CHAPITRE (JiVI Reconstitation de la bourgeoisie de Nenchâtel
Pendant que la révolution neuchâteloise procédait à la réorganisation centrale de TEtat, une autre révolution, fille de la première, s'accomplissait à Neuchâtel. J'ai relaté la réunion du 24 mars, dans laquelleles bourgeois avaient forcé les Conseils de se retirer, l'intervention du gouvernement provisoire et la nomination d'une commission pour sauvegarder les graves intérêts et les valeurs considérables qui pouvaient être compromis dans le conflit. Cette administration provisoire s'occupait d'une refonte totale des institutions de la bourgeoisie. Il était évident que Tancienne organisation ne pouvait subsister dans la moindre de ses parties et que les principes démocratiques, bases de la Constitution cantonale, devaient se retrouver dans le règlement constitutif de la bourgeoisie. Toutefois, ne pouvant passer d'un seul bond au principe qui régissait les autres communes, il fut admis que les bourgeois se réuniraient en sept collèges siégeant dans les diverses localités du canton pour nommer leurs représentants dans une espèce de Grand Conseil des bourgeois, qui constituerait la base de la nouvelle organisation. Ce Conseil devait être composé de vingt-sept membres, dont neuf élus par le collège de la ville et dix-huit par les six collèges de la campagne; il nommerait un Conseil administratif de neuf membres siégeant dans le Conseil de bourgeoisie avec voix délibérative. Le domicile en ville était exigé pour les membres duConseil administra-
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tif, mais non pour ceux du Conseil de bourgeoisie, qui recevraient une indemnité de présence de 5 fr. s'ils habitaient la ville et de 10 fr. s'ils étaient domiciliés dans la campagne. Les bourgeois se réuniraient en assemblée générale tous les deux ans pour entendre les rapports ; ils recevraient une indemnité de voyage.
Cette bizarre organisation prêtait le flanc à bien des critiques fondées, mais il fallait faire la part des habitudes et faire plier les principes pour sauver les principes eux-mêmes; il fut décidé que ce règlement serait soumis à l'assemblée générale des bourgeois fixée au 13 mai.
On savait d^avance que son adoption rencontrerait une terrible opposition : les privilégiés mettent beaucoup plus d'obstination à conserver las avantages qu ils ont siur le commun des hommes que oeux-ci n'en mettent à maintenir l'égalité. Toutefois, dans cette circonstance, tous les efforts que pouvaient tenter les anciens directeurs de la corporation devaient se heurter contre la volonté bien arrêtée des bourgeois de la campagne de conquérir l'égalité qui leur avait toujours été contestée. Le champ sur lequel les partis allaient se livrer bataille était la commune. En vertu de je ne sais quelle charte* les bourgeois de la ville prétendaient qu'il devait y avoir ^ deux institutions : la commune et la bourgeoisie ; que les bourgeois ayant domicile en ville formaient seuls la commune, tandis que l'universalité des bourgeois composait la bourgeoisie. De leur côté, les bourgeois de la campagne n'entendaient pas avoir renversé les quatre ministraux le 24 mars pour laisser rétablir cette distinction, et ils s'appuyaient sur l'abolition des privilèges proclamée par la Constitution cantonale.
C'est dans ces dispositions qu'eut lieu, le 13 mai, l'assemblée générale des bourgeois. Cette réuiûon est la plus tumultueuse à laquelle j'aie assisté de ipa vie. Grallot Meuron, Borel-Perrin réclamaient avec des cris de forcenés
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les privilèges de la commune ; mais leur voix était couverte par la masse des bourgeois de la campagne. Lorsque les partisans du nouveau règlement prenaient la parole, ils subissaient le même sort de la part de leurs adversaires. Selon une ancienne habitude, \m partis étaient groupés : Tancien régime sous Torgue, et le nouveau sur la galerie du Temple-Neuf et au-dessous. Lorsqu'un orateur voulait prendre la parole, c'était un tumulte épouvantable : les uns criaient Bravo ! les autre» A bas ! Ne me souciant nullement d'être au milieu de cette mêlée, je m étais placé près d'une porte avec George Dubois. Steck, commissaire du gouvernement, ne réussissait pas à ramener un peu d'ordre, et je voyais le moment où les bancs de la galerie allaient être lancés sur les conservateurs.
Enfin une proposition des adversaires du nouveau règlement réussit à être formulée; elle consistaità renvoyer :\ une commission Texamen de la question et à soumet*tre le travail de cette commission à une nouvelle assemblée. Ed. Perrochet, président de l'assemblée et président de Tadministration provisoire, se méprenant sur la portée de cette proposition et la considérant comme un simple amendement, se disposait à la mettre aux voix ; les conservateurs se félicitaient déjà de leur succès et le danger était grand. Je saisis alors le moment pour expliquer que la proposition de renvoi n'avait pas pour but d'amender ou d'améliorer le règlement, mais était un simple rejet, et je demandai la priorité pour la votation sur le règlement. Comme mon observation avait Tappui de la partie la plus turbulente, la question de priorité fut mise aux voix et le principe soutenu par moi adopté à une majorité très-évidente. La question était jugée, et les partisans de Tancien régime le sentirent si bien, qu'ils ne surent mieux faire que se retirer en protestant. La majorité les laissa partir avec d'autant plus de plaisir qu'elle n'était pas bien sûre d'elle-même. Le règlement fut
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adopté à une immense majorité et n'eut qu'environ deux cents opposants qui ne voulaient pas perdre leur marron de présence en se retirant et protestant.
La révolution opérée le 24 mars à l'hôtel de ville avait désormais sa sanction légale par Tacceptation du nouveau règlement, comme celle du canton avait obtenu la sienne par Tacceptation de la Constitution. Il restait néanmoins à faire les nominations définitives pour composer le Conseil de bourgeoisie et le Conseil administratif. Elles eurent lieu quelques semaines après et n'offrirent rien de remarquable. Les six districts extérieurs nommèrent dixhuit partisans du nouveau règlement, et le collège de la ville neuf des plus ardents opposants au nouveau régime. Mais avant tout, ces derniers crurent devoir tenter une démarche : ils envoyèrent au Grand Conseil la protestation qu'ils avaient faite en se retirant le 13 mai. Comme ils pouvaient bien le penser, le Grand Conseil passa à Tordre du jour.
On peut dire que non-seulement les bourgeois de la campagne, mais que tout le pays avait applaudi à la chute de cette oligarchie de Thôtel de ville, beaucoup plus tracassière et beaucoup plus détestée encore que celle du château. Les bourgeois de Neuchâtel habitant hors de ville, même les plus royalistes, n'étaient pas les moins satisfaits, et sur cette question se séparaient complètement de leurs coreligionnaires politiques.
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