CHAPITRE XVI
La dette et l'organisation militaire.
Uii autre embarras suivit ce premier : c'est la dette du pays, causée par le passage des armées de la coalition en 1813 et 1814, par l'entretien des blessés prussiens que dans sa bonté le roi de Prusse avait mis à notre charge, et enfin par la mise sur pied de deux bataillons en 1815. Il y avait beaucoup à dire sur cette dette, qui était, je crois, d'un million de livres de Neuchâtel. Loi-sque Ton parlait aux royalistes ou au gouvernement, tout appartenait au roi : les domaines de l'Etat étaient les domaines du roi; les dîmes et cens fonciers revenaient au roi; toute la partie lucrative de l'administration de TEtat. les lods, les postes, les sels, tout était au roi. Mais il y avait une dette, et cette dette n'était plus la dette du roi, c'était la dette du pays. Le roi, dont on avait pourtant dans un accord ignoré du pays, séparé les intérêts de ceux de l'Etat, ne pouvait pas payer les frais faits pour la conservation de sa souveraineté ou de sa propriété. Ses revenus, fixés à 70,000 livres de Neuchâtel, devaient lui parvenir sans Fombre d'une retenue, pas même celle de l'entretien des blessés de l'armée prussienne. Et le pays dut s'imposer extraordinairement pour rétablir l'équilibre de ses finances. Je ne blâmerai point cette mesure, qui fut appliquée d'une manière juste; mais ce qui me paraît avoir été une faute énorme, c'est que les représentants du peuple aux audiences générales n'aient pas profité de l'occasion pour mettre le nez dans les comptes de l'Etat et revendiquer
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le droit non -seulement de les vérifier, mais d'ordonner les crédits. Sans doute, les représentants du peuple ne formaient pas la majorité absolue, mais ils composaient une minorité qui légalement et moralement pouvait tout empêcher : légalement, parce qu'il fallait les deux tiers des voix pour obtenir une décision; moralement, parce qu'on n'aurait jamais osé passer outre si l'ensemble des députés du peuple eût refusé. Dès que le roi avait une liste civile déterminée d'avance, c'était aux représentants du peuple à exercer un contrôle. Leur fut-il présenté un état de situation? c'est ce que j'ignore; mais ce que je sais, c'est que rien ne fut communiqué au pays. Le vent n'était pas à la révolution, il était au contraire tout à la contrerévolution. Les droits des peuples n'étaient rien; ceux des princes étaient tout. Le pays sut qu'il y avait une dette, qu'il fallait la payer, il paya, et on n'en parla plus.
Cette opération se fit en deux fois : en 1816, on préleva 7 7t pour mille sur la fortune et en 1820 2 Vi pour mille, en tout un pour cent du capital. La république n'a fait payer en moyenne qu'un tiers de ce taux pour une dette qu'elle n'avait pas contractée elle-même, et combien n'at-on pas fait de reproches au sujet de cette mesure!
Le principe de répartition adopté à cette époque était d'ailleurs juste et ne soulevait dans le pays aucune agitation ni même aucune critique. Les actes les plus sérieux du gouvernement n'étaient pas ceux qui occupaient l'opinion publique. Les petites tracasseries, les rigueurs des ofiSciers de juridiction faisaient beaucoup plus de mécontents que l'impôt extraordinaire.
Une des plus graves difficultés qu'eut alors à surmonter le gouvernement, ce fut évidemment l'organisation militaire. Avant la domination Berthier et même pendant cette domination, chaque ressortissant de la principauté était tenu au service militaire de 18 à 50 ans; mais c'était faire un abus de mots que d'appeler cela un service. Les différentes troupes qui faisaient semblant de faire du militaire
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n^étaient que pour une faible partie sous les ordres du prince. C'étaient les bourgeoisies qui les organisaient, les commandaient et faisaient par elles-mêmes ou par leurs ressortissants les frais d'équipement. Chaque bourgeoisie avait ses corps spéciaux, surtout celle de Neuchàtel. L'autorité du prince ne s'étendait que sur les milices qui n'appartenaient ni à Tune ni à l'autre des bourgeoisies. Le Val-de-Travers fournissait le plus gros noyau de ces soldats, qui n'étaient pas bourgeois, quoique les bourgeois de Neuchàtel qui habitaient cette contrée formassent à eux seuls une compagnie qui ne recevait d'ordres que de rhôtel-de- ville de Neuchàtel. J'ai encore vu cette compagnie, qui était joliment équipée. Il n'en était pas de même des troupes qui relevaient directement du prince. Celles-là n'étaient point tenues à avoir un costume militaire; un fusil et une giberne suffisaient. Aussi ressemblaient-elles à une vraie mascarade par le mélange de costumes de tout genre et de toutes couleurs. L'instruction était à l'avenant
Lorsque Neuchàtel eut à fournir à l'armée fédérale un contingent de soldats devant être inspecté régulièrement par les officiers d'état-major de la Confédération, aussi bien pour l'équipement, l'armement et l'habillement que pour l'instruction, on ne put plus se contenter des farces de l'ancien régime, et il fallut se présenter honorablement dans les camps et aux inspections de la Confédération. Le pays fut divisé en six arrondissements militaires, ayant chacun un état-major pour son organisation locale; dans chaque arrondissement, les hommes de 20 à 25 ans formaient la première compagnie, ceux de 25 à 80 la seconde, de 30 à 35 la troisième, de 35 à 40 la quatrième. En cas d'appel par la Confédération, les premières compagnies de chaque arrondissement étaient réunies et formaient le bataillon du premier contingent, les six deuxièmes compagnies le bataillon du deuxième contingent, et ainsi de suite. Les hommes de 40 à 50 ans composaient la
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landwehr et un petit bataillon par arrondissement. Les arrondissements de Neuchâtel, Locle, Chaux-de-Fonds et Val-de-Travers fournissaient en outre chacun une compagnie de carabiniers que Ton décomposait par âge pour former les compagnies de campagne, ainsi que cela se faisait pour Tinfanterie. Les arrondissements du Vignoble et du Val-de-Ruz formaient en sus deux compagnies d'artillerie de contingent et une de landwehr.
Les hommes fournissaient eux-mêmes armement, équipement et habillement; mais le gouvernement, qui n'avait rien au moment oh il fallait organiser, travailla de suite à se procurer les armes et effets nécessaire? pour une mise en campagne et suppléer à ce qui manquerait aux hommes. Cette précaution était de toute nécessité, car rien n'aurait été pitoyable comme de faire une campagne avec les armes dont nos soldats se servaient dans leurs exercices d'arrondissements. Il y en avait de toutes formes et de tous calibres. On avait copié autant que possible l'uniforme prussien : habit bleu à revers rouges, deux rangées de boutons rapprochés et parallèles; pantalon gris, pompon et cocarde prussiens. La fantaisie de faire du prussien avait surtout été malheureuse pour le pantalon, dont la couleur grise pouvait être tolérable dans une armée habillée par l'Etat qui fait faire les étoffes d'une nuance uniforme; mais pour des milices s'habillant ellesmêmes, aucune couleur n'était plus laide que le gris, parce que c'est celle qui prête le plus à la variété des nuances.
L'instruction militaire se fit dans les localités mêmes qu'habitaient les soldats; ceux-ci étaient réunis par petits pelotons pour l'école de soldat et par arrondissements entiers pour l'école de bataillon. On était arrivé par ce moyen fort simple et fort économique à faire exécuter la manœuvre et le maniement des armes; mais s'il avait fallu entrer en campagne, ni soldats ni of&ciers n'auraient
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eu la moindre notion des détails du service de sûreté, de la police et de la comptabilité.
Lors de cette organisation, il y eut beaucoup de bonne volonté de la part de la population. Tous les hommes ne furent pas habillés et arm^ d^s la première année; mais dôs la seconde, le nombre de ceux qui ne Tétaient pas devint insignifiant. Ni gouvernement ni communes ne se croyaient dans Tobligation d'aider les pauvres, en sorte que ceux qui décidément étaient privés de ressources, se trouvaient dans l'obligation de se présenter avec les habillements qu'ils avaient. Beaucoup de gens peu aisés durent faire des sacrifices fort sensibles pour ne pas être dans le rang des non habillés; mais lautorité du gouvernement était grande, on la craignait, et, la vanité aidant, les gens dans la gène s exécutaient assez bien.
Cette organisation militaire, quelque onéreuse qu'elle fût pour les citoyens, était cependant nécessaire ; ce serait être injuste que d'en faire retomber la responsabilité morale sur l'EUit; d'autre part, bien qu'elle ne fût point de nature à former des troupes capables d'entrer immédiatement en campagne, elle fut cependant suffisante pour envoyer au camp de Bière, en 1822 et en 1830, un bataillon présentable.
Le gouvernement ne pouvait, sans décréter de nouveaux impôts, soulager les hommes qui devaient faire le service et supporter les frais d'instruction. S'il l'eût fait, il y aurait eu un bien autre mécontentement que celui que pouvait faire naître l'obligation individuelle de s'équiper à ses frais. L'agitation produite au printemps *Ae 1830 par une mesure pareille, prise seulement partiellement, prouve que cela était impossible quoique cela eût été juste.
Il y a cependant un reproche très-sérieux à faire au gouvernement à l'égard de cette organisation militaire^ qui a été pour une grande part dans la formation d'un parti suisse et d'un parti prussien en 1831. Il fallait nous
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en tenir aux exigences des règlements fédéraux, c està-dire avoir un effectif de deux bataillons, et les armes spéciales nécessaires. On pouvait môme, en accordant certaines facilités pour Téquipement et Tarmement, organiser dans chaque arrondissement quelques compagnies de réserve. Les hommes avaient fait leur instruction, ils avaient leur équipement; le zèle pour le service pouvait aller jusque-là. Mais pourquoi, puisque nous ne devions à la Confédération que 1920 hommes, en appeler 8 ou 10,0007 Au lieu de douze compagnies d'infanterie, il y en avait trente-six beaucoup plus fortes que ne l'exigeait la Confédération. La raison de cette exagération n'est pas facile à trouver, si ce n'est que de tout temps les Neuchâtelois ont aimé le fia fia et les oripeaux et qu'il y avait, dans la noblesse surtout, un nombre considérable de jeunes gens qui voulaient être dans l'étatmajor et auxquels il fallait procurer des franges sur les épaules afin qu'ils pussent jouer au soldat.
La discipline devait évidemment faire défaut dans de telles conditions, car ce n'est pas lorsqu'on est citoj^en le matin et soldat le soir qu'il est possible de faire la distinction entre un délit civil et un délit militaire. Quand nos soldats-citoyens actuels sont réunis pour un temps plus ou moins long, ils sont complètement sortis de leurs habitudes civiles et de leur domicile. Les peines disciplinaires, même la salle de police, sont acceptées comme telles et oubliées aussitôt que subies. A l'époque de la formation des contingents, où tout se faisait dans les arrondissements, la salle de police devait être subie dans le bâtment même qui renfermait les criminels, et quoique cette peine disciplinaire n'eût rien de commun avec celle que subissaient d'autres détenus, cette réclusion dans un même lieu était de nature à froisser au plus haut degré non-seulement ceux qui la subissaient, mais aussi tous leurs camarades. On ne tarda
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pas à en faire Texpérience, comme le prouve le fait suivant :
Un soldat rencontra pendant un repos, sur la place d'armes de Fleurier, un sergent avec lequel il était camarade. Soit plaisanterie, soit peut-être aussi parce que le sellent n'était pas aimé, le soldat lui adressa quelques paroles ironiques. Le sergent s'en plaignit platement à Tun de ses supérieurs. Le pauvre militaire, dont j'ai oublié le nom, fut condamné par le conseil de discipline à trois jours de salle de police et dut subir sa peine dans le vieux château de M6tiers un dimanche oix les quatre premières compagnies étaient réunies. L'exaspération était grande dans tout le bataillon; la seconde compagnie, à laquelle appartenait le soldat en question, refusait obstinément Tobéissance. Les officiers avaient beau commander, les soldats restaient immobiles. Pendant le repos, les hommes qui étaient arrivés des différents villages de l'arrondissement, se placèrent immédiatement dans leurs rangs, et l'émeute commença. On criait aux armes, on se proposait de marcher sur le vieux château pour délivrer le prisonnier; mais le rappel fut battu. Les timides, qui sont toujours les plus nombreux, se soumirent, et les turbulents n'étant pas suivis par la masse furent moralement contraints de rentrer dans les rangs. Le msgor Dubied, qui dans ce moment avait peur, fit former le carré et harangua sa troupe; pour la tranquilliser, il promit le pardon et annonça qu'il ne ferait point de rapport. Cette promesse était une faute, car son devoir était défaire rapport; cet engagement étant pris, il était aussi de son devoir de tenir parole, ce qui n'eut pas lieu. Les conséquences étaient faciles â prévoir : il y eut un certain nombre de soldats qui furent décrétés de prise de corps, et d'autres moins sévèrement punis.
Cette affaire devait avoir une suite plus grave. Quelque temps après eut lieu la revue, pour laquelle la ville de Neuchâtel nous avait envoyé un brillant état-major. Selon la
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coutume, après avoir fait manœuvrer la troupe on la forma en carré pour lui faire la harangue d'usage. Le sujet était tout trouvé : il y eut force raisonnement sur la nécessité de la discipline et des reproches sévères sm* l'émeute qui avait eu lieu. Après ces allocutions, il était d'usage de crier un vivat en Thonneur du colonel inspecteur; mais cette fois-ci il n'y eut que le silence des gens mécontents. Toutefois, au moment où le carré faisait demi- tour pour faire face au dehors, le cri de Vive nous! partit de la garde du drapeau.
Aussitôt on reforma le carré et l'état-major exaspéré demanda quel était Tauteur de cet acte. Point de réponse, impossible d'obtenir qu'un soldat vende son camarade. C'est alors que le major Perrot, ancien officier dans le bataillon des Canaris, se présenta devant le groupe d'où était parti le malheureux vivat et jeta un défi au soldat inconnu en lui proposant un duel dans lequel le soldat serait armé de sa baïonnette et lui de sa cravache. Belle vaillance pour un vieux militaire, que de provoquer ainsi un milicien qui, s'il eût répondu, aurait imnaédiatement été saisi et conduit en prison! Le même officier renouvela cette scène dans un cas analogue au château de Neuchâtel en 1S31.
On fit des enquêtes pour découvrir l'auteur du malheureux cri: mais les collègues tinrent bon et on ne parvint pas à le découvrir. J'aurais pu le dire, moi, gamin à cette époque, car j'étais à deux pas de là, comme j'avais aussi été présent à la première émeute. Celui qui avait ainsi excité la colère de Tétat^major était le fourrier Henri Lebet^ de Buttes, surnommé le beau Lebet, qualification qui n'était pas une ironie.
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