CHAPITRE XVm
L'opliiioii p«bliqii6 do 1814 à 1880.
Les partis politiques sont une bonne chose, quoi que Von en puisse dire. Us animent la discussion et font en définitive triompher la vérité. L'absenoe de partis politiques pendant les seize premières années du rétablissement de la domination prussienne sur la principauté deNeuchfttel nuisait considérablement au gouvernement S'il n'avait pas d'adversaires* il n*avait pas non plus d'amis. Le Conseil d'Etat, tout en inspirant une crainte respectueuse^ était profondément détesté. Chacun de ses actes était interprété à mal. S'il eût eu des adversaires sérieux qui eussent manifesté quelque velléité de le renverser, ce qui était bien impossible, il aurait eu des amis pour le soutenir et n'aurait pas été en quelque sorte isolé dans le pays.
A cette époque, l'aristocratie de Neuchfttel fit des alliances matrimoniales avec l'aristocratie de Berne. Comme cette dernière régnait sans partage sur un grand canton et qu'elle était prépondérante dans les affaires fédérales, cet appui paraissait considérable et il Tétait effectivement Néanmoins, le gouvernement neuchâtelois eût pu s'en passer, personne alors ne songeant à la possibilité d'une révolution.
Une des causes qui contribuaient surtout à faire détester le gouvernement, c'était la conduite de ses agents, qui se comportaient de manière à s'attirer la haine des citoyens. La gendarmerie, créée sous le prince Berthier,
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qui aurait pu être un corps utile pour la protection des honnêtes gens, paraissait avoir été instituée dans le seul but de tourmenter le public. Ce n'était pas pour rien <iue Ton disait en Suisse que les Neucbfttelois étaient éleyés dans la crainte de Dieu et des gendarmes. Les sautiers s'occupaient aussi considérablement de police et ne n^ligeaient aucune occasion de faire sentir qu'ils étaient les agents de l'autorité ou de la Seigneurie, comme on disait alors. Us faisaient des rapporte sur toutes les contra- Tentions qu'Us pouvaient découvrir et étaient tout aussi redoutables que les gendarmes.
Quelques-unes des mesures de police qui froissaient alors la populatâM étaient bonnes; mais la manière de les appliquer les rendait insupportables. Les unes étaient destinées à cimenter l'alliance entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir civil. D'autres n'avaient pour but que de protéger les droits des privilégiés contre la masse de la population. Il est bon que les établissement publies auberges, cafés ciu cabarets, soient. fermés i certaines beures et qu'ils ne de^^îeaoenit pas des refuges pour le jeu ou le désordre. Cette prescription judicieuse eaûste encore atûourd'bui. Les heures de la clôture sont fixées plus tard, voilà tout. A, l'époque dont je parle, on ne lai»sait pas le tenancier de l'établissement en faire lui-^mème la police sous réserve de lui infliger une amende en cas de contravaition. Souvent, un agent de la police, sans attendre toiyours l'heure réglementaire, entrait dans rétablissement et poussait littéralement les gens dehors, et cela avec un ton d'arrpgance que l'on nç tolérerait pas asgourd'hui d'un fonctionnaire supérieur. Le public cédait parée que l'autorité était la p^us forte ; on se retirait en maugréant contre un régime pareil et en entassant les grtefs pour l'occasion^ J'ai été souvent le témoin d'actes semblables. Il en était de même à d'égard de la police des routes. Il était bon. que des règles fussent établies pour que les routiers, gens assez peu courtois, n'en fussent pas
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les mattres absolus; il élâit bon que des précautioiiB fussent prises pour leur entretien et pour la sûreté des personnes; mais il ne fallait pas tendre des pièges âut gens, forcer les contraventions et faire d'une bonne mesure un objet de chicanes journalières.
Mais ce qui froissait le plus la population du VaUde^ Travers, c'était la police de la pèche. La rivière qui parcourt ce vallon est très-poissonneuse. La truite qu'on y pèche jouit d'une réputation méritée^ Le prince, en vertu de son droit de souvemineté, cdÉudévait la rivière et son produit pomme son bien. En vertu de je ne sais plus quel privilège, les familles nobles avaient droit de pécher sur certains tronçons de la rivière; le même bénéfice était concédé aux chefs de juridiction. Les pasteurs avaient également le droit de pèche sur la partie de rivière située dans leur paroisse. Le surplus, s'il en restait, était affermé au profit du receveur. Il n'y avait pas beaucoup à dire & tout cela, car Tusage avait consacré le droit de pèche^ et celui-ci pouvait être concédé gratuitement ou contre argent; mais la truite était très-abondante et la tentation d'autant plus grande. Les délits de pèche devinrent excessivement nombreux. La nuit comme le jour, la rivière était exploitée. Les privilégiés^ qui se trouvaient lésés dans ce qulls envisageaient comme leur bien, excitaient les agents de police à poursuivre les délinquants. Ce fut une des causes principales de la baine des habitants du Val-dd-Travers contre les agents de police et contre le gouvernement. Les gens les plus honorables ne se privaient pas de pécher malgré la prohibition.
Quoique le gibier fût plus rare que le poisson, la tentation moins grande et la patente moins chère, la chasse donnait également lieu à des tiraillements.
Mais la mesure de police qui, je crois, souleva le plus de mécontentement fut le mandement sur la sanctification du dimanche, publié en 1839 en remplacement d'un autre déjà sévère. On serait tenté de croire qu'à cette
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époque il y avait parti pris da gouvernement pour taquiner et du pays pour résister. Si une opposition sérieuse eût existé, le gouvernement aurait eu des amis pour le défendre et n*aurait fait de la police que pour être utile; la haine ne sei*ait pas résultée de toutes ces mesores dont quelques-unes étaient bonnes.
C'est à cette époque que se réveillaient en France Tesprit public et les idées libérales ; la lutte s'engageait contre la royauté restaurée par la coalition. Les Neudiâtriois aisés ou ceux qui fréquentaient les cercles Usaient les journaux de Paris. Les autres, moins favorisés, se contentaient de la Gazette de Lausanne. Les uns cimmie les autres s'animaient à cette lutte et presque tous prenaient parti pour les libéraux. On ne prévoyait pas encore la chute du trône; mais on était content de voir la monarchie souvent obligée de céder; on prenait plaisir à voir une nation revendiquer son droit avec aatant d*énergie que de modération. Même ceux qui devaient plus tard être d'enragés royalistes s'enthousiasmaient en faveur du mouvement français. Il est vrai que ces senUnientâ en faveur du libéralisme ne portaient encore personne à regarder ce qui se passait chez nous, tant un changement dans Tétat politique du pays provoqué par le peuple semblait impossible.
Vers la fin de 1831, les embarras que procurait l'organisation militaire allaient tellement en augmentant que le gouvernement crut devoir présenter une loi d'impôt aux aiidiœcea générales pour l'équipement des militaires paovres. Le zélé qui s'était produit dans la population au début de l'organisation militaire s'était ralenti. Alors bien des gens qui étaient réellement pauvres n'avaient pas voulu le paraître et avaient fait des efforts extraordinaires pour cela; mais par la suite les exigences devinrent plus grandes et partant les charges plus considérables, de sorte qu^au lieu de gens pauvres qui ne voulaient pas le parattre^ il y eut des gens qui firent parade de pauvreté, afin
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de se soustraire à la dépense qu'exigeait léquipemeot.
La nécessité de recourir à un impôt pour faire fttce à la situation était-elle bien démontrée? Je ne le crois pas. Ce qui s*est passé dès lors semble prouver le contraire. Il paratl cependant qu'on présenta les choses aux. audiences générales de telle majiière que celles-ci, à Tunaminité moins neuf voix, votèrent cette loi.
Les Neuch&telois aiment Targent, ils ont cette réputation en Suisse; c'est une raison pour eux de ne pas aimer les impôts. Ils avaient d'ailleurs un juste motif pour les repousser : c'est que le principe financier était celui des redevances et que lorsque celles-ci produisaient des excédants considérables au prince on ne leur fidsait subir aucune diminution ; on ne pouvait par conséquent rendre le peuple passible des déficits, d'autant plus que, comme cela a déjà été dit, on ne lui soumettait aucun état de la situation, et que s'il en eût demandé communication, on lui eût répondu, comme d'ailleurs on l'a fait cent fois des lors au Corps législatif, que c'était l'argent du roi et que personne n'avait à y mettre le nez. Singulière logique, que celle qui attribuait au roi les bénéfices, au pays les déficits. Aussi, la première votation sur cet impôt provoqua une grande rumeur au sein des communes et bourgeoisies : de toutes parts on s'assembla; des mémoires furent rédigés et envoyés à Berlin. Ce fut pour la troisième fois depuis 1814 que l'on fit usage du droit de remontrance. Indépendamment de son principe même, la loi était d'une injustice criante dans ses dispositions. Ainsi, les contribuables étaient classés par commune, et la taxe variait du minimum de quelques batz au maximum de 84 batz. Il en résultait que le particulier le plus à son aise d'une petite commune payait la même taxe que les millionnaires de la capitale. L'établissement d'un maximum était en lui-même souverainement mauvais et favorisait les gens riches au détriment des gens peu aisés; mais le classement par commune était le comble de l'injustice.
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OHAPltRE XIX.