LETTRE DE VICTOR HUGUES
COMMISSAIRE DU r.OUVKRNEMKN'T A LA GUYANE FRANÇAISE (Tome 1er, page 191.)
A:t Ministre de la marine et des colonies.
Ca>enne, 25 floréal an XI.
Citoyen Ministre,
L'ouvrage de M. Malouet sur les colonies m'est tombé entre les mains il y a deux mois. Je connaissais déjà une partie de la correspondance de cet administrateur par l'examen des ar-
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chives de la Guyane, et je dois dire que je n'ai jamais lu rien de plus vrai, de mieux pensé, de plus digne de l'attention de tous les hommes qui prennent intérêt à la prospérité de cette colonie. lime paraît d'autantsupérieur à plusieurs autres, qui ne sont qu'un amas de fables et d'impostures, quoique leurs auteurs jouissent de quelque consistance. C'est ainsi que les gouvernements peuvent être trompés.
Ma manière de voir à cet égard est indépendante de toute considération particulière, car je ne connais point M. Malouet et je ne suis point connu de lui. Ses opinions ne sont pas de nature à nous rapprocher; mais l'intérêt de la Guyane me fait désirer que le Gouvernement soit hien convaincu que tout ce que M. Malouet a écrit en général sur l'organisation des colonies, et particulièrement sur la Guyane française, est frappé au coin de la sagacité et. de la vérité ; qu'il a laissé peu de choses à dire, et qu'on ne doit jamais perdre de vue les observations qu'il a faites, parce que les mêmes hommes existent, les mêmes vices, les mêmes abus se sont enracinés de plus en plus, et que si l'esprit de coterie et de tracasseries dont il a tant eu à se plaindre est en ce moment réduit à l'impuissance de nuire, il n'est cependant pas détruit, et profiterait d'un acte de faiblesse pour se développer avec plus de force que jamais.
Je n'ai ni prévention ni animosité contre qui que ce soit; ma carrière politique et mon caractère connu attestent que j'ai l'énergie de volonté et d'action qui peuvent opérer le bien, assurer la tranquillité publique, le respect des personnes et des propriétés, et que je me suis constamment élevé audessus des haines et des passions qui pouvaient m' arrêter dans la marche que j'avais à tenir pour remplir les vues et justifier la confiance du Gouvernement.
Mais, lorsque livré à mes réflexions et méditant sur les moyens de conduire cette colonie au degré de prospérité dont elle est susceptible, je considère le peu de ressources que j'ai à attendre du concours des hommes qui habitent la Guyane; lorsque je vois que les choses les plus faciles à exécuter se présentent hérissées de difficultés et d'obstacles, par l'effet de l'ignorance, de l'apathie et de la mauvaise volonté
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de la masse; lorsque je suis si souvent réduit à la nécessité de traiter les habitants en général comme des enfants malades, envers lesquels il faut employer la contrainte pour leur taire prendre un breuvage salutaire , je vous avoue, citoyen ministre, que tout mon courage m'abandonnerait, si je n'étais pas aussi fort de la confiance du Gouvernement, si je n'avais pas la conviction que cette misérable contrée peut devenir en peu de temps une colonie riche et importante pour la métropole; si enfin je n'étais pas soutenu par l'espérance que la nouvelle population absorbera l'ancienne et que l'exemple des hommes laborieux stimulera peut-être nos vieux lihmcs Indiens. Qu'il est pénible pour un chef d'entendre la réponse qui m'a été faite par plusieurs individus, à qui je présentais des moyens sûrs et faciles de tripler et de quadrupler leurs revenus : « Qu'ai-je besoin de vingt mille francs de rentes? Je suis assez riche avec ce que j'ai. — Oui, sans doute, vous avez assez fait pour vous, mais pas assez pour la prospérité de la colonie, pour la société dont vous faites partie, pour la métropole qui vous protège et qui ne veut dans cette colonie que des hommes actifs, fermes et entreprenants. »
Je vais, citoyen ministre, vous donner une preuve de l'insouciance et de l'ignorance de nos habitants. Le quartier de Macouria, le plus riche en terres basses et en nègres, ne produit pas cent cinquante milliers pesant de coton, et pourrait en faire six millions avant très-peu d'années, si les concessions étaient bien distribuées et les eaux bien écoulées. La grande sécheresse a bouché tous les écoulements partiels à la mer, les \.im's de rapport ont fermé toutes les criques par lesquelles les eaux s'écoulaient, et les grandes pluies qui ont succédé à la sécheresse ont inondé les plantages et détruit les cotons : les pertes ont été considérables.
Pour empêcher le renouvellement de ce malheur et donner à ce quartier tous les avantages que la nature des lieux présente à l'homme industrieux, j'ai proposé aux propriétaires qui l'habitent de faire creuser un canal intérieur qui aurait un écoulement assuré et leur offrirait une navigation plus courte et sans aucun danger. Pour stimuler leur zèle, je leur ai représenté que c'est ainsi (pion travaille à Surinam et à
Démérary; que les travaux partiels qu'ils l'ont leur coûtent plus de temps, de peine et de bras qu'il n'en faudrait employer pour la confection du canal projeté ; que ce grand ouvrage une fois terminé, leur fortune est assurée, et que leurs revenus seront immenses; je leur ai enfin promis tous les secours que le Gouvernement pourrait fournir, et notamment le travail de cinquante nègres de pelle constamment occupés à creuser le canal. Tous ont jugé l'entreprise avantageuse et indispensable; mais quand le moment de l'exécution est venu, si l'esprit d'opposition ne s'est pas manifesté d'une manière directe, ils se sont retranchés à dire : «Nos pères en savaient autant que nous, et s'ilsn'ont pas fait ce canal, pourquoi l'en treprendrions-nous? »
Malgré l'esprit d'opposition, ce canal se fera, la chose
est résolue. Le citoyen Dupuy-ïorcy, ingénieur hydraulique, esten ce moment sur les lieux, occupé à niveler le terrain. Aussitôt que la saison pluvieuse sera passée, je mettrai la main à l'œuvre; je m'attends à trouver beaucoup d'obstacles à vaincre, non dans la nature du terrain, mais dans la mauvaise volonté de quelques hommes; mais je suis bien décidé à user de sévérité, quoique avec réserve, après avoir employé inutilement les voies de la persuasion contre ceux qui s'opposeraient aux mesures qui doivent tirer cette colonie de l'état de langueur où elle se trouve depuis si longtemps. Si quelques jours d'arrêts ne suffisent pas, je prendrai le parti d'envoyer en France un des plus récalcitrants, et le reste marchera. Si les administrateurs qui m'ont précédé dans cette colonie avant la révolution, et dont plusieurs avaient conçu les projets utiles qui restent à exécuter, n'eussent pas été arrêtés par la cabale et par l'intrigue, qui fait mouvoir tant de ressorts; si leur volonté eût été plus fortement prononcée, il y a longtemps que la Guyane serait florissante
Je vous salue avec respect.
Victor Hugues.
Soixante ans après que Malouet eut quitté Gayenne, en 1840, le gouverneur de la Guyane prit un arrêté qui donnait
le nom de Malouet à un fort nouvellement construit sur
l'Oyapoc. Nous empruntons à la Feuille de la Guyane française le texte de cet arrêté :
Cayenne, le 18 avril 1840.
Monsieur l'ordonnateur, à l'exception d'une rue peu connue et qu'on ne désigne presque jamais par son nom , rien ne rappelle ici le souvenir de l'homme éclairé et dévoué qui a tant t'ait pour la prospérité de la Guyane française. J'ai été surpris de cet oubli de nos devanciers, et je viens de le réparer.
L'arrêté ci-joint donne le nom de Malouet au nouveau fort de l'Oyapoc. Je crois aller au-devant d'un vœu public en honorant ainsi la mémoire de l'ancien ordonnateur de Cayenne.
Recevez, etc.
Le Gouverneur ,
GOURBEYRE.
ARRÈTti portant que le poste militaire établi sur la rive droite de l'Oyapoc , et connu sous le nom de poste Inférieur, portera le nom de Fort Malouet.
Cayenne, le 18 avril 1840.
Le Gouverneur de la Guyane française,
Considérant les services éminents rendus à la Guyane française par le baron Malouet (Victor-Pierre), ordonnateur en 1777 et 1778;
Considérant la haute estime qui entoure encore, dans ce pays, le nom de ce grand administrateur, dont les Cayennais reconnaissants conservent fidèlement le souvenir ;
Arrête :
Article premier.
Le poste militaire établi sur la rive droite de l'Oyapoc, et connu sous le nom de poste Inférieur, portera, à compter de ce jour, le nom de Fort Malouet.
2. L'ordonnateur est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera enregistré à l'Inspection et inséré au Bulletin et à la Feuille de la Guyane.
GODRBEYRE.