.avenue, du caractère des gens auxquels j'ai eu affaire, du peu de secours et des entraves même que j'ai souvent éprouvées de la part de M. deFiedmond, et de la prudence avec laquelle j'en ai usé avec lui. Vous ne paraissiez pas persuadé de tout cela, car vous m'avez renvoyé M. de Préville, sans réponse sur les objets les pins instants, et je me trouvais en quelque sorte désavoué tacitement à son arrivée dans mon rôle de censeur cl de réformateur. Abandonné à mes propres tonv>. je m'en suis servi encore avec assez de succès pour m'attendità votre approbation...

La veille de mon départ, je fis mes adieux au conseil, et je demandai à la compagnie comment et jusqu'à quel point je pourrais vous peindre, monseigneur, la mauvaise conduite de plusieurs de ses membres /ors présents, et les suites funestes qui en résulteraient pour le repos et la prospérité de la colonie; je leur demandai quelles réformes, quels remèdes je pourrais proposer, et j'exigeai qu'on en délibérât, moi retiré. Le conseil répondit qu'il s'en rapportait à mon zèle et à ma prudence, etc., et me députa deux conseillers pour me porter l'arrêté et me complimenter.

Enfin, monseigneur, je suis parti avec tous les honneurs de la guerre, M. de Fiedmond m'en ayant fait rendre d'extraordinaires, et tous les corps, tous les notables habitants m'ayant accompagne'' jusqu'au port.

Voilà ce que vous trouveriez détaillé dans tous les paquets perdus, MM. de Fiedmond, Prévilleet le conseil en corps vous ayant rendu compte de tout cela, indépendamment de ce que j'ai écrit. Ainsi, après avoir bien tourmenté l'apathie générale de ce pays-là, après avoir contrarié et bouleversé les idées des plus honnêtes gens sur la culture, le commerce, la police, les dettes, les monnaies; après avoir humilié et puni, autant qu'il était en mon pouvoir, la mauvaise foi, la cupidité, la prévarication, — le plus grand nombre m'a témoigné des regrets, de

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l'attachement, et tous se souviendront de moi. Daignez vous en souvenir aussi, monseigneur, et me tirer d'ici le plus promptement possible. Je n'y perds pas mon temps; je vois et j'entends des choses qui m'intéressent;" mais c'est une leçon horriblement chère : indépendamment de tout ce qu'on m'a pris, j'ai un entourage de sept personnes fort dispendieux; les hardes que m'a laissées le corsaire ont été abîmées par la mer dans le coup de vent affreux que nous avons essuyé; tout est à renouveler. Je ne puis me dispenser, aussi, de soulager quelques prisonniers français plus malheureux que moi ; car je n'ai pas eu la peine d'attendre des recommandations pour avoir de l'argent; c'est à qui m'en prêtera : je n'ei ai jamais eu autant à ma disposition.

Si vous avez reçu, monseigneur, les paquets que je vous fait passer par la Hollande, vous aurez vu qu'il n'a pas tenu moi d'éviter les corsaires; mais les Hollandais m'ont nettement refusé passage, et j'ai eu beaucoup de peine à obtenir qu'on se chargeât d'une partie de mes effets.

C'est par M. l'ambassadeur d'Espagne que j'espère vous faire parvenir cette lettre. J'ignore toujours si je serai prisonnier, ou si, attendu mon état civil, on me remettra, comme cela devrait être, dans la classe des simples passagers. — M. le duc de Dorset, qui s'est trouvé ici à mon arrivée, et qui est venu généreusement au-devant de moi m'offrir ses services et sa bourse, a bien voulu se charger d'un mémoire pour lord Germain, son oncle; mais j'ai tout lieu de craindre qu'on ne me rende que par échange, car si l'on avait voulu m'accorder un passe-port, je l'aurais déjà. Je voudrais au moins obtenir la liberté de ma femme, de ma fille, de mon frère et de leurs domestiques, ce qui diminuerait de beaucoup ma dépense.

Je suis, etc.

Malouet.

A Cherbourg, 13 novembre 1778.

J'espère enfin, monseigneur, être au dernier terme de mes aventures; me voici en France, mais je me serais abonné hier à être prisonnier toute ma vie en Angleterre; il est malheureux d'être à la veille de périr deux fois en trois semaines : partis de Weymouth le 10, nous avons essuyé le coup de vent du sud-ouest qui s'est déclaré le soir du même jour et a duré dix-huit heures; notre débarquement en ce port a excité encore plus de pitié et d'intérêt que nous n'en éprouvâmes à Weymouth. — Je pars avant la poste, ne pouvant espérer de repos qu'à Paris; nous avons reçu ici toutes sortes de secours et d'honnêtetés de la part du lieutenant du roi , du commissaire aux classes et dos officiers du régiment de Normandie. — J'ai pris cinquante louis chez le trésorier des Invalides pour me rendre à Paris. Ma sortie d'Angleterre eût été fort heureuse, sans le coup de vent qui nous a mis dans un état affreux. — Une tempête est cruelle à supporter dans un vaisseau à trois pouls : niais dans Un bateau de cinquante tonneaux, c'est mourir mille fois.

Voici maintenant, monseigneur, l'histoire de mon élargissement; plusieurs personnes s'y intéressaient vivement, les uns auprès des ministres, les autres auprès des commissaires des prises, qui ont le droit de donner des passe-ports. Ceux-ci m'ont expédié avant l'examen de mes papiers et sur les instances d'un homme fort en crédit auprès d'eux, qui a pris sur lui, sans ma participation, d'affirmer quej'étais simple passager et magistrat civil. Les commissaires ont seulement exigé que je donnerais par écrit ma parole d'honneur que je n'appartenais point à l'armée navale par mon emploi, ni au service de terre. J'ai donc pu faire, et j'ai fait cette déclaration, au moyen de laquelle on m'a remis mon passe-port. Mais par le même courrier, on me marquait de Londres qu'on craignait tort qu'il ne fût révoqué à mon passage dans cette ville. — M. le duc de Dorset, qui ignorait l'expédition faite au bureau

des commissaires, me marquait notamment que lord Germain, son oncle, me regardait comme prisonnier. — Je pris le parti alors de fréter, à Weymouth, un bâtiment pour me transporter directement ici, et je lis cet arrangement très-publiquement, et en présence des magistrats qui m'avaient délivré les passe-ports. — Mon bateau prêt, et chargé, le directeur général des douanes arrive de Londres, avec un ordre d'empêcher toute communication avec la France, et me voilà arrêté. Il se trouve heureusement un officier lié avec le directeur général, qui obtient de lui, à force de sollicitations, de ne publier son ordre qu'après mon départ, et je m'embarque: mais je suis encore si étonné d'être à terre que je m'empresse de m'éloigner de la mer, pour me persuader tout à fait que j'en suis quitte. — Je n'ai pas moins d'empressement, monseigneur, à vous rendre mes devoirs et à vous renouveler l'assurance de tous les sentiments que vous connaissez Si je ne

vous étais particulièrement dévoué, j'aurais au moins appris en Angleterre à vous honorer, car ces messieurs mettent avec raison sur votre compte le changement qu'ils ont aperçu et senti dans le département que vous dirigez; et cet aveu est de quelque prix de la part des Anglais, car ils ne sont pas en général disposés à faire notre éloge dans ce moment-ci, quoique j'aie éprouvé, de la part de tous ceux que j'ai vus, les attentions les plus recherchées et la plus grande générosité.

Je suis, etc.

Malouet

L'arrivée de Malouet en France était annoncée administrai tivement à M. de Sartine par la lettre ci-après :

A Cherbourg, le 14 novembre 1778.

Monseigneur,

M. Malouet, commissaire général des colonies, ordonnateur à Cayeune, parti de cette île le 1er septembre dernier pour repas-

ser en France sur le navire le Postillon de Cayenne, a été pris le L2-2 octobre et conduit à Weymouth. Il a obtenu un passe-port de l'amirauté d'Angleterre, en vertu duquel ayant frété un bateau, il vint débarquer ici avant-hier, après avoir couru les plus grands dangers par une tempête dont il fut assailli pendant la nuit, le jour même de son départ. Après s'être un peu refait de tant de fatigues, il partit hier au soir pour se rendre à Paris. Les embarras où il s'est trouvé pendant le court séjour qu'il a fait ici ne lui ayant pas laissé le temps de rendre compte de son arrivée à monseigneur, il m'a prié de m'en acquitter à son lieu et place.

M. Malouet était accompagné de son épouse, de sa fille, et de son frère, M. Malouet d'Alibert, sous-commissaire des colonies. Il avait de plus à sa suite un mulâtre esclave, appartenant au roi, et une mulâtresse libre, qui est mariée à Paris. 11 m'a dit qu'il avait pour la route un besoin indispensable de leur service, et qu'il prendrait les ordres de monseigneur à leur occasion.

Je suis, etc.

Deshayes.

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