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CHAPITRE XIII La Compagnie des Pasteurs

On n'aurait pas une idée complète des institutions de i*ëpoqoe, si je ne disais quelques mots de la Compagnie des Pasteurs. J'aurais même dû en parler plus tôt, car ce pouvoir ecclésiastique, tout-puissant dans sa sphère d'action, était le seul contre-poids du pouvoir civil et politique, tout entier aux mains du Conseil d'Etat.

L'organisation du pouvoir ecclésiastique était excessivement forte. Tous les ministres consacrés de l'Eglise neuchàteloise formaient entre eux une corporation sous le nom de Vénérable Cla.sse ou de Compagnie des Pasteurs. Indépendamment des questions de dogmes sur lesquels il n'existait aucune tolérance, une sévère discipline exercée par ce corps lui-même liait tous ses membres. La Vénérable Classe se réunissait tous les mois; elle avait chaque année quatre grandes assemblées oîi se traitaient les affaires principales. Un fonds spécial était appliqué aux indemnités de déplacement. Cette assemblée gérait tous les biens et toutes les redevances ecclésiastiques; die nommait les pasteurs aux différents postes, donnant ainsi les emplois et les rétribuant, et, comme toutes les assemblées délibérantes, elle avait quelques hommes influents qui devenaient ainsi singulièrement puissants.

Si la Compagnie se fût bornée h placer des pasteurs et à leur procurer des postes suivant son bon plaisir, — et cela se pratiquait ainsi, — c'aurait été tant pis pour ceux qui n étaient pas en faveur; le pays s*en serait médiocre-

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ment ému. Mais sa puissance s'étendait sur toutes les parties du pays. Chaque pasteur rendait compte à la Classe de la manière dont il exerçait dans sa paroisse le pouvoir qui lui était conféré. Les pasteurs étaient de droit présidents des chambres de charité, lorsque cette institution existait dans leur rayon. Ils présidaient également de plein droit la ou les commissions d'éducation paroissiales. Les maîtres d'école étaient complètement sous leur dépendance et remplissaient les fonctions de bedeaux. Réunis avec les anciens d'Eglise, les pasteurs formaient dans chaque paroisse un consistoire admonitif ou petit consistoire. Celui-ci recevait du chef de la juridiction la note de tous les individus condamnés â l'amende ou à la prison pour batterie ou autre contravention peu gi*ave. Ce consistoire les faisait paraître devant lui. et le pasteur, prenant la parole, leur adressait une sévère admonition, surtout si l'amende avait été prononcée pour contravention à la police des dimanches et fêtes religieuses. Si c'était pour batterie, les deux adversaires devaient paraître et se réconcilier; s'ils ne le faisaient pas, ils étaient exclus de la sainte Cène et perdaient pendant ce temps leurs droits civils. Il fallait se comporter convenablement devant cette espèce de tribunal religieux, car j'ai connu plusieurs cas où l'individu, se regimbant devant l'admonition du pasteur, était alors cité à la barre du consistoire seigneurial ou grand «consistoire, et celui-ci n'y allait pas de main morte.

Les membres composant le consistoire seigneurial, présidé par le chef de juri<ïiction, étaient tous les pasteurs de la circonscription : c'était le tribunal de mœurs, devant lequel comparaissaient les personnes que les consistoires admonititâ lui envoyaient pour n'avoir pas écouté avec respect l'admonition du pasteur, et, sans forme de procès, elles étaient condamnées séance tenante à une sévère réprimande si le cas était peu grave, à trois jours de prison si le manque de respect avait atteint certaines limites. Le

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geôlier des prisons de TEtat assistait à la séance et exécutait immédiatement la sentence, sans qu'il ptt y avoir ai appel ni grâce. En qualité de tribunal de mœurs, le consistoire seigneurial punissait les personnes des deux sexes convaincues de fornication ; celles-ci étaient régulièrement condamnées au maximum de la peine qu^il pouvait infliger, c'est-à-dire à trois jours de prison. Comme on ne faisait jamais d'enquête préalable, ces cas atteignaient aussi les pères et les mères d'enfants illégitimes. Pour celte catégorie, on accordait terme à l'exécution pour demander grâce, et cette grâce n'a pas, que je sache, été refusée une seule fois lorsqu'il n'y avait pas récidive. 11 parait que le cas était tellement fréquent, que le Conseil d'Etat n'avait pas voulu garder ces affaires pour lui , car le président du Conseil d'Etat était seul compétent pour libérer de la prison.

On voit par ce que je viens de dire combien le pouvoir clérical était puissant dans la principauté. Ne relevant de personne, la Compagnie des Pasteurs agissait sur ses membres par la discipline ecclésiastique et par un serment qui les liait puissamment. Elle ne dépendait aucunement de l'Etat pour ses ressources, qu'elle gérait ellemême et qui lui permettaient de tenir en bride tout novateur qui aurait voulu changer le système. Elle avait une immense influence, sur tout ce qui se faisait. Les pisfôteurs étaient présidents des chambres de charité, c'est à eux qu'était confiée la distribution des aumônes. Les écoles n'étaient pas sous leur direction, mais sous leur dépendance, et la Compagnie tançait les faibles, soutenait les timides et tenait tous les fils du réseau qu'elle avait étendu sur le pays. C'était le seul pouvoir avec lequel le Conseil d'Etat eût sérieusement à compter. Ayant les mêmes tendances à tout dominer, ils devaient être jaloux l'un de l'autre: mais ils finirent par s'entendre, et le partage du pouvoir se fit de telle sorte, que le pays pût

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sentir la verge que ses deux maîtres lui appliquaient alternativement.

A répoque du changement de règne, en 1707, au moment où se formait la grande association des corps et communautés, la Compagnie des Pasteurs, qui tenait h avoir son rang comme corps politique, entra dans Tassociation. La crainte de subir un prince catholique et spécialement le prince de Conti, Tun des plus redoutables, a dû être son principal mobile. Les droits et libertés du peuple l'intéressaient peu, car lorsque les bourgeoisies n'eurent plus de luttes que pour soutenir ces droits et libertés, la Compagnie se retira de l'association, mais ne renonça pas pour cela à son r6le politique. Tout en ne voulant pas s'associer aux remontrances des bourgeoisies, elle entendait conserver pour elle-même ce droit, dont elle usa souvent en faveur de sa corporation. Ellî était même écoutée avec faveur à Berlin ; du moins ses membres s'en vantaient.

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