CHAPITRE XV
L'évadé de l'Ile d'Elbe.
Nous étions à peine incorporé dans la Confédération, que déjà nous avions à en supporter une des plus lourdes charges. Le prisonnier de Tîle d'Elbe s'était évadé, et, après la marche triomphale que Ton connaît, avait reconquis le pouvoir. A ce moment toutes les anciennes oligarchies des différents cantons de la Suisse étaient rentrées dans les positions perdues en 1798. Le congrès de Vienne les avait reconnues. Elles existaient de par lui et se trouvaient sous sa dépendance. La coalition contre la France se reforma presque instantanément, et si les sympathies des gouvernements suisses ne les eussent pus poussés dans Talliance, ils auraient été contraints d'y entrer par la force même des choses. A ce moment-là il fallait être dans l'un des deux camps. La trahison de Waldshuty qui avait ouvert les portes de la Suisse à la coalition en décembre 1813, avait fermé l'une des issues, il fallait passer par l'autre.
On a beaucoup critiqué cette entrée de la Confédération dans la coaUtion de 1815 ; parce que les tracasseries des gouvernements qui avaient succédé au régime que le système impérial avait établi en Suisse avaient fait oublier la main de fer qui pesait sur la Suisse ; mais si l'on se reporte à 1815, et que l'on se souvienne de l'impression qu'avait laissée dans les esprits le despotisme de Tempereur des Français, on comprendra que la Suisse préférât rester sous la domination des oligarchies que
rentrer sous le régime du sabre. L'opinion publique a changé parce que les gouvernements établis en 1814 pesaient sur le pays et qu'on avait oublié les actes arbitraires de Napoléon pour ne se souvenir que de sa grandeur.
A cette époque, nous étions entre deux maux; il fallait choisir : ou permettre ou supporter le passage des armées de la coalition, car la Confédération n'était pas en mesure de s'y opposer; ou bien entrer dans la coalition. C'est à ce dernier parti que s'arrêta la Confédération, et elle fit bien, mais elle s'y prit trop tard, et ce fut une véritable faute; cette participation n'eut point lieu trop tard en fait, car la Suisse était depuis longtemps sous les armes et au service de la coalition; mais trop tard en •droit, car ce n'est que lorsque Napoléon eut été vaincu que la déclaration officielle fut proclamée.
Lorsqu'on examine les mouvements de troupes de cette époque, on voit qu'un corps d'armée, sous les ordres de Tarchiduc Jean, est entré en France parle Brisgau; qu'un autre corps d'armée, également autrichien, sous les ordres du général Frimont y a pénétré par le Mont-Cenis et la Savoie. Ces deux corps d'armée présentaient entre eux une solution de continuité qu'il fallait combler. On engagea ou on somma la Confédération d'y suppléer avec les 40,000 hommes qu'elle avait sur pied. La Diète prit le prétexte d une bombe lancée de la place d'Huningue sur la ville de Bâle pour déclarer la guerre à la France, obéissant par ce fait aux ordres de la coalition.
Neuchâtel, reçu déjà comme canton suisse, eut à fournir son contingent, de deux bataillons. Les embarras du gouvernement durent être grands, car rien n'était préparé pour une mise sur pied. On tira au sort les hommes qui devaient partir; on les arma et les instruisit à la hâte. Je présume qu'aujourd'hui on ne les trouverait pas fort beaux ; mais à cette époque on n'était pas difficile. Ce que cette troupe avait de particulier et de ridicule, c'était sa
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coififure, qui se composait d'un chapeau de feutre, de Tavant à l'arrière duquel et passant sur l'impériale on avait mis une touffe de laine noire grosse comme le bras, ressemblant à une longue queue de mouton. Par le beau temps, ce n'était que laid; par le mauvais temps, c'était insupportable, .parce que cette touffe s'emplissant d'eau, devenait excessivement lourde et incommode.
Un fait se rapportant à l'histoire suisse de cette époque et qui n'a été rapporté par aucun historien, mérite cependant d'être rappelé, d'autant plus qu'à l'égard de ce fait j'ai des renseignements particuliers qui peuvent donner la mesure de ce qu'étaient les aristocraties cantonales que les armées de la coalition contre la France avaient rétablies en 1814.
Après avoir fait accepter l'acte de médiation en 1803, le premier consul avait conclu une capitulation avec la Ck)nfédération, par laquelle celle-ci devait lui fournir quatre régiments d'infanterie, soit 18,000 hommes. Ces quatre régiments, qui n'eurent jamais l'avantage d'un séjour en France, étaient constamment décimés, tantôt par la guerre elle-même, tantôt par le soleil de plomb des contrées méridionales, par les froids de la Russie, par le poison des moines espagnols ou le stylet des Calabrais. Mais les cantons, qui craignaient le médiateur, faisaient des eflorts inouïs pour t^nip ces troupes au complet et y réussissaient à peu près, en sorte qu'au moment de l'abdication de 1814, elles formaient encore un effectif respectable que beaucoup de régiments français ne présentaient pas. Elles passèrent alors au service de la maison de Bourbon restaurée, et se trouvaient toutes casernées à Pcoris lorsque Napoléon lit son entrée aux Tuileries, le âO mars 1815. Quoique l'empereur, contraint par la force, eût abdiqué, les régiments suisses, qui lui avaient cependant prêté serment, n'avaient fait aucune difficulté de passer à Louis XVIII, estimant qu'ils étaient au service de la France. Lorsque ce roi prit la fuite, l'opinion des chefs
des quatre régiments fut modifiée du tout au tout. Us jugèrent qu'ayant prêté serment à Louis XVni, ils ne pouvaient servir l'usurpateur sans forfaire à l'honneur. L'exemple de 1814 prouve l'exagération de ces scrupules ; le point d'honneur invoqué n'était qu'un prétexte; évidemment les chefe agissaient beaucoup plus par politique que par tout autre sentiment. Porter à un tel point la fidélité envers un souverain qui s'enfuit, abandonnant les malheureux soldats suisses sans ressources dans une capitale où leurs devanciers avaient été massacrés en 1792, c'était exposer plusieurs milliers d'individus à se trouver sans pain et à un rapatriement subit qui pouvait n'être pas sans danger. Les chefs firent néanmoins partager leur point de vue aux sous-officiers et aux soldats. Un major nommé Stoffel, s'étant prononcé contre cette manière de voir, chercha à former un bataillon pour le service de l'empereur, et ne réussit à recruter que quelques hommes qui furent plus tard appelés par dérision la bande à Stoffel.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion que l'on puisse avoir sur les sentiments qui avaient inspiré la décision des chefe, la conduite de ceux-ci, une fois la chose admise, était toute tracée : il était de leur devoir strict de rester auprès de leurs soldats, de veiller à leurs besoins et de les soutenir jusqu'à leur complet licenciement. Ce n'est pourtant pas ce qu'ils firent. Tous les ojRBciers abandonnèrent leur poste et rentrèrent en Suisse, laissant les quatre régiments sans autres chefs que des sergentsmajors, en butte aux avanies de leurs anciens frères d'armes auxquels l'empereur inspirait des sentiments qui tenaient du fanatisme, et peut-être même aux séductions de Napoléon, qui, cherchant à reformer son armée, ne manquerait pas de chercher à les attirer par tous les moyens.
Les motifs qui portèrent les officiers à abandonner leurs soldats peuvent être appréciés très-sévèrement; une
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telle conduite n'a heureusement pas eu les fâcheuses conséquences que Ton pouvait craindre, et plus tard elle a attiré sur la Suisse la bienveillance de la maison de Bourbon. Il faut cependant reconnaître que les dangers encourus par cette troupe sans che& ont été grands.
Pendant bien des jours les Suisses restèrent dans cette situation, recevant à chaque instant des sollicitations pour rester au service de la France, et les repoussant comme déshonorantes pour eux. Enfin, quatre sergents-msyors, véritables chefs de ce corps, sentant la fausseté de leur position, eurent le courage de se présenter aux Tuileries, et déclarèrent à l'empereur lui-même qu'ils ne pouvaient servir sous ses ordres; ils demandèrent leur renvoi en Suisse, ce qui leur fut accordé. Peu de jours après, ils rentraient dans leurs foyers.
J'ai vu passer au Val-de-Travers des détachements considérables de cette troupe sans officiers. Ces braves gens avaient conservé leur organisation, leur discipline et leur tenue parfaites. Pleins de colère, ils coupaient avec leurs sabres les cocardes tricolores qu'on les avait obligés de porter pour traverser la France. La Confédération, qui en ce moment organisait des contingents en vue d'une coalition prochaine contre Napoléon, prit ces régiments à son service et les fit marcher contre la France avec réquipement même que la France leur avait fourni.
La Suisse aristocratique s'est fait un grand honneur de la conduite de ces régiments en 1815. Leur fidélité k la maison de Bourbon, ainsi que le dévouement courageux de leurs devanciers en 1792, devait engager le gouvernement de la Restauration à reprendre à son service des soldats si fidèles alors que les Français eux-mêmes Tétaient si peu. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, et les débris des quatre régiments rentrèrent au service de la France en 1816.
Dans cet acte des régiments suisses, dont on s'est tant glorifié, la plus grande part d'honneur — puisque honneur
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il y avait — n'appartenait ni aux colonels qui avaient abandonné leurs soldats, ni aux officiers qui suivirent cet exemple. Elle revenait tout entière aux quatre sergentsmajors qui avaient su maintenir les troupes dans Tordre et la discipline jusqu'à leur arrivée en Suisse, et qui avaient eu le courage de porter aux Tuileries leur refus de rester au service de l'empereur. La conduite de ces quatre sous-officiers méritait certes des distinctions et des récompenses; mais ils n'appartenaient pas à Taristocratie, on n'a pas même conservé leurs noms, tandis qu'on décorait de la croix de Saint-Louis et de la Légiond'honneur la plupart des officiers, quoiqu'ils n'eussent jamais vu le feu, et jusqu^à l'aumônier pour lequel j'ai entendu battre aux champs. En parcourant, il y a vingtcinq à trente ans , la collection de la Gazette de Lausanne de 1815, j'ai trouvé les noms de ces braves. C'étaient Ducostère^ Bonjour^ BoreUa, et un quatrième dont je ne me rappelle plus le nom. Les trois que j'ai cités ont passé après 1815 dans le l^"" régiment de la garde royale, où j'ai servi quelques années. J'ai connu Ducostère et Bonjour, le premier déjà sergent-major en 1813. Après avoir eu la plus grande part dans un acte dont la Suisse a retiré honneur et profit, il a été licencié en 1880 avec le grade de sous-lieutenant. Bonjour, sergent-major en 1815, était adjudant en 1830. Borella était aussi parvenu au grade d'adjudant. Il a quitté le régiment quelques années avant Tépoque où j'y suis entré.
Tandis que des fils de familles nobles arrivaient au régiment avec des brevets de sous-lieutenant dans leur poche, avant même qu'ils eussent un poil sous le nez et sans qu'ils eussent la moindre notion de ce qu'était une troupe, et passaient assez rapidement de grade en grade» on laissait croupir quinze ans durant dans le grade d'adjudant des hommes dont la conduite a honoré la Suisse !
Cette ingratitude ne doit point être attribuée au gouvernement français, qui donnait les brevets ; mais aux
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gouvernements cantonaux, qui avaient droit de présentation et n'en usaient que pour faire du favoritisme au profit de quelques fils de famille dont on né pouvait rien faire d'autre, et aux colonels qui commandaient les régiments ; si ceux-ci eussent signalé la conduite de ces sousofficiers, ils auraient peut-être fait consentir à quelqu'un des gouvernements cantonaux de proposer leur avancement.
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