CHAPITRE CIV
Votation de la Constitution.
Ce n'était pas une petite aflkire que la votation populaire 8ur le projet de Constitution. Le parti royaliste, maintenant autorisé par la patente royale du 5 avril, entendait prendre sa revanche du 17 mars. Il travaillait i obtenir pour le rqet une majorité qui aurait suscité de graves embarras. Depuis la suppression du Neuchâidais, il n'avait pas d'organe à sa disposition, mais il n'en était que plus dangereux. Borel-Perrin, qui s'était déjà signalé pendant la Constituante par une pétition spéciale sur la liberté de la presse, écrivait une série de lettres soi-disant adressées au cousin Constant. C'était un ramassis de suppositions calomnieuses contre le parti républicain, de nature à effrayer surtout lôs habitants du Vignoble, qu'elles représentaient comme sacrifiés au profit de la Chaux-de- Fonds.
Dans ces lettres, différentes dispositions du projet de Constitution étaient expliquées et torturées de manière à faire croire au plan arrêté de s'emparer des biens des paysans. L'institution d'une banque cantonale dont le siège n'était pas déterminé, et la modification du système hypothécaire étaient présentées comme si les propriétaires du bas devaient subir une hypothèque forcée sur leurs immeubles aux fins de créer une banque à la Chaux-de- Fonds. Quelque absurdes que fussent ces calomnies, elles étaient extrêmement dangereuses, en raison de l'époque où elles étaient répandues, c'est-à-dire entre la
révolution de février et les terribles événements de juiu, alors que Louis Blanc, Proudhon, Victor Considérant et autres prêchaient leurs doctrines socialistes. Aussitôt rédigées, ces lettres étaient copiées par les dames de la noblesse de Neuchâtel et répandues par des émissaires dans toutes les parties du pays, et surtout dans le Vignoble, où de nouvelles copies en étaieûtfaites et distribuées.
Quelque soin qu'eussent mis" les royalistes à nous cacher ces écrits, ils étaient trop répandus pour que quelques-uns ne tombassent pas dans nos mains. Le 29 avril, veille de la votation, le gouvernement dut publier une proclamation pour les démentir. Je ne dirai pas que cette publication ait pu avoir beaucoup d'effet sur la votation. De puis 1831 jusqu'à 1857, les partis ont toigours été tellement tranchés dans le canton, que les citoyens susceptibles de se laisser influencer par des discours ou des insinuations calomnieuses ne se rencontraient presque pas. Toutefois, la proclamation du gouvernement provisoire eut le bon effet de mettre à l'aise les républicains qu'avaient inquiétés ces attaques perfides.
A ce moment-là, le parti royaliste espérait obtenir un succès; il entrait en lice sans s'inquiéter du serment au roi; il s'apprêtait à participer à une votation décrétée par une autorité révolutionnaire et ayant pour but de consacrer de nouvelles institutions. C'était donc reconnaître que le peuple avait le droit de se donner le gouvernement qu'il lui plaisait. Mais les partis, quels qu'ils soient, ne se piquent pas d*une logique bien serrée. Si les royalistes avaient réussi à obtenir une majorité en faveur du rejet de la Constitution, ils auraient amené des troubles trèsgraves, et c'était là leur but.
Pendant la votation, l'ordre le plus parfait régna dans le canton et en général dans tous les collèges. Le contrôle fut exercé avec4a plus entière bonne foi et la plus scrupuleuse exactitude par des citoyens pris dans chaque camp, et malgré Tanimosité existante, pas un doute ne
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s'éleva sur la sincérité du vote, auquel participèrent 12,208 électeurs, sur lesquels 5,818 acceptèrent la Constitution contre 4,395 qui la rejetèrent La majorité pour l'acceptation était donc de 1,418. La Constituante fut acceptée comme premier Grand Conseil par 5,487 voix contre 4>679; la majorité était de 808 voix. Ce résultat rendait la révolution inattaquable au point de vue des principes et consolidait la république. On se demande, en effet, ce qui! serait advenu ^i maliieureuaement la Constitution eût été rejetée. Personne n'admettra que les^ auteurs de la révolution eussent dû faire amenje honorable devant les anciens gouverneurs et les prier de reprendre le pouvoir, et cependant, le rejet n'aurait pas eu pour cause quelque défectuosité ou quelque disposition blessant une cat^orie de citoyens comme cela eut lieu en 1858, mais tout uniment la haine de la république. Il est évident que les royalistes, se voyant les plus nombreux, se seraient agités et probablement ameutés. C'est pour parer à cette éventualité que des mesures militaires avaient été prises : une garnison de quelques cents hommes avait été laissée à Neuchâtel, où elle avait voté. Des ordres avaient été donnés pour qu'au premier signal les miliciens républicains du Vignoble et du Val-de-Travers se réunissent à Rochefort et ceux de la Chaux-de-Fonds dans cette localité même, afin d'être prêts en peu d'heures à se transporter sur les points où l'agitation pourrait devenir dangereuse. Ces mesures étaient suffisantes pour maintenir Tordre matériel. Mais rétablir Tordre moral aurait été bien difficile, et je ne sais trop ce qui se serait passé; cependant je connaissais assez les hommes et la situation pour le supposer avec quelque assurance. Les dispositions transitoires de la Constitution avaient prévu le cas en stipulant que TAssemblée constituante se réunirait pour élaborer un nouveau projet de Constitution. Mais quels qu'eussent été les changements, ils n'auraient pas satisfait la majorité royaliste, dont le but était d'abattre le principe républicain. Il au-
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rait donc fallu modifier quelque peu pour la forme cette loi fondamentale et la mettre à exécution sans qu'elle fût consacrée par la sanction populaire, comme cela avait eu lieu dans le canton de Fribourg. Heureusement, il n'a pas été nécessaire de recourir à de tels expédients.
Ce fut un bien beau jour que celui qui suivit l'acceptation de la Constitution : cet événement fut f5té dans tout le pays, et la reconnaissance pour les hommes qui, en si peu de temps, avaient mis fin au régime provisoire tout en maintenant en respect les nombreux et dangereux ennemis de la jeune république, se manifesta par la joie générale.
Trois jours après la votation populaire, la Constituante se réunit pour la dernière fois, afin de décréter la promulgation de la Constitution et de procéder, en sa nouvelle qualité de Grand Conseil, aux nominations réglementaires et constitutionnelles qui lui incombaient. Pas plus dans cette occasion que lors de la première réunion de la Constituante, le gouvernement ne voulut laisser les nominations aux hasards du scrutin ; il s'était entendu avec Steck pour s'assurer l'appui de ses partisans et avait préparé une liste des membres devant composer le Conseil d'Etat, qui fut distribuée à tous les députés dès l'ouverture de la séance. J'avais appris par Gonzalve Pelitpierre que le gouvernement s'était également préoccupé du bureau du Grand Conseil, et quil me réservait le fauteuil de la présidence. En effet, j'étais désigné sur les cartes distribuées aux députés, et j'obtins le même nombre de voix que Brandt-Stauffer, de sorte que le sort devait décider entre nous deux. Si le nom de Brandt était sorti de Turne, je n'aurais pas été dégagé pour longtemps, car le lendemain il était nommé conseiller d'Etat.
L'opération la plus importante de cette courte sevssion était sans contredit la nomination du Conseil d'Etat. Le gouvernement avait bien fait les listes, mais il fallait eneore les faire accepter par les députés. Ceux qui représen-
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taient la MontagQe se soumettaient volontiers aux propositions du gouvernement provisoire, dont ils avaient appuyé la politique. Mais il y avait les steckistes^ formant un groupe de quinze à vingt députés, qui pouvaient former une opposition sérieuse. Steck fut chargé de mettre tout le monde d'accord ; il convoqua une réunion préparatoire dans laquelle tous les noms furent passés en revue et dis- <5utés.
Quelques-uns des candidats ne soulevaient aucune difficulté : tels étaient Piaget, Jeanrenaud-Besson et Steck. Brandt-Stauflfer trouva des opposants parmi les députés de la Montagne, Dubois dans l'Association patriotique. L.-E. Montandon avait des allures peu sympathiques qui ne le faisaient pas accepter sans examen. Mais ce fut surtout le nom d'Aimé Humbert qui souleva les objections les plus acharnées, non point à cause de sa personne, qui ■se recommandait d'elle-même, mais parce qu'il avait, parmi les principaux personnages de la Confédération, un ennemi puissant qui faisait tous ses efforts pour Tempè- ^her de parvenir. Cet ennemi, c'était Druey, qui avait à se plaindre de l'opposition que lui avait faite Humbert dans la fameuse lutte qu'il soutenait contre le clergé vaudois démissionnaire. En effet, pendant la période aiguë de cette lutte, Humbert habitait le canton de Vaud et écrivait dans le Courrier suisse. Druey avait dévoilé la conduite d'Humbert à un certain nombre de députés, si bien qu'il fallut ioute l'influence de Steck pour en contrebalancer l'effet ^t décider son parti à l'admettre. Je ne saurais oublier le . ton protecteur qu'il prit lorsque, répondant à Charles CSalame, il dit : Je Vai beaucoup connu à Berne ;je garantis que c'est un bon libéral ; mais ce n'est pas un radical 4x>mme moi I En prononçant ces derniers mots, Steck se frappait la poitrine.
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