CHAPITRE XVn
La loi sur les vins étrangers.
La noblesse constituant presque exclusivement le Con* seil d'Etat devait nécessairement faire son profit de l'administration qu'elle dirigeait sans contrôle. On se souvient que sous la domination impériale le Ck>nseil d'Etat avait profité de la situation pour créer un monopole en faveur des producteurs de vins du pays en interdisant rentrée des vins et liqueurs étrangers. Lors du passage du pre* mier corps de troupes de la coalition, les gens des Verrières, contrebandière par droit de conquête et par droit de naissance, renversèrent la barrière qui obligeait chaque voiturier à subir la visite, même s'il passait de nuit. Cet acte tout révolutionnaire ne devait pas plaire au gouvernement; mais il n'osa ni le réprimer ni même rétablir la prohibition, parce que celle-ci était très-impopulaire dans le Val-de-Travers ainsi que dans le comté de Valangin ; il craignait alors de donner à la bourgeoisie de Valangin l'occasion d'un grief. Et comme on voulait non pas lutter avec elle, mais l'endormir, on attendit un meilleur moment pour résoudre la question
Lorsqu'on avait pour la première fois établi la barrière,. on se croyait assez puissant pour se dispenser d'en exposer les motifs. Désormais on avait un peu plus à compter avec l'opinion et l'on trouva un prétexte assez spécieux. L'article 11 du pacte fédéral garantissait le libre transport des produits du sol et des marchandises d'un canton dans l'autre. Pour s'assurer que ces marchandises n'é-
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taient pas des produits étrangers, les cantons exigeaient qu'elles fussent accompagnées de certificats constatant leur origine. On fit donc savoir aux audiences générales qu'il serait impossible de constater par certificats que les vins introduits en Suisse étaient des vins neuchâtelois, aussi longtemps que les vins étrangers entreraient librement dans le pays ; que cette introduction des vins étrangers que Ton revendait pour des vins neuchâtelois nuisait à la réputation de ceux-ci et était la cause d'une crise dont le vignoble souffrait; on en concluait donc à la nécessité absolue du rétablissement de l'ancienne prohibition.
Le vrai motif de cette mesure est facile à comprendre. L'aristocratie de Neuchâtel possédait la plus grande partie du vignoble. Les vins étrangers, que Ton n'introduisait d^ailleurs qu'en petite quantité, étaient cependant une concurrence qui obligeait à modérer les prix et affranchissait les deux tiers du pays du monopole de lautre tiers. Lorsque sous Berthier on établit les barrières, les vins de Neuchâtel étaient traités à la fontière des cantons suisses sur le même pied que les vins français. Il n'était pas alors question de la crise du vignoble. Cet antécédent réduisait à néant les prétextes que Ton mit en avant la seconde fois; mais le Conseil d'Etat avait 49 voix à lui dans les audiences; et malgré l'opposition qui se manifesta, la mesure fut réglementairement votée par le Conseil de la nation, c'est-à-dire par les deux tiers des voix.
Cet acte blessa la bourgeoisie de Valangin, à laquelle se joignirent les communes, et une remontrance ou une pétition fut envoyée à Berlin. Je n'ai jamais vu cette pièce, mais il paraît que dans sa forme elle ménageait peu le Conseil d'Etat, qui y était traité de gouvernement de marchands de vin. Les termes dans lesquels elle était conçue furent un prétexte pour éconduire les courants, et il fut répondu que le roi ne s'occuperait pas d'une demande aussi insolente pour son gouvernement. Cette
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réponse fut lue publiquement à Môtiers aux gouverneurs des six communes de la juridiction. Quoique enfant à oette époque, j'en ai entendu la lecture et j'en garantis le ton, si ce ne sont les termes propres.
C'était la deuxième fois que la bourgeoisie de Yalangin tentait de revendiquer son droit de remontrance. La réponse qu'elle obtint était d'ailleurs le résultat du plan adopté de ne paa revenir '.aux' efrentents du passé; elle avait essentiellement le but politique de dissuader les communes et bourgeoisies de s*adresser à Berlin.
La réclamation ne fàt.cei^endant pas absolument sans effet; la loi volée par leâ audiences générales ne fut pas ratifiée par le veta du 8ellve^ain, et sa promulgation n'eut pas lieu. Il parut encore trop dangei^eux de heurter la bôorgeoisie de Valàngîn, dont on aurait fait une véritable ennemie d'amie et de soutien qu'elle commençait à devenir. Toutefois, comme d'un autre côté le Conseil d'Etat ne voulait pas 6tre démenti, il remplaça cette loi par une simple ordonnanee ; mais la mesure se réduisit au vignoble seulement, et les vins étrangers purent entrer librement dans la partie du canton qui ne possédait pas de vignes, tandis qu'ils étaient prohibés dans Tautre. Je crois que le vignoble a beaucoup plus perdu que gagné à cette séparation commerciale, mais c'était son affaire : il l'avait acceptée. II faut encore remarquer que Taristooratie, qui interdisait rentrée des vins étrangers, n'entendait pas s'en passer pour elle-même, et comme tout était faveur à cette époque, le Conseil d'Etat accordait des dispenses aux amis.
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