CHAPITRE Xn
Les bourgeoisies.
Le rôle coDsidérable que les bourgeoisies et les communes avaient joué dans les affaires du pays en 1707 et pendant tout le dix-huitième siècle, et d'autre part la soumission dont elles firent preuve dès lors, présentent une telle contradiction, que les causes en doivent être indiquées.
A tout seigneur tout honneur: je commence par la bourgeoisie de Neuchâtel. Cette corporation, qui défendait autrefois les libertés publiques, n'était plus constituée pour ce rôle. Je ne puis dire si en sa qualité de commune elle avait eu autrefois des principes démocratiques dans son organisation; ce que je sais, c'est qu'à Tépoque dont j'esquisse la situation politique, elle n'en conservait pas une trace. C'était une petite république au sein de la principauté, république tout aristocratique bien entendu. Les bourgeois étaient beaucoup plus les instruments de l'oligarchie de l'Hôtel-de- Ville que des citoyens réglant leurs affaires. Qs n'habitaient pas tous la ville; les deux tiers environ étaient répandus dans le reste du pays et n'en servaient que mieux les intérêts des privilégiés de la magistrature. Jouissant eux-mêmes de certains privilèges, ils en étaient très-fiers, et ne regardaient pas sans un certain mépris les citoyens qui n'étaient pas bourgeois comme eux.
Tous les bourgeois n'étaient pas égaux. Â la suite d'un incendie, quelques-uns d'entre eux ne voulurent pas concourir à la reconstruction de la ville, et allèrent s'établir
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à Gouvet. Ils perdirent par ce fait une partie de leurs droits, entre autres celui de faire partie des conseils de la corporation, et lorsqu'ils venaient s'établir eu ville, ils étaient tenus à une redevauce annuelle de quatre batz par ménage. On les appelait bourgeois externes. Cette colonie a beaucoup contribué à donner aux habitants de Couve t le caractère vaniteux qui les faisait détester par les autres communes du Val-de-Travers.
La juridiction de Thièle étant limitrophe du territoire de la bourgeoisie, un grand nombre de bourgeois s'y établirent en continuant à jouir des avantages du domicile en ville. La corporation possédait sur le territoire même de la juridiction de Thièle, A la côte de Chaumont, une grande forêt dont les bourgeois habitant la contrée demandèrent la jouissance exclusive en renonçant à leurs droits sur les autres biens de la corporation. Un traité fut conclu dans ce sens. Ces bourgeois reçurent ainsi leur part de biens et ne conservèrent que le droit politique d'açsister aux assemblées générales de bourgeois. On les appelait hourgeois renonces et aussi bourgeois de quatre batz, parce que moyennant cette somme, ils pouvaient, comme la précédente catégorie, s'établir en ville.
Restaient les purs, qui étaient bourgeois et citadins en même temps. Â ceux-là seuls appartenait le droit de se gouverner et de gouverner les autres. Quand je dis se gouverner, j'étends trop cette faculté. Cela veut dire qu'ils étaient seuls admissibles à gérer les affaires de la bourgeoisie. On va voir qu'en réalité celles-ci étaient entre les mains d'un très-petit nombre de familles.
En effet, comment en serait-il autrement lorsque les ayants-droit d'une corporation n'interviennent pas dans la nomination de ceux qui doivent les diriger, et que ceux-ci, se recrutant eux-mêmes, ne sont aucunement limités dans leurs choix ?
La bourgeoisie de Neuch&tel avait trois Conseils : le Grand Conseil ou Conseil des Quarante, siégeant toigours
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avec le Petit Coûseil, nommé aussi Conseil des vingt* quatre ou cour de justice. Le Grand Ck>nseil choisissait lui-même ses membres. U en était de môme de la cour de justice. Mais celle-ci devait les prendre parmi le Grand Conseil. Les deux Conseils réunis nommaient une espèce de pouvoir exécutif qui, sous le nom de quatre minittraux, administrait toute la corporation. Je ne sais d'où est venue cette appellation de quatre ministraux, car eue collège se composait de neuf personnes, qui n -étaient point nommées à titre de membres du collège, mais à titre d'autres fonctions qui les appelaient à y siéger; c'étaient ies quatre maîtres bourgeois, les deux maîtres des clefs, le banneret, le secrétaire de ville et le procureur de ville. Les privilèges particuliers de la bourgeoisie de Neuchâtel lui avaient réservé le droit de statuer sur tous les 4îrimes commis par des bourgeois, même en dehors du ressort bourgeoisial. Les quatre ministraux seuls sta* tuaient sur les décrets de prise de corps. Ils avaient, en vertu d'un autre privilège, un droit de police sur toute la ville et sa banlieue, et pouvaient infliger jusqu'à trois jours de prison sans appel. Indépendamment de ces droits légaux, ils s'en étaient attribués de monstrueux. Ainsi, ils intervenaient dans les ménages (des pauvres diables bien entendu), écoutaient les plaintes des femmes et punissaient les maris. Légalement, les Neuchàteiois ne pouvaient être détenus plus de trois jours sans qu'un décret de prise de corps régulièrement prononcé par une cour de justice l'eût autorisé. Les quatre ministraux n'y regardaient pas de si près; des habitants de la ville étaient enfermés quelquefois dix jours sans fcHrme de procès pour des peccadilles d'intérieur de ménage. Les ministraux se justifiaient aisément: ils ne mettaient pas en prison^ mais amplement à la ja* viole. Ils appelaient cela une correction paternelle. Je n'invente rien : cette appréciation est sortie de la bouche même du chancelier Favarger, alors que Jeanrenaud-Besson
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Vinlerpellait au Corps législatif sur cesdétentioas qui violaient une garantie constitutionnelle.
Quelle garantie pouvait donner au pays la première des bourgeoisies ainsi organisée? II est évident que lorsqu'on exerce soi-même des privilèges aussi grands et des abus aussi monstrueux que celui que j'ai cité, on travaille au maintien de ses droits et de ses abus, et Ion est mal placé pour être le gardien des libertés publiques. Ajoutons que la bourgeoisie de Neuchàtel, enrichie par le testament de David Purry, commençait alors à faire grouiller ses créatures dans la multitude des petits emplois que sa^nouvelle fortune lui permettait de salarier et à tenir ainsi un nombre considérable de bourgeois sous la dépendance des meneurs de môtel-de-Ville.
L'assemblée générale de$ bourgeois avait, comme on Ta vu, complètement changé de caractère. Elle était une occasion pour les bourgeois de la campagne de visiter la ville aux frais de la boui^eoisie. Cette assemblée générale se tenait tous les trois ans. Le banneret était nommé par les bourgeois, sur une double présentation faite par les Conseils, pour six années. A rassemblée où le banneret était nommé, les bourgeois recevaient une rétribution équivalente à leurs frais de déplacements. Comme ils ne recevaient rien pour rassemblée intermédiaire, celle-ci se réduisait aux habitants de la ville. A Tune comme à Tautre on faisait un rapport très-circonstancié sur des futilités pour amuser les bons bourgeois et Ton se taisait sur toutes les questions importantes et spécialement sur les comptes de la succession Purry. On désignait des auditeurs de comptes auxquels on faisait vérifier quelques additions qui se trouvaient toiyours justes, et les bourgeois de la camp{^;ne s'en retournaient chez eux heureux et fiers d'appartenir à une corporation privilégiée et d'être distingués du commun des mortels.
Si un homme de talent et de courage, comprenant quel r61e devait jouer dans l'Etat une corporation aussi inipor-
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taote, eûl voulu prendre la parole pour demander que la bourgeoisie se mli; à la tête d'une manifestation des corps et communautés pour obtenir du prince des garanties plus étendues que celles contenues dans la charte, sa voix aurait été couverte de huées, et il en aurait été pour ses frais; aussi rien de pareil n'arriva.
La bourgeoiiûe de Yalangin était beaucoup plus démocratique. Elle se réunissait également tous les trois ans, et quoique ses reptésentants ne fussent pas payés, ils se rendaient par milliers à ses assemblées, qui se tenaient dans un pré et offraient une grande analogie avec les Landsgemeindsn des cantons primitifs. Lorsque les bourgeois avaient entendu le rapport de gestion, ils se groupaient par localités sous des banderoles destinées à former le centre de chaque groupe et nommaient les mem* bres du Conseil de la bourgeoisie. Gomme ils n'avaient pas, eux, des millions à gérer, et qu'ils étaient issus d une élection démocratique, bien que les présentations en eussent sensiblement faussé l'application, ils s'occupaient des intérêts politiques de la bourgeoisie et même du pays tout entier. Les habitants de la montagne, industriels et indépendants, avaient donné le ton dans cette corporation, qui fut longtemps la sauvegarde des droits de tous.
Mais aucune institution humaine n'est susceptible de so conserver indéfiniment; la bourgeoisie de Yalangin était destinée à se corrompre par les causes mêmes qui avaient produit son énergie. Les bourgeois de Yalangin, aussi bien que ceux de Neucbfttel, étaient fort jaloux de leurs droits particuliers. En ménageant ceux qui flattaient le plus Tamour-propre des bourgeois et Je leurs conseils, on endormit leur surveillance. On s'attira les bonnes grâces des conseils en les consultant sur quelques questions politiques comme rincorporation à la Confédération. Pour mieux s'insinuer dans l'esprit de la corporation, les femilles nobles y entrèrent toutes; car, par une disposi-
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tion singulière pour une corporation jalouse de ses privilèges, la bourgeoisie de Valangin ne se recrutait pas ellemême. Le prince avait seul le droit de conférer les droits attachés à la qualité de bourgeois de Valangin. De cette manière, on éluda au profit de la noblesse la garantie que la bourgeoisie de Valangin avait obtenue en faveur des peuples du comté, savoir que les chefe de juridiction devaient toujours être bourgeois de Valangin.
Le patriotisme de la bourgeoisie de Valangin ayant pour base des privilèges et des droits particuliei's et nullement le bien de tous, il était facile, en respectant ces droits, en flattant Torgueil toujours si susceptible de celui qui croit être plus que d'autres, de détourner Tinstitution de son but patriotique et de la faire tourner au profit de Tautorité, d'ailleurs toute-puissante, qui gouvernait le pays depuis le château de Neuchâtel. La jalousie réciproque des diverses corporations privilégiées servit admirablement le gouvernement, qui en profita pour se défaire de pliK en plus des entraves dont il conservait le souvenir.
Qu'importait au Conseil d'Etat qui gouvernait, que les bourgeois de Valangin payassent leur cens foncier à un taux inférieur au reste du pays? Quelle gêne causait l'obligation de choisir les officiers de juridiction du comté de Valangin parmi les bourgeois de Valangin ? On prenait un Chambrier ou un Montmollin quelconque, on le faisait bourgeois de Valangin aujourd'hui et maire demain. On aurait bien voulu avoir une seule cour d'appel, mais la bourgeoisie de Valangin tenait à en avoir une particulière chez elle ; on la satisfit en laissant dormir un article de la charte, et on évita ainsi de froisser sa vanité. On conserva à Valangin sa chambre matrimoniale, son consistoire seigneurial, et les conseillers de la bourgeoisie se crurent de grands patriotes parce qu'ils avaient sauvegardé les signes de leur ancienne indépendance et de leur ancienne valeur ; mais le fameux droit de remontrance,
suspendu pendant la domination Berthier, ne se relevait pas, ou, s'il essayait de donner signe de vie, ce n'était que pour aboutir à un échec.
La bourgeoisie de Valangin, si vaillante et si généreuse dans le dix-huitième siècle, complètement abattue par le despotisme du régime Berthier, n'eut pas la force de se relever en 1814. Sa vanité de privilégiée la fit renaître en 1831, pour empêcher que le principe d'égalité et de liberté ne fût substitué au principe des privilèges et des droits particuliers.
Les bourgeoisies de Neuch&tel et de Yalangin n'étant plus à craindre, que pouvaient les bourgeoisies du Landeron et de Boudry ? La première, qui ne groupait autour d'elle que les quatre communes catholiques, était satisfaite si on ne la tracassait pas dans Texerelce de son culte, ce à quoi personne ne songeait. La bourgeoisie de Boudry était encore moins considérable; ses ressortissants proprement dits se bornaient à une seule commune très-peu nombreuse. Dans les moments d'agitation politique, alors que l'association des corps et communautés était dans toute sa force, elle était le centre qui ralliait les communes du vignoble et du Yal-de*Travers. Mais elle n'avait d'autre rôle que de les réunir et n^exerçait aucune influence sur elles.
Après les bourgeoisies, venaient les communes, qui pouvaient exercer une heureuse influence politique sur les affaires du pays. Mais lorsque les deux grandes bourgeoisies eurent renoncé au rôle actif qui leur avait si bien réussi dans le siècle précédent, l'association des corps et communautés tomba en ruines, ou plutôt ne se releva pas du coup mortel que lui avait porté le despotisme du régime Berthier. Il n'y avait presque pas une commune où quelque grave abus ne se fût introduit, où quelque gros bonnet privilégié n'eût en mains toute la direction des affaires. Le gouvernement ne l'ignorait pas et flattait ces meneurs; il avait soin qu'aucune entente
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ne pût avoir lieu entre les différentes parties du pays. Soutenant et cultivant tous les privilèges particuliers, il faisait de chaque corporation privilégiée une ennemie de celles qui ne Tétaient pas, et de toutes celles qui étaient privées de privilèges des jalouses de celles qui en étaient pourvues. Le lien qui avait uni les communes et bourgeoisies pendant un siècle était rompu et ne pouvait se reformer. Le « divise, lu régneras » de Machiavel devint une maxime gouvernementale d'une facile exécution et fut pratiqué avec succès. Il permit au gouvernement de la première partie du second régime prussien d'exercer un pouvoir absolu.
Alors, personne ne songeait à défendre les intérêts du pays au moyen d'un journal. Il se publiait une feuille d'avis à Neuchâtel, sous la double censure de l'Hôtelde-Ville et du Château. Il s'en publiait également une au Locle; mais ni l'une ni l'autre n'eussent osé hasarder la moindre observation soit sur la forme de nos institutions, soit sur les actes d'une autorité quelconque. Si un abus était commis par un fonctionnaire public, les personnes lésées se contentaient de s'en entretenir entre voisins ou au cabaret, et cet acte restait ignoré de la masse de la population. On se ferait difficilement une idée du degré d'ignorance dans lequel se trouvaient les différentes parties du pays sur ce qui se passait autour d'elles. On comprend que personne n'étant à même de s'intéresser à ce qui ne le touchait pas de près, tous ces griefs particuliers n'atteignaient, pas le gouvernement, qui n'en agissait que d'une manière plus despotique.
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